Le Semeur

1921

 

P. Chazel

 

André Gide protestant

 

Que le protestantisme ait eu sur notre littérature une influence considérable, personne ne l'a jamais nié. Ceux-là même qui détestent le plus un Calvin, un Rousseau, une Mme de Staël, ont reconnu — et sans doute exagéré — l'étendue de cette impure coulée hérétique, et cru voir foisonner autour d'elle toutes les herbes mauvaises de la Réforme et de la Révolution, toutes les floraisons morbides du Romantisme. Cependant, si le protestantisme a beaucoup semé, il semble que de tant de graines vivaces, rien n'ait germé sur son propre terroir. Il n'a pas su se donner une littérature originale, où se seraient épanouies — au milieu de quelques épines — les fleurs d’une saine et forte sensibilité, d'une pensée austère d'un réalisme sans mièvrerie et sans cruauté. Sans vouloir oublier tant de pages exquises de Mme de Gasparin — mais qui lit aujourd'hui les Horizons prochains ? — on serait tenté de dire : la France n'a pas eu de littérature protestante. C'est de l'autre côté des Alpes, au pays de Marc Monnier, de Gaspard Valette, de Benjamin Valotton qu'il faut chercher cet art sans prétention, cette sensibilité que la crainte de s’embourgeoiser ne pousse pas vers de puériles outrances, et ce réalisme à la fois robuste et délicat dont les descendants de Jean-Jacques, n’ont jamais perdu la tradition.

Il est cependant, parmi nos contemporains, un écrivain dont l'origine protestante est fortement marquée dans plusieurs de ses livres. Fils de huguenots, André Gide ne s'est jamais caché de l'être. Loin d’abandonner, à mesure que se fortifiait son talent et que grandissait sa réputation, le petit coin de terre calviniste que d'aucuns jugèrent trop étroit pour les gloires littéraires, il paraît s'y enraciner chaque jour davantage. Après le beau roman de la Porte Étroite, dont l'héroïne, Alissa, se croit encore fille de la Réforme, après la Symphonie Pastorale où nous est contée la faute d'un pasteur suisse, André Gide a évoqué dans quelques-uns des épisodes les plus curieux de Si le grain ne meurt... des figures de huguenots de jadis, telles qu'il les voit à travers ses souvenirs d’enfant. Ainsi, d'étape en étape, dans le choix des sujets, dans le dessin des caractères, dans l'invention et dans l'observation, André Gide tourne de plus en plus vers le protestantisme sa curiosité de romancier psychologue. Mesurer l'influence de ce milieu et de cette pensée religieuse, rechercher si elle n'est qu'apparente ou si l'œuvre en est profondément pénétrée, donnerait matière à une curieuse étude. Mais nous ne prétendons ici que jeter quelques notes rapides en marge des dernières pages d'André Gide.

 

Au moraliste — nous ne prenons ce terme que dans le sens étroit d'observateur des mœurs — le protestantisme offre un champ nouveau. Un Ferdinand Fabre trouverait autour des temples comme auprès des presbytères de campagne, les décors et les personnages de toutes sortes de scènes de la vie religieuse. Les sectes qui naissent autour du protestantisme pourraient retenir le regard du romancier le plus ambitieux. Daudet a montré, dans l’Évangéliste, que l'écrivain avait là matière à remplir ses carnets. Il n’a pas été suivi et il ne semble pas qu’André Gide, malgré sa connaissance familière de la société protestante, s'engage bien avant dans cette voie de l'observation. Ses goûts, son tempérament littéraire le poussent ailleurs. La vie, avec sa diversité, sa complexité, l'exubérance des formes éphémères en qui elle se manifeste, ne l'attire pas. Il n'est pas de ces romanciers moralistes qui se contentent de saisir au passage les mille fugitifs aspects de la comédie humaine. Le monde extérieur est comme voilé aux yeux de ce psychologue. Ou plutôt, dans cet infini où flottent nos regards, indifférents ou déconcertés, il ne voit, il ne choisit que le détail imperceptible qui révèle le mouvement d'une âme.

Aussi, dans ses romans, les personnages accessoires sont-ils quelquefois raidis au second plan dans des attitudes mécaniques. Un Lesage, un Balzac auraient trouvé pour ces comparses le geste, l'expression qui donne la vie. Mais André Gide — combien d'écrivains voudraient mériter cette critique ! — ne sait que créer des âmes. Ses héros vivent d'une vie intense au milieu d'un cercle de figurants falots. Tel ce pasteur de la Porte Étroite que nous croyons voir toujours, consolant et prêchant « l'index dirigé vers le ciel ».

Il y aurait cependant quelque injustice à croire André Gide incapable d'observer ses semblables et à faire retomber sur lui le jugement rigoureux qu'il porte sur un parent, dans une page de Si le grain ne meurt.... Tout en affinant ses merveilleuses facultés d'intuition et d'analyse psychologique, il a su développer ses aptitudes d'observation. Ses dernières œuvres sont à cet égard significatives. La Symphonie pastorale est l'étude très fine d'une âme qui glisse vers le péché et qui s'engourdit dans une demi-inconscience volontaire. Elle est aussi le tableau d'un foyer pastoral. Ici André Gide s'attaque, sur un front étroit, à l'observation des mœurs protestantes. Certes Édouard Rod a peint avec des touches plus fortes et plus pressées Le ménage du Pasteur Naudier. Mais dans les discrètes notations de la Symphonie pastorale, quelle puissance évocatrice ! Rien n’est décrit et tout est suggéré. Non seulement, dans les pages de son journal intime, le pasteur se trahit à chaque mot, et nous laisse deviner dans son cœur l'amour qu'il n'y voit pas encore, telles ces naïves et subtiles amoureuses de Marivaux qui, en s'analysant, nous livrent leur secret sans le percer elles-mêmes. André Gide a poussé l'habileté jusqu'à contraindre cet homme grave, rêveur, uniquement préoccupé des choses de l'âme, à tracer pour nous dans ce cahier ouvert aux seuls aveux de son cœur, un tableau de son foyer. Ainsi, presque à son insu, il nous fait assister aux scènes de sa vie de famille, décrit d'un trait l'attitude et l'expression de chacun, note les mouvements divers et les incidents. L'observation est d'une sûreté et d'une adresse merveilleuses. Et à travers ces récits et ces tableaux se joue une ironie légère, inconsciente. Sans s'en douter, dans ce journal si grave, l'excellent homme se raille de sa femme et de lui-même. Lorsqu'il amène à celle-ci une aveugle recueillie par lui, dans un état de saleté repoussante :

 

«  — Qu'est-ce que tu as l'intention de faire de ça ? reprit-elle.

Mon âme frissonna en entendant l'emploi de ce neutre, et j'eus peine à maîtriser un mouvement d'indignation. Cependant je me contins, et, tourné vers eux tous qui de nouveau faisaient cercle, une main posée sur le front de l'aveugle : « Je ramène la brebis perdue », dis-je avec le plus de solennité que je pus.

Mais Amélie n'admet pas qu'il puisse y avoir quoi que ce soit de déraisonnable ou de surraisonnable dans l'Évangile. Je vis qu'elle allait protester, et c'est alors que je fis un signe à Jacques et à Sarah, qui, habitués à nos petits différends conjugaux, et du reste peu curieux de leur nature (souvent même insuffisamment à mon gré) emmenèrent les deux petits. »

 

Amélie, la femme du pasteur, est crayonnée avec le même réalisme ironique. En quelques traits habiles, jetés comme négligemment sur la trame du récit, André Gide dresse et fait vivre cette personne aux vertus solides, mais peu aimables, presque acariâtre par moment, et dont la raison et l'ordre inflexibles chagrinent son mari : « Sa charité même est réglée comme si l'amour était un trésor épuisable. »

Mais, à travers ces rapides croquis, c'est encore de psychologie qu’André Gide est avant tout occupé. Il faut lire le deuxième fragment de Si le grain ne meurt... pour trouver en lui un observateur attentif, moins soucieux de lire uniquement au fond des âmes, et prompt à saisir les gestes significatifs, les traits de mœurs curieux. De la société protestante au milieu de laquelle s’est écoulée son enfance il trace quelques croquis fort pittoresques.

 

« Le culte protestant dans la petite chapelle d'Uzès, présentait du temps de mon enfance encore, un spectacle particulièrement savoureux. Oui, j'ai pu voir encore les derniers représentants de cette génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau de feutre sur la tête, qu'ils gardaient durant toute la pieuse cérémonie, qu'ils soulevaient au nom de Dieu, lorsque l'invoquait le pasteur, et n'enlevaient qu'à la récitation de « Notre Père ». Un étranger s'en fût scandalisé, comme d’un irrespect, qui n’eut pas su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la tête couverte en souvenir des cultes en plein air, et sous un ciel torride, dans les replis secrets des garrigues, du temps que le service de Dieu selon leur foi promettait, s'il était surpris, un inconvénient capital. Puis, l'un après l'autre, ces mégathériums disparurent... »

 

Plus loin, André Gide raconte comment, dans un mas où il avait demandé l'hospitalité, il assista au culte de famille, entendit le patriarche du logis lire avec solennité dans la vieille Bible un chapitre des Évangiles et un Psaume, prononcer une courte prière, puis réciter le « Notre Père ».

 

« Il y eut un instant de silence, après quoi seulement chacun des enfants se releva. Cela était si beau, si tranquille, et ce baiser de paix, si glorieux, qu'il posa sur le front de chacun d'eux ensuite que m'approchant de lui, moi aussi, je tendis à mon tour mon front. »

 

Parmi les quelques pages qu’André Gide a consacrées à la description des mœurs protestantes celle-ci est une des plus belles. Mais ce réalisme tout pénétré de sympathie est trop rare. L'observation est d'ordinaire sèche, assez indifférente. On dirait que l'écrivain regarde de très loin, avec une froide et distante curiosité. Ou bien, lorsque son style s'anime, c'est l'ironie qui s'y glisse. Ce pèlerinage vers le passé de l'enfance, si troublant pour les âmes nostalgiques, n'est guère pour l'auteur de Si le grain ne meurt... qu'une promenade assez amusante, un peu banale parfois, devant les vitrines de quelque musée. Ce que nous voudrions trouver, dans ces pages où André Gide écoute « Chanter le vague chœur de ses jeunes années, » c'est un accent de piété plus tendre, et ce frémissement contenu qui rend si pathétiques tant de pages des souvenirs d'un Loti. Gide parle d'Uzès, de sa famille et de ces « mégathériums » de l'âge héroïque sans mélancolie et presque sans affection. « O petite ville d'Uzès, tu serais en Ombrie, des touristes accourraient de Paris pour te voir ! » Hélas ! malgré cette flatteuse louange, André Gide n'a pas dû revoir souvent le campanile d'Uzès ! Il croit abattue sous les coups des carriers une colline charmante, le Sarbonnet, et il déplace le chemin, alors que colline et chemin sont aujourd'hui à peu près comme ils étaient jadis. Les fervents de la gentille cité en voudront un peu à André Gide d'avoir si cavalièrement traité les collines de la petite patrie.

Aussi bien, celui qui a fait vivre l'âme émouvante et mystérieuse d'une Alissa ne décrit-il, que par accident ou par caprice. Le monde bruyant et bigarré au milieu duquel nous vivons, n'est point son domaine. Seules, pour ce psychologue raffiné, les réalités intérieures méritent d'être observées. Est-il permis, en étudiant son œuvre de ce point de vue, d’y démêler des influences protestantes ? La thèse peut se soutenir et même certains la trouveraient séduisante. Pour des esprits systématiques, épris de vues générales, quelle tentation que de faire dériver toute la psychologie de Gide du moralisme huguenot ! Comme dans la doctrine de Calvin, la notion du péché occupe — disent-ils — dans l’Immoraliste, dans la Porte Étroite, dans la Symphonie pastorale une place capitale. D'elle découlent tous les caractères. Les héros d'André Gide sont comme obsédés par l'idée du péché. Et tandis que les uns se dressent, tel le Michel de l’Immoraliste, contre ce dogme qui les opprime ou, sans lutte, d'un mouvement souple et presque involontaire, s'en affranchissent insensiblement, tel le pasteur de la Symphonie pastorale, d'autres, ascètes et martyrs joyeux, se courbent, telle l'Alissa de la Porte étroite, et se meurtrissent jusqu'à en mourir. Révolte chez les uns, acceptation chez les autres. Au nom de la vie, de l'amour, ceux-là nient ou maudissent l'inhumaine religion. « Je ferais fi du ciel, si je ne devais pas t'y retrouver », dit Gérôme à Alissa. Ceux-ci renoncent et à l'amour et à la vie pour s'abîmer dans la foi.

La thèse, on le voit, est simple. Peut-être même l'est-elle trop et néglige-t-elle de parti pris bien des éléments de l'objet analysé. Les héros d'André Gide ont la complexité de la vie ; ils en ont aussi le mystère, ce quelque chose de subtil, de fuyant et d'insaisissable qui compose l'essence d'un être humain et lui donne comme sa note particulière. Pas plus que les hommes au milieu de qui nous vivons ils ne sont faciles à réduire à quelques types, ni à superposer comme des abstractions taillées sur le même patron. Il faut une belle hardiesse pour user de ces êtres vivants comme de termes d'équation. Et qui ne considérerait comme hasardeux le C.Q.F.D. auquel on aboutit ainsi ?

Quant au moralisme huguenot, il paraît difficile d'en voir une incarnation dans Alissa. S'il fallait absolument trouver à l'héroïne de la Porte Étroite des ancêtres spirituels, ce n'est pas à Genève que nous irions les chercher, mais à Port-Royal. Le souffle desséchant qui a passé sur cette âme inquiète, ce n'est pas l'âpre et virile doctrine de Calvin, c'est ce que M. Dorchain appelle avec quelque exagération « le sinistre esprit de Jansénius. » Alissa aimait Jérôme d'un amour pur et religieux. Mais voici qu'entre ces deux êtres, le Dieu jaloux s'est dressé. Alissa a compris que Jérôme ne doit appartenir qu'à lui. « Dites, ô mon Dieu, quelle âme vous mérita jamais davantage ? N'est-il pas né pour mieux que pour m'aimer ? » Et dès lors elle s'épuise dans le double effort tragique qui la torture jusqu'à la mort. Elle tue le terrestre amour dans son cœur ; elle veut le tuer dans le cœur de Jérôme. Il faut que cet homme ne l'aime plus. Elle joue la comédie de l'indifférence : elle se fait un masque de laideur et même de vulgarité morale, pour repousser celui qui l'aime encore, et qu'elle aime. Elle jette la poussière et la cendre non seulement sur sa tête, mais dans son âme et dans son cœur. Après tant de mutilations, après cette longue agonie, elle croit trouver enfin la suprême paix. Mais son cri d'amour vers Dieu est amer etsespéré comme une malédiction. « Dieu jaloux qui m'avez dépossédée, emparez-vous donc de mon cœur. Toute chaleur désormais l'abandonne et rien ne l'intéressera plus. Aidez-moi à triompher de ce triste restant de moi-même. »

La Porte Étroite est le poème de l'ascétisme. Le vertige du renoncement s'est emparé d'Alissa. Elle avait tenté de sacrifier son amour au bonheur de sa sœur ; elle le sacrifie pour le salut de Jérôme. La soif de sacrifice qui la tourmente ne s'apaisera qu'en Dieu. Et il lui faudra attendre jusqu'à l'heure de la mort, pour pouvoir s'écrier avec Pascal : « Joie, joie, pleurs de joie... »

Cette conception de la religion est-elle bien chrétienne ? Le maître doux et humble de cœur, qui disait à ses disciples : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », n’a point prêché ce christianisme sombre, devant qui aurait eu peur l'humanité. La foi qu'il éveille dans les cœurs n’est pas destructrice, mais, dès ici-bas elle crée la vie. Elle ne se satisfait point de mutilations, mais veut l'épanouissement parfait de celui que Dieu fit à son image.

Alissa n'est pas l'incarnation du protestantisme, ni même celle du calvinisme primitif. Elle n'est qu'une construction intellectuelle en qui l'art d'André Gide a insufflé la vie. En elle il a symbolisé et animé la doctrine du « moi » haïssable et l'ascétisme pascalien. C'est une sainte de Port-Royal, mais une sainte troublante, énigmatique, sur qui ont passé le mysticisme romantique et l'inquiétude raffinée de notre siècle.

D'ailleurs André Gide s'entend à merveille dans cette sorte de chimie psychologique, qui dose et mêle subtilement dans un même caractère toutes sortes d'éléments complexes, empruntés les uns à la vie, d'autres à la philosophie ou à la littérature. En face d'Alissa, il a incarné par moments en Jérôme le « moi » héroïque, volontaire des héros de Corneille. Jérôme ne vit que par l'effort. « Il m'était — dit-il — aussi naturel de me contraindre qu'à d'autres de s'abandonner. » La séparation est selon lui « une épreuve digne de notre vaillance ». Quant à son amour, n'est-il pas tout semblable à cet amour-dévotion qui se fonde sur la perfection infinie de l'objet aimé, et ne veut que mériter ? « Je prétendais seulement à mériter. » C'est un amour à la fois mystique et volontaire : « Travail, effort, actions pies, j’offrais tout à Alissa, inventant un raffinement de vertu à le lui laisser souvent ignorer. » Nous retrouvons ici jusqu'à la terminologie cornélienne. Mais ce n'est là qu'un des aspects du caractère de Jérôme et nous ne prétendons pas le définir ainsi. Bien malin qui pourrait enfermer dans une formule la complexe psychologie d'un des héros d'André Gide !

Il serait donc vain de chercher à découvrir parmi nos contemporains une Alissa ou un Jérôme. Ou du moins, si on les y retrouvait, ils y feraient figure énigmatique d'exception. Il n'est pas permis de les considérer comme des types en qui s'incarnent les habitudes et les tendances de tout un milieu social. Ils ne représentent ni le protestantisme, ni aucune autre doctrine religieuse ou philosophique. Semblables en ceci aux délicates héroïnes de Marivaux, en qui nous admirons la même subtilité psychologique, ils ne vivent que dans l'imagination de leur créateur. Qui sait même s'ils ne sont pas quelquefois, comme les héros de Chateaubriand « les fils de ses songes et les filles de ses chimères » ? Qui sait si André Gide n'a pas laissé tomber en eux quelque parcelle de son « moi » ? Dans une page de Si le grain ne meurt... il avoue « cet étrange amour de l'inhumain, de l'aride, qui si longtemps me fit préférer à l'oasis le désert. » Ne serait-ce pas de cet étrange amour qu'il a chérie et animée l'Alissa de la Porte Étroite ? Et ne se perd-il pas lui aussi dans le désert, le pasteur de la Symphonie ? « J'aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur plus aride que le désert. » Et le récit se termine sur ces quelques mots, lourds d'amertume inexprimée.

Lyrisme et psychologie, telles sont peut-être les deux faces du talent d'André Gide. Il n’en faut pas chercher d'autre, ni vouloir faire de lui le peintre d'un milieu social ou religieux. Ses héros n'ont point eu de modèle ; ils sont chacun comme de merveilleuses variations musicales sur quelques thèmes psychologiques analogues. Ils ne sont pas de notre époque et c’est pourquoi l'avenir appartient peut-être à quelques-uns de ces êtres, qu'un reflet passager d'histoire n'anime point mais qui portent en eux l'étincelle de la vie.