L’Alsace Française

15 janvier 1921

 

Jean Schlumberger

 

Alors qu'à l'approche de la cinquantaine, tant d’écrivains se sont définitivement arrêtés à une formule et se contentent de répéter, plus ou moins diversement, les deux on trois idées qui ont fait le succès de leurs premiers livres, l'œuvre d'André Gide continue à se développer, toujours neuve, toujours enrichie de découvertes. Le public aime qu’un auteur établisse lui-même le bilan de son apport et il lui demande de s'y tenir. Mais André Gide s'est toujours refusé à tirer une barre définitive après aucun de ses ouvrages. Il a cet amour de l’indépendance, naturel à un esprit qui se sent fort et ne peut supporter d'être enfermé dans un programme ; mais il obéit surtout à un souci passionné de la vérité qui l’empêche de rien violenter, de rien simplifier arbitrairement, de rien escamoter. Aussi sa pensée a-t-elle longtemps passé pour fusante, contradictoire, éternellement occupée à se chercher elle-même et à se perdre. Il lui a fallu vingt années de persévérance, de solitude et d’indifférence aux critiques pour qu’enfin l’unité de son œuvre se dégage : non seulement unité de style, car la langue de Gide est la plus sûre, la plus classique que l’on puisse lire, mais unité profonde d’inspiration.

Toute son œuvre tient entre deux pôles : un livre chrétien, La Porte étroite, un livre païen, Les Nourritures terrestres. Aucun des deux n’est son expression complète, mais aucun n’est l’abjuration de l’autre. La pensée de Gide n’a pas oscillé, comme on l’a cru, entre ces deux extrêmes, tantôt attirée par l’abnégation chrétienne, tantôt par une heureuse exaltation de la vie sensuelle. Il n’a jamais renoncé ni à l’une ni à l’autre : et loin qu’il en résulte une perpétuelle inquiétude, son œuvre s'élève avec les années vers une certitude, une clarté, une force toujours plus grandes. C’est ce qui fait son prix pour tous ceux qui, nourris de d’hérédités chrétiennes et formés à l’école du rationalisme et de l’art issu de la Grèce, ne peuvent se résigner à prendre parti pour aucune des deux tendances. Il doit, à ce titre, intéresser beaucoup d'esprits alsaciens que leur indépendance empêche de s'embrigader sous aucune bannière et qui ne veulent rien laisser perdre des influences complexes d'où est sortie leur culture.

Présenter d'une manière aussi schématique l'œuvre d'un artiste si délicat, c'est assurément la trahir, et ce résumé un peu brutal n'a d'autre but que de fournir un fil d'Ariane à ceux que les premiers détours d’un de ces livres risqueraient de déconcerter. Gide n’écrit pas pour démontrer quelque chose. Ses récits, qu'il a toujours portés en lui de longues années avant de les écrire, ne répondent qu'au besoin de donner forme à ce qui l’émeut. Il sait que nul ne peut prétendre exprimer toute la vérité, et que c’est déjà beaucoup de ne rien écrire qui n’enferme une part de vérité et de beauté ; aussi se garde-t-il en général de conclure, préférant stimuler l’esprit du lecteur et faire naître en lui le goût de la découverte. « Quand tu m’auras lu, jette ce livre, écrivait-il en tête des Nourritures terrestres. Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, puis à tout le reste plus qu’à toi… »

Le dernier ouvrage de Gide, La Symphonie pastorale, est à certains égards de la même veine que La Porte étroite. C’est le journal où un pasteur raconte, au jour le jour, comment il parvient à éveiller la vie de l’esprit chez une jeune aveugle qu’il a recueillie.

L’art du conteur est de nous faire comprendre, à travers les paroles du pasteur qui ne s’en doute pas encore, comment l’amour naît dans le cœur du pauvre homme. Une satire voilée se mêle à la plus pure poésie. On ne saurait atteindre à plus d’émotion par des moyens plus discrets. Cette simplicité, qui n’est obtenu que par de longs décantages et à laquelle ne peuvent prétendre que les natures les plus riches, c’est la marque même des maîtres.