Galerie du carnet

16 avril 1922

 

Le tailleur de pierre [pseudonyme]

 

Dédaigneux de la production intense destinée à être répandue dans les masses, M. André Gide ne travaille que pour un groupe restreint. Il préfère, à ceux de l'industriel moderne, les procédés de l'artisan. L'adhésion collective lui est indifférente. Il cherche seulement à réunir autour de lui quelques apprentis. Tel Nietzsche, Oscar Wilde ou Jésus, il cherche à former une suite de disciples, d'amis ou d'apôtres, qui l'entourent et s'appliquent à le comprendre...

Son désir de prendre une influence sur les jeunes gens est poussé jusqu'à la faiblesse. Pour séduire M. André Gide, confessez lui l'emprise qu'il a eu sur vous. Avant leur réimpression, un ami disait à M. André Gide : « Les Nourritures Terrestres sont épuisées et introuvables. » — « Ah ! fit l'auteur avec candeur, je ne le savais pas... » — « Peut-être devriez-vous en parler à votre éditeur, reprit l'ami. » — « Si vous voulez, répondit par politesse M. André Gide. » Cependant, dites-lui : « Les Nourritures Terrestres sont le seul livre qui ait changé la courbe de ma jeunesse… » Et M. André Gide, aussitôt, vous prendra, à côté de lui, vous enveloppera de son immense cape, et marchant avec vous à pas lents, cherchera à vous confesser...

Son indulgente attitude vis-à-vis des dadaïstes, qui lui a été tant reprochée par les personnes sérieuses, s'explique toujours par ce même besoin de comprendre, sinon de diriger la jeunesse. Il tient avant tout à rester en communion avec elle, et méprisant les « grandes personnes », il s’est dérangé plusieurs fois pour assister aux bruyantes manifestations de M. Breton et de ses amis, parce qu'il sentait là des forces bourgeonnantes de vie.

C’est encore pourquoi, malgré toute la peine que fit cet aveu à M. André Germain, M. André Gide préfère à tous ses livres les Caves du Vatican, paru en 1914. C'est que ce roman s'accorde le mieux avec la tendance de la toute jeune littérature depuis la guerre. Au point que M. André Gide s’excusa presque auprès des jeunes gens de son dernier livre, la Symphonie Pastorale, qui était de nouveau dans sa manière antérieure, un peu trop grave...

Cette attitude si caractéristique s'explique aisément par un conte de lui : Le Retour de l'Enfant Prodigue, qui est peut-être son chef-d'œuvre. L'Enfant Prodigue n’est pas parvenu à se maintenir seul, libre, ivre de soleil, sur les routes de la terre, mais lorsque, vaincu, il retourne au foyer, il est si peu repentant qu’il pousse son frère puîné à quitter la maison, à tenter à son tour l'aventure... Jamais le « Je », qu’Oscar Wilde déconseillait à M. André Gide, n'a été aussi transparent que dans l'Enfant Prodigue. M. André Gide semble cet impuissant désespéré, qui voudrait se consoler de l'audace qu'il n'a pas eu en l'insufflant à ses disciples...

Dès lors, son œuvre si diverse en apparence, prend plus d'unité et de clarté. L'austère idéalisme de son roman La Porte Étroite, le protestantisme ascétique de ses personnages correspond sans doute à la nature intime de l'écrivain, élevé dans un milieu sévère et religieux dont l'empreinte lui est toujours restée. C'est cet esprit de scrupule que M. André Gide semble avoir communiqué à ce temple qu'est la Nouvelle Revue Française, où l'admission d'un écrivain nouveau, n'importe quelle décision d'ailleurs, se prolongent en longues discussions, poussées avec sincérité, et ou personne, par peur d'un acte, n'ose prendre d'opinion décisive. C'est encore ce scrupule qui a atténué les audaces de l’Immoraliste, dont l'immoralisme n'apparaît plus que comme un pauvre essai de libération.

Dans la Tentative Amoureuse, nous retrouvons encore ce même esprit. L'auteur semble s'écrier à chaque page : « Mais oui, je suis excité ! Je suis excité ! Mais comme c'est ennuyeux d'être excité ! C'est que l’amour demande un examen attentif et minutieux... »

Au contraire, dans Les Nourritures Terrestres, M. André Gide s'est efforcé d'échapper à lui-même. Plein d'un amour purement intellectuel pour le plaisir, il a voulu en exprimer les attraits immédiats. Il avoue lui-même parler de pays qu'il n'a jamais connus. Il évoque aussi des impressions de joie jamais éprouvées. Et c'est pourquoi il les dépeint avec cette extraordinaire ferveur, qu'il cherche à communiquer à son imaginaire disciple, Nathanaël. Sans doute, l'homme dont la vie eut été comblée de toutes ces violentes ou intenses émotions, n'eut décrit dans ses livres que le bonheur de la contemplation immobile dans une atmosphère sereine.

Ce qui explique la force suggestive des livres de M. André Gide, c'est précisément que l’auteur parle du plaisir comme d'un paradis où il n'est pas entré. M. Massis a reproché à M. André Gide sa pernicieuse influence sur la jeunesse...

M. Massis exagère. Dans l'ordre pratique, elle est certainement limitée. La lecture des Nourritures Terrestres peut tout au plus inciter un jeune homme encore au lycée à faire l'école buissonnière et aller un jour aux courses jouer quelques louis, qu'il perdra. On sait que dès lors, le jeune homme ne recommencera plus. L'expérience lui sera donc salutaire et le livre aura fait plus pour le ramener dans la bonne voie, que tous les manuels de morale scolaire. Décidément, M. Massis exagère.