Revue de Genève

Décembre 1922

 

Félix Bertaux

 

André Gide

 

Il y a une légende d'André Gide ; et il est naturel que l'hommage rendu à un si fluide génie ait d'abord été de l'imagination et de la sensibilité. Mais le temps est venu où la sèche intelligence réclame aussi sa part et les études que l'on multiplie au sujet d'un écrivain qui n'est pas seulement un charmeur se font de plus en plus serrées. On se rend compte qu'il ne suffit pas selon l'heure et l'humeur de s'abandonner aux délices des Nourritures Terrestres, de la Porte Étroite ou des Caves du Vatican, et que leur auteur, pour être compris, veut un examen d'ensemble.

Lui-même d'ailleurs par la présentation de son œuvre en pages qu'il prit soin de choisir, de rassembler, invite à découvrir que sous l'arabesque la plus légère, la plus fuyante, elle cache un dessein grave et soutenu, que tant de complexité ne lui ôte pas son unité, que ses variations ont un sens, dessinent une courbe, trahissent une évolution. Le volume des Morceaux Choisis a le poids d'une publication originale. Outre que des pages inédites dont la signification n'échappera à personne y jalonnent les récentes étapes de la pensée de l'écrivain, outre qu'il s'y révèle par l'extérieur et pour le public, on a l'impression aussi d'un recueil intérieur, d'un recueillement qui précède et prépare le décisif élan.

André Gide n'a pas dit tout ce qu'il avait à dire. Il a le sentiment de commencer seulement, et l'on insiste sur les surprises qu'il réserve. En serait-ce donc une de trouver dans la dernière partie de ses écrits une toute naturelle explication de la première et de constater qu'un esprit qui ne déteste de la logique que ses « lourdes chaînes », s'est développé avec conséquence, qu'une inspiration qui paraissait céder à d'imprévisibles sollicitations s'est orientée suivant une nécessité profonde ? N'anticipons pas. Avouons que pour dessiner d'André Gide une figure passable, il faut attendre. Pourtant le chatoyant manteau dans lequel il s'enveloppait retombant pli à pli, n'est-il pas tentant d'étudier l'ordonnance des lignes et, si difficile à pratiquer que soit, la saisie, de se représenter sous le vêtement qui flotte un corps qui marche, sous l'œuvre ondoyante, l'homme qui se tient ferme à lui-même ?

 

« Les extrêmes me touchent » — ce mot en épigraphe aux Morceaux Choisis caractérise une nature où se rencontrent des exigences opposées. Celles de l'hérédité d'abord. Produit de croisement, lui-même y insiste, ayant dans les veines à la fois du sang méridional et du sang normand, Gide, au contraire de « ceux que pousse dans un seul sens l'élan de leur hérédité », se trouvait destiné à vivre en perpétuel état de dialogue, à écouter dès l'origine les voix du Nord et les voix du Midi qui alternaient, se répondaient, se contrariaient aussi. Et une éducation puritaine, excitant en lui les ardeurs natives en même temps qu'elle multipliait autour de lui les contraintes, ajoutait à sa richesse intérieure. Si comme il l'a dit le génie est le sentiment de la ressource, la définition s'applique à lui. Dans les aspirations extrêmes entre lesquelles il était partagé il a reconnu des forces dont le jeu s'entretient par de judicieuses contre-pesées. Sachant n'être pas l'homme d'un climat intellectuel, il a sans trêve changé de lieu, de milieu ; comme ces poissons à qui il faut pour vivre tantôt les courants glacés, tantôt les courants chauds, il suivait un instinct puissant en cherchant son inspiration tour à tour aux quatre coins de l'horizon. La Méditerranée et l'Afrique l'ont attiré comme l'Angleterre et l'Allemagne, le désert aussi bien que Paris. De la Bible dont il est nourri, il est allé à Nietzsche, de Racine à Shakespeare, Goethe, Dostoïevski, William Blake. Il n'a poursuivi le beau, le vrai, ni dans les temples reconnus, ni, quoi qu'on en ait dit, dans des chapelles. Ne se refusant à aucune expérience à sa faim proposée, il n'a écarté que ce dont s'offensait spontanément la délicatesse de son goût. Ouvert à chaque nouveauté qui doit « nous trouver toujours font entiers disponibles », et à chaque étrangeté, comme à un courant vital, il ne s'est replié, mais alors avec le frémissement d'une sensitive, qu'aux approches vulgaires.

A vrai dire une intelligence ainsi faite, et qui ne tenant à rien prouver veut tout éprouver, est pour celui qui en a reçu le don un danger. Encore qu'il ne déplaise pas à l'artiste de sentir aux prises dionysisme et ascétisme, le trouble émotif et la plus haute spiritualité, et qu'aux molles quiétudes il préfère une « existence pathétique », l'homme a dû, au long de sa vie, se défendre de tout ce qui tentait d'entreprendre sur lui, et menaçait de l'arrêter, de le supprimer, comme le roi Saül dont tous les sens sont « ouverts au dehors », et qui finit par succomber « au déplorable accueil ». Il y a réussi. Laissant les héros de ses romans aller au bout des voies dans lesquelles il les engageait — finir, il repartait. En se détachant d'eux, il se détachait de lui-même, il échappait à ce qui n'était qu'une des formes d'un moi compliqué, ayant besoin de s'expliquer encore, de s'épanouir autrement.

Autre écueil : la simultanéité des élans qui se contrarient eût pu ne provoquer en lui que déchirements intérieurs, la multiplicité des images qui se superposent, que confusion, la vue de l'envers et de l'endroit de chaque idée, que scepticisme. Mais au lieu d'une nature faible nous avons affaire à une personnalité vigoureusement organisée, et organisatrice. Au temps d'André Walter, d'Urien, de Paludes, elle a pu, adolescente, se débattre comme un oiseau blessé entre les fils tendus autour d'elle. Tendresse vite effarouchée, ferveur n’osant s’avouer et librement se poser, puberté chaste, troublée, et trouvant son trouble délicieux, autant d'éléments d'une figure à laquelle manquaient encore la chair, la couleur. Ce n'était, et hésitante, compromise eût-on dit, que la promesse d'un homme qui se défiait de lui-même. Mal à l’aise dans l'ordre qui s'imposait à lui du dehors, se résignant sans consentir, il avait en se pliant aux règles reçues l'impression de se contrefaire, et quand il tentait de s'évader, il traînait encore un boulet. Tout mouvement se trouvait retardé, tout geste efficace différé. Au lieu d'une adhésion spontanée à la vie, de la retenue, des réserves, des réticences ; au lieu de l'acte, une attitude, et les latentes possibilités d'un héroïsme sans point d'appui dans le réel. Tout cela n'étant pas indifférent d'ailleurs. A défaut du monde c'est de son moi que Gide faisait le tour. Il y trouvait un support, le point fixe d'où peser sur le réseau qui l'exaspérait, et aussi la force de s'élancer, un potentiel accumulé, une puissance décuplée par la coercition.

Ainsi préparé il pouvait entreprendre l'exploration du sensible, du défendu. On le vit alors s'abandonner à un « désordre provisoire », confiant qu'il était déjà de trouver son ordre, et à ce qu'il a appelé « une naïve incohésion d'appétits ». C'est l'époque des Nourritures Terrestres, le premier chef-d'œuvre d'André Gide. Et il est décisif, il marque la première grande étape d'une évolution dont la tendance se poursuit assez clairement jusqu'aux Pages Inédites et aux fragments des Nouvelles Nourritures.

 

Les Nourritures Terrestres — Gide avait vingt-sept ans lorsqu'il les publia — ne représentent point une naïve efflorescence ; elles sont un traité lyrique. Et le lyrisme précisément fait la valeur de ce témoignage. Il est de nature telle qu'il n'exclut pas la pensée ; il permet seulement de la saisir jaillissant à sa source profonde. Spontanément un tempérament s'y révèle, à nous, à lui-même. A l'avenir ni restrictions, ni retours ne peuvent changer la direction de l'élan vital. Une personne morale est née, elle a pris conscience d'elle-même, deviné sa loi : le désir. Car il semble bien que l'on puisse sans trop de paradoxe affirmer que dans ce cas original le désir prend le caractère d'une loi régulière et ordonnatrice. Du désir, qui d'ordinaire asservit, Gide fait de la liberté. Alors qu'ailleurs le désir est désordre, Gide finit par en faire une puissance d'ordre ; chez lui, il crée au lieu de dissoudre, et la volupté engendrant la vie, s'associe à son rythme merveilleux, si même elle ne le détermine.

Qu'une âme partagée entre des exigences sans nombre consente au désir, qu'elle en fasse sa dominante et se veuille tout entière accordée à lui, voilà qui déjà lui prépare une sorte d'unité. Et cela d'autant mieux que ce n'est ni l'objet des désirs, ni leur satisfaction qui importe ; ils vont allègrement à toute chose, l'importance étant « dans le regard » et non « dans la chose regardée », et il y a profit à leur rassasiement, « parce qu'ils en sont augmentés ». Ils ne sont que l'émanation d'une force qui confère à celui qui la possède, comme à Saül lorsqu'il cherchait encore au désert les introuvables ânesses, une invisible et heureuse royauté. Et de par sa nature elle commence de mériter d'autres noms que le nom commun. A égale distance du réalisme qui adhère à la vie telle qu'elle est, sans imaginer ce qu'elle pourrait être, et de l'idéalisme qui la mutile, elle est à vrai dire une aspiration où l'âme, l'esprit, le cœur, le corps, les sens sont intéressés, où tout l'homme à la fois se cherche et tend à se dépasser.

J'aime en l'homme tout ce qui le dévore, déclarait le Gide du Prométhée mal enchaîné, et celui des Nourritures Terrestres : « Nathanaël ! je t'enseignerai la ferveur. Nos actes s'attachent à nous comme sa lueur au phosphore. Ils nous consument, il est vrai, mais ils nous font notre splendeur.

Et si notre âme a valu quelque chose, c'est qu'elle a brûlé plus ardemment que quelques autres. »

Ferveur, voilà bien le mot pour caractériser des émotions qui ont quelque chose de religieux — je ne dis pas de chrétien, car cette nostalgie n'est pas du ciel seulement et d'un paradis perdu à retrouver, mais tout ensemble de la terre et du ciel ; relier l'un à l'autre constitue ici l'acte de religion véritable.

Acte qui ne suppose pas de renoncement immédiat en vue d'une récompense à venir. Le renoncement, dont l'auteur de la Porte Étroite n'écarte pas l'idée, n’est chez lui ni dévote abnégation, ni refus stoïque. Il est encore désir, désir exalté, purifié, où le cœur s'enfonce amoureusement, refusant, parce qu'il en imagine d'autres, les sources offertes à sa soif, et faisant de la non-joie encore une joie.

 

« De l'amour et de la pensée c'est ici le confluent subtil... » Sensibilité et intelligence se rejoignent. Le désir de Gide appelle la connaissance, il la suppose et l'engendre, il la réclame comme son principe et sa conséquence. En apparence inconstant, inconsistant, à travers les plus sinueux détours il ne se perd point, il s'épaissit de pensée. Sans rien abandonner de cette valeur qui est dans sa complication, il en acquiert une autre, et devient pouvoir d'orientation. L'inquiétude dont nous avons le spectacle est d'abord d'ordre intellectuel. Elle est curiosité, au sens où le fut celle d'Ève écoutant le serpent, tentation d'être comme Dieu, de savoir le bien et le mal. La flamme que trahit le regard de Gide n'est point d'ordinaire passion, le scintillement de sa prunelle est aussi clarté. Non point la clarté reposée d'un Tagore qui s'étant trouvé se contemple, mais l'éveil d'une lumière dont ceux qui entourent Gide ne savent pas encore qu'elle a lui, parce qu'ils sont absorbés par le lieu, par le moment, tandis que lui, jamais tout à fait présent, les a déjà quittés pour l'accueillir. Il ne laisse à personne le temps de le suivre, il ne s'accorde pas à lui-même le temps de s'arrêter. Le « ramier de sa joie » ne s'est pas posé qu'il est reparti. Sans trêve l'aventure sollicite un esprit qui la voit s'ouvrir moins peut-être comme une source d'émotions que comme une source d'expériences. Ses voyages, ses lectures, ses déplacements dans l'espace et le temps, dans le plan de la géographie et dans celui de la pensée, répondent plus qu'à des caprices à un besoin de l'intelligence, et, il faut s'en souvenir quand on parle du roman d'aventures dont il a provoqué la renaissance — l'aventure y doit être expérience au sens premier du mot. Cela n'a rien de commun avec la prétention qu'avaient les naturalistes d'imiter la méthode des sciences. L'expérimentation est ici moins un contrôle exact de l'intuition qui dirige, que la série des contacts d'un homme avec l'univers. Les divers accidents de son devenir lui apportent autant de révélations. A chaque moment, qui est unique, il s'établit du Moi au Tout une relation, unique aussi, et de plus en plus compréhensive, de plus en plus intelligente.

Ainsi la formule selon laquelle le désir serait la dominante s'élargit à mesure que l'on reconnaît la nature de ce désir et que l'on voit, de lacet en lacet, se dessiner sa ligne d'ascension. Le fond trouble qu'il remuait se laisse peu à peu dominer. Ce n'est pas qu'il disparaisse ; il reste, et continue d'être soulevé par les émotions. Le monde alors un instant redevient opaque, mais un instant seulement. Des yeux qui veulent « contempler Dieu du regard le plus clair possible », — et non du plus illuminé — ne se détournent pas des objets sans transparence, dans lesquels Dieu est aussi. Ils appellent ces objets au jour qui les absorbe. L'obscur s'intègre au clair. D'une lumière qui est vivante et génératrice de vie on sent reculer les limites. Que de choses André Gide n'a-t-il pas tirées de l'âme secrète, et qu'il ne se soit pas comme quelques autres contenté d'en suggérer le fantôme, qu'il ait réussi à les faire passer à titre de possession définitive dans le conscient, la clarté de sa langue en témoigne. Il fallait pour explorer les régions où il s'est aventuré de bien délicates antennes. On ne sait ce qui étonne le plus, d'une intelligence si sensible, ou d'une si intelligente sensibilité, et pour définir une faculté maîtresse qui se rit des catégories de la psychologie, il n'est en fin de compte peut-être pas de meilleur nom que celui d'une belle sensibilité intellectuelle.

 

Gide était un trop pur poète pour manquer à composer sa vie intérieure, à l'incliner selon une ligne précise. Au lieu qu’elle se projette au hasard en richesse profuse, on la voit s'orienter, monter on spirale, comme ces plantes souples et hardies qui poursuivent de leur tête la lumière dans son tour d'horizon, et tout en ne cessant de revenir sur elles-mêmes prolongent leur ascension selon un axe ferme.

C'est qu'en Gide des dons extrêmes étaient de nature à se contrebalancer. Émotif et lucide, artiste ayant le sens, le goût du jeu, et moraliste ayant besoin d'une éthique, ne « goûtant point de joie qu'il ne l'y veuille attachée », il s'est trouvé retenu des désordres par une gravité innée. Plus il se laissait aller à une pente, plus il prenait dans la descente d'élan pour gravir la pente opposée. Ses écarts, tout en gardant le maximum d'amplitude se trouvaient réglés comme les oscillations d'un pendule. Ou plutôt, car il s'agit de poussées organiques, les mouvements d'un cœur incontenable, et pourtant contenu, s'exécutaient selon l'alternance d'une diastole et d'une systole.

Tout cela à force de volonté. Sans doute faut-il ôter ici à l'idée de volonté ce qu'elle a de raide, la concevoir s'exerçant selon la dynamique des fluides, insinuante, aimante, mais n'en ayant pas moins des sévérités. Elle suppose une forte discipline, et qu'aux contraintes du dehors dont il s'est débarrassé, l'individu substitue celles du dedans, « la plus stricte étant la plus préférée ». C'est sur les entraves qu'il s'est lui-même données que Gide prend appui pour rebondir. Ayant à force d'exaltation réussi à faire des petites vertus qui le gênaient la grande vertu qui libère, les hésitations premières de son allure sont devenues eurythmie. Génie qui relève à la fois de la musique et du dessin, il a soumis à sa loi tant de pas en avant, tant de pas en arrière. A l'aise dans ses liens, désormais il va, vient, quitte et revient toucher terre en cadence. Ses évolutions tracent dans l'air des figures que l'on dirait nées de l'âme de la danse. Il est le danseur nietzschéen, pathétique et léger, qui traverse sur l'abîme la corde tendue du passé à l'avenir.

Finalement il n'y a pas de système d'André Gide, mais de son effort une harmonie est née. Que le débat reste ouvert de savoir si pour lui la morale est une dépendance de l'esthétique, ou si ce n'est pas l'esthétique qui vient se résoudre en morale ; il suffit de marquer que les tenant toutes deux en mutuelle dépendance, il les fait se rejoindre dans une catégorie supérieure à chacune d'elles. Son immoralisme — « il faut être sans lois pour écouter la loi nouvelle » — est dépouillement de l'être factice sous lequel est caché le naïf, attente et recherche d'une audacieuse moralité. L’art dont on l'a tant loué n'est pas celui d'un esthète ; il est profondément art de vivre, de multiplier les visages de la vie, qui peut être « plus belle que ne la consentent les hommes ».

Un esprit qui passait pour délié s'affirme être aussi un libre esprit, le plus libre peut-être de ce temps. Et sa liberté est créatrice. Dissipant, tel le fils prodigue, de grands biens, ce n'est pas qu'il ait méconnu la valeur des idées reçues, mais au-dessus de l'hérité et de l'acquis il a mis le vrai bien, qui est de se posséder. Rompant, non sans que la fibre intime ait saigné, le fil mystérieux qui l'attachait encore au passé, il s'est découvert, réengendré. L'image de Prométhée a effacé celles de Protée et de Panthée : « Table rase, j'ai tout balayé. C'en est fait ! Je me dresse nu sur la terre vierge, devant le ciel à repeupler. »

Comme au temps où l'humanité naissait à elle-même, la personne, d'un effort prométhéen, se délivre. Ses évasions successives prennent un sens. D’abord tirée d'un extrême par l'autre extrême, du risque couru par le risque à courir, puis détachée, elle n'a repris la disposition d'elle-même que pour à nouveau consentir — cette fois à la vie totale, et d'un geste qui ne serait plus effusion, abandon, mais don vraiment. Par ce don inspiré de la plus fine sagesse — car qui veut se sauver se perdra — elle se relie au Tout, elle s'épanouit en lui comme la fleur d'un grand arbre dont la cime est baignée de ciel tandis que ses racines plongent dans la terre. Goûtant cette euphorie, ivre en même temps que du mouvement qui déplace les lignes, de l'ordre qui les recompose en de toujours plus belles perspectives, confiant en sa force de rétablir sans cesse le courageux équilibre sans cesse détruit, Gide peut enfin dire : « C'est la reconnaissance de mon cœur qui me fait inventer Dieu chaque jour. »

 

Il faudrait maintenant examiner en détail l'œuvre d'André Gide, qui n'est pas toute dans ses livres, qui est aussi dans sa vie, dont les livres ne sont que le reflet, reprendre à l'origine et suivre dans ses péripéties un effort si savant, si artiste. Contentons-nous d'un mot encore pour en indiquer la portée. Déjà l'on s'accorde à reconnaître l'extrême importance littéraire de telles tentatives. Néo-classicisme a-t-on dit à leur sujet, et cela va assez loin, si l'on s'entend sur ce qu'elles ont de classique et de neuf à la fois. Un « romantisme dompté » — le mot est de Gide — voilà son classicisme. Ceux que l'on a par la suite appelés classiques — et à Gide aussi on donnera ce nom tout court — à leur époque ont surtout fait figure de novateurs, ils ont frappé leurs contemporains plus par ce qu'ils apportaient d'imprévu que par la façon dont cet imprévu se rattachait au déjà vu. Les témoins n'avaient pas assez de recul pour saisir dans son ensemble l'opération qui s'accomplissait sous leurs yeux ; elle consistait non seulement à arracher de la vie à la vie, mais aussi à l'intégrer par le moyen de l'art à tout le vécu ancien, à l'incorporer à une tradition qui pour être efficace a besoin qu'on la tienne en perpétuelle genèse, à rendre sa puissance explosive à la civilisation qui menace de se pétrifier, d'emprisonner dans ses cristallisations l'homme, du présent comme une mouche dans l'ambre. Il n'y a que les étourdis pour se laisser prendre ainsi, pour ne pas conserver de regard hors de la forme où ils s'enfoncent, et ne pas s’apercevoir du danger d'une tradition qui s'arrête, se referme sur eux.

L'inappréciable service que rend Gide aux lettres françaises n'est pas de fonder une école. Il n'y a pas à proprement parler d'école de Gide, qui est inimitable et qui ne veut pas qu'on l'imite. Ses disciples — il faudrait plutôt dire ses fervents — lui-même les convie à le dépasser : « O toi que j'aime, viens avec moi ; je te porterai jusque-là, que tu puisses plus loin encore. » Mais il suscite un mouvement des jeunes auxquels il donne à cinquante ans l'exemple de la jeunesse. Respectant, recherchant leur originalité, il se défend d'agir autrement qu'en éveillant en eux une inquiétude, et en la disciplinant. Liberté, discipline, deux forces qu'il a le mérite de conjuguer, n'est-ce pas là un apport positif ?

Et nous avons vu que cet apport ne va pas seulement aux gens de lettres, qu'il dépasse la littérature. Son oeuvre aura des effets que l'on ne calcule pas encore, mais que l'on soupçonnerait rien qu'à considérer les résistances qu'elle rencontre. Celles-ci, autant que les admirations, sont le témoignage de la vive impression faite sur les esprits qui ont souci de vie intérieure.

Prolongeant la lignée qui allait de Montaigne à Stendhal, Gide renouvelle la grande tradition des moralistes français. Fouillant à son tour les replis de l'âme, il vient comme eux enrichir notre connaissance de l'homme. Ayant hérité de leur lucidité d'analyse, de plus qu'eux il a, tel un William Blake, un Nietzsche, un Dostoïevski, une prédilection pour les profondeurs obscures, pour ces enfers du cœur où la lumière qu'il apporte joue en somptueux reflets, et aussi — faut-il l'attribuer à ses origines protestantes, à l'hérédité du Nord, aux influences étrangères qu'il a subies ? — le besoin de découvrir de nouveaux rapports non seulement de l'homme avec l'homme, mais de l'homme avec l'univers.

Peu à peu se dégage le plan sur lequel il faut placer cet écrivain. Artiste d'abord, c'est entendu, mais en même temps penseur, il dépasse parmi les artistes ceux que ne pousse point la grande inquiétude, qui sont condamnés à reproduire plutôt qu'à vraiment créer, et parmi les penseurs ceux dont la pensée ne s'accompagne point d'émotion. Son inspiration vient de tout l'être, et c'est tout l'être qu'elle touche. Poète universel, son universalité comme celle de Goethe est d'abord du talent, et ensuite de l'autorité dont est appelé à jouir ce talent, par delà le temps et le lieu qui l'ont vu naître. Alors que des écrivains dont on joint volontiers le nom au sien n'auront été que des accidents dans l'histoire de leur pays, et des produits, significatifs sans doute, mais tout de même produits de leur époque, André Gide participe d'un devenir plus général, et il est facteur de ce devenir. S'il n'a pas travaillé à la diffusion de ses livres, c'est moins qu'il se soit voulu rare, introuvable, que parce que sa nature le destinait à un genre d'action qui pour être réservée, différée, ne s'en trouve que plus certaine et durable. Sentant « le danger de la foule » et des succès immédiats, qui supposent toujours un peu de vulgarité, et entre auteur et public une communion par en bas, il ne s'est pas laissé divertir de son propos par les jeux de ses contemporains. La commune mesure qu'avant lui on avait trouvée entre les individus étant devenue mesure du commun, son art vient délivrer la personne en ce qu'elle a à la fois de non communiqué encore et de général, d'unique et d'humain. Cet aristocrate de l'esprit est trop Français pour qu'en lui ne se reconnaisse pas la France, merveilleusement complexe et subtile, religieuse sans dogme, libre dans les liens qu'elle se donne, amoureuse de beauté et de joie comme l'antique Grèce, et éprise de renoncement comme la plus fervente chrétienne, grave et moqueuse, ferme et souple, se donnant à chaque moment sans cesser de se posséder. Et les hommes de demain se reconnaîtront eux aussi en cet individualiste qui a voulu « assumer le plus possible d'humanité ». Les directions dans lesquelles il s'engage, hors des routes connues, ont de ces aboutissants lointains auxquels William Blake songeait lorsqu'il écrivait : « La culture trace des chemins droits, mais les chemins tortueux sans profit sont ceux-là même du génie. »