Les Primaires

1922

 

René Lasne

 

André Gide (1)

 

Les villes halètent dans l'étendue. Le cœur humain continue imperceptiblement de battre selon son rythme, mais la machine commande l'action, écrase la pensée sous le choc, la happe dans l'engrenage et l'y broie. Le serf a quitté la glèbe pour un service plus dur. Le despote est troublé dans sa jouissance, et ne perçoit que menace diffuse dans les forces qui ont surgi et attendent une discipline. Du maître a l'esclave, l'intermédiaire s'affole, va de l'un à l'autre, ou le voudrait.

Il serait risible d'exiger de l'écrivain les modes d'une « économie nouvelle » que de rares spécialistes discernent seuls, mais les faits matériels ont leurs correspondants spirituels. Crise économique et crise intellectuelle coexistent. Davantage : elles se pénètrent, et, mutuellement, s'aggravent. Les temps modernes laissent à notre recherche maints problèmes, qui tourmentaient l'homme, jadis, mais une question est-elle indépendante de l'esprit qui la pose ? Si notre pensée, si notre acte ne s'ajustent plus au réel, c'est peut-être que les derniers siècles ont aussi fortement empreint l'occidental que ne fit jamais nulle religion. Nos formules gésitées ne satisfont pas aux exigences nouvelles. A moins d'être un jeu factice, dont les formes s'écroulent, dès qu'on les suscite à grand'peine, l'art suppose lui-même, avec la vie, la conscience ou l'instinct d'une évolution, le sens exact du présent.

« Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il a y hommes et qui pensent. » Comment Gide, pour peu qu'on connaisse son œuvre, n'aurait-il pas buté contre cette marche insidieuse, qui conduit aux Caractères de La Bruyère ? La phrase l'arrête ; il la considère, s’y refuse et passe. D'expérience en expérience, il y revient et la dénoue. Oui, il y lit la formule même de la mort.

Tout est dit. Encore restait-il à La Bruyère et à ses contemporains de « glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes », mais depuis... Tant d’honneurs ont soigneusement cherché parmi le chaume..... La terre est nue, sous le ciel morne. Les esthètes s'enferment dans la grange, composent des « acrostiches indolents », raffinent. Nulle voix qui s'exhale d'une poitrine, mais il semble que, de lui-même, l'air se joue sur d'exsangues lèvres musicales. Si le vent du dehors cogne aux vantaux, si un souffle vigoureux disperse les délicats accords, le cri de « révolution » console des subtilités évanouies.

De sévères censeurs ne laissent pas de condamner ces mièvreries. Ils ont le geste ample et la voix noblement cadencée. Ils défendent contre la décadence et l'invasion barbare, une culture virile. Une longue et belle tradition leur a livré un outil parfait. Il est bien vrai que tout est reconnu, jusqu'aux limites du domaine, jusqu'à la nuit où l'on ne s'égare pas impunément, mais il reste l'anathème. S'il ne suffit pas à l'emploi de toute la puissance verbale, de vieilles pensées attendent de somptueux costumes.

Spécialement, tout fut dit, et bien, par la Grèce, l'Italie et la France. L'Hellade demeurera cependant, dans son lointain glorieux et un peu inquiétant. Platon souriait, et voici trop longtemps qu'on révise le procès de son maître. Les savants se sont, au surplus, mis d'accord à faire dériver le français du latin. Les Romains assureront la liaison. Sans doute affirmèrent-ils surtout leur force guerrière et leur habileté juridique— mais les mêmes raisons qui les empêchèrent, à de belles exceptions près, d'être des artistes et des intellectuels, en font précisément d'incomparables pédagogues. Respectons nos pères. Ce qu'ils n'ont pas accepté, y goûterions-nous sans danger ? Restons-leur, restons-nous fidèles. Plus encore qu'à notre « grand siècle », c'est à la Scholastique que nous devons demander notre loi, au regret que le Moyen-Age ne soit pas lui-même antérieur à la première contamination barbare.

Tout est dit. Hélas ! ce n'est pas même avec un tragique pessimisme qu'ils s'en persuadent. Ils ne se débattent contre aucun désespoir, ne cèdent à aucun destin. L'ennui seul les convainc de s'asseoir sur leur trésor, l'ennui « où le poète paraît ».

« A dix-huit ans, quand j'eus fini mes études », dit le Ménalque qui passe et revient dans l'œuvre de Gide, « l'esprit las de travail, le corps exaspéré par la contrainte, je partis sur les routes. » Gide a beaucoup voyagé et comme peu surent jamais faire. Sans regret, sans lassitude. Indifférent à ce qui n'était pas don unique de l'Instant, et du lieu, il repartait aussi soudainement qu'il était venu. Telle était sa ferveur, qu'elle consumait tout objet, et que les plus merveilleuses présences ne lui suffisaient pas. Elle exigeait sans fin, de nouveaux aliments, dont pas même elle ne laissait de cendres. Elle ne pouvait connaître encore que l'amour de l'amour, ou cet ascétisme sensuel qui servait son impatience « Je me plaisais, dit Ménalque, à d'excessives frugalités, mangeant si peu que ma tête en était légère, et que toute sensation me devenait une espèce d'ivresse. » Gide n'a pas renoncé au voyage, depuis ces aubes exaspérées. Savoir que toute possession pèse ou déçoit, que toute convoitise même alourdit, a conduit d'horizon en horizon celui que, naguère chassait de partout, sa dévorante ardeur. S'il s'arrête, il avance avec le temps comme il faisait dans l’espace. Les souvenirs ne sont pas si gênants que l'heure n'ait une saveur nouvelle. L'âge qui aurait vieilli d'autres regards, a donné au sien une pureté qui laisse au monde sa transparence. Nouveautés, diversités dont chaque paysage compose son harmonie, singularité du présent, Gide leur est demeuré attentif avec une joie qui persuade d'ouvrir vraiment les yeux. Au plus fort de l'hiver, ne serait-elle pas assez forte pour vaincre la disgrâce, dont le corps s'afflige ?

« Je ne sais trop qui peut m'avoir mis sur terre. On m'a dit que c'est Dieu... J'éprouve à exister joie si vive, que, parfois, je doute si je n'avais pas envie d'être, alors même que je n'étais pas. »

La liberté, qui faisait de Gide un admirable voyageur, il l'a connue devant l'homme avec pareils avantages. Il a bien ri, mais de la vaine prétention. Le rire l'a délivré de l'outrecuidance étrangère comme son sourire le défendait de toute complaisance à lui-même. Oubliant alors les actes extérieurs, les conventions et l'automatisme social, il n’a pas discerné sans espoir, si opprimés et mutilés qu'ils fussent, par l'incompréhension ou la méfiance, les extrêmes qui, chez lui, s'épanouissaient et sans fin, dialoguaient. Comme il le dit de Nietzsche, il a été enivré par la contemplation de la ressource humaine. Comment eût-il sacrifié la sienne à quelque piètre commodité ? Il a vécu en écartelé, mais qui savait le prix de sa passion, et y trouvait joie et non tourment. Incapable d'abord de choisir parce qu'élire ne lui paraissait pas tant consentir à une chose que renoncer à d’autres aussi fécondes, rare dans l'action où il craignait de compromettre son indépendance, il en arriva non pas à une moyenne artificielle, entre les contraires qui le tentaient à la fois, mais à une décision subite, sans contre-pesée préalable, où s'exprimaient, en un ordre supérieur, les, richesses conciliées de son être.

Le lecteur, — les Morceaux choisis en témoignent assez — n’est pas de moindre qualité. Gide a découvert Rabindranath Tagore et Joseph Conrad, et les a révélés en traduisant l’Offrande lyrique et le Typhon. Il a puissamment aidé à faire valoir l'importance de Dostoïevski, comme, chez nous, celle de Baudelaire et de Stendhal. Il a trouvé des lecteurs à Nietzsche, qu'il attendait avant de le connaître, fût-ce de nom. Chaque fois qu'il a repris un livre indiscuté, ce ne fut pas sans découverte. Nous ne cherchons plus, aujourd'hui, dans nos « maîtres » ce à quoi applaudissent les contemporains, ni les mêmes réponses que les générations révolues, mais ces renouvellements sont lents. Gide a précipité le travail de notre époque. Il a plus fait à lui seul qu'au long des années, maints professionnels trop souvent enclins à considérer la littérature comme une chose achevée, où toutes valeurs sont à jamais réparties. Ne cherchant dans ses lectures, que la nourriture de l'instant, Gide a délivré ses lecteurs de l'école, pour les rendre à eux-mêmes et au génie.

Une attitude aussi insolite ne pouvait demeurer inaperçue ni obtenir l'unanime suffrage. Les avares que dérangeaient dans la contemplation de « leur » bien les sacrilèges du jeune auteur, l'eussent volontiers passé sous silence. Au moins, M. Maurras protesta-t-il que M. Gide n'était pas justifiable de la critique. Des indépendants rendirent malheureusement hommage à l'artiste, et firent vaine cette condamnation préventive. Le leader du nationalisme intégral intervint de nouveau, et employa dix-huit colonnes à supprimer l'impertinent. Adversaires et « fidèles » conservèrent naturellement leur foi. Des uns aux autres, la majorité des lecteurs était déconcertée par la complexité de la pensée et la variété de l'œuvre.

« Il nous a paru, dit l'éditeur des Morceaux Choisis, que nous devions, dans ce volume, donner la préférence aux pages les plus significatives d'un écrivain auquel les critiques ont souvent reproché de se dérober. » Sans doute, ceux qui se sont définitivement installés dans une foi reprocheront-ils encore à Gide — mais l'imagine-t-on couronné du laurier ? — de ne pas s'arrêter dans leur chapelle. Il suffira que quelques-uns de plus comprennent que l'impossibilité de s'en tenir à un dogme n'est pas inconsistance ou versatilité, mais passion de la liberté, ferveur d'une vie qui, après les plus belles expériences, en entrevoit d'autres encore.

On trouvera des refus dans ce recueil, mais qui modèlent celui qui les prononce, qui délimitent son affirmation, son attente, ses espoirs ; refus à toute convention, à toute habitude, qui restreignent l'homme et assurent son confort, au mépris de sa grandeur, à toute exclusion qui lui cache d'autres existences dont il n'a plus dès lors la révélation que par la catastrophe. Au psychologue qui se fie aveuglément à son héritage, qui ne saisit que des différences de quantité là où s'avèrent à l'épreuve des dissimilitudes de nature, ou qui accuse la nuit, si sa lampe défaille, il livre à méditer cette phrase de Saint-Évremond : « Plutarque a jugé de l'homme trop en gros, et ne l'a pas cru si différent qu'il est de lui-même ; méchant, vertueux, équitable, injuste ; humain et cruel ; ce qui lui semble se démentir, il l'attribue à des causes étrangères. » Gide ajoute, si plutôt ce commentaire apparent n'est pas l'originale réalité qui trouva au passage une expression antérieure : « Il reste en l'homme bien des régions qu'il n'aura pas su découvrir, et même qu'il n'aime pas à découvrir que ce qu'il va pouvoir expliquer. Les tons ultra-violets lui échappent, précisément ceux qui nous occupent le plus aujourd'hui. » Aux convenances bourgeoises, aux sévérités d'une morale étriquée, il oppose les mêmes résultats d'une enquête plus accueillante de l'âme humaine. Il montre l'inanité d'une classification qui n'a pas tout recensé, et comment bien et mal changent de contenu dès qu'on fait appel aux forces qu'ils méconnaissaient. Il est des vertus au-delà de celles qui sont admises, et vivre une « existence pathétique » n'est pas céder au désir vulgaire. « Redécouvrir au-dessous de l'être factice, le naïf, n'était point, à ce qu'il m'apparaissait, tâche si facile, et cette règle de vie nouvelle qui devenait la mienne : agir selon la plus grande sincérité, impliquait une résolution, une perspicacité, un effort où toute ma volonté se bandait, de sorte que jamais je ne m'apparus plus moral qu'en ce temps où j'avais décidé de ne plus l'être, je veux dire : de ne plus l'être qu'à ma façon. » Admis qu'il faille protéger le faible, il ne faut pas éteindre la timide flamme qui veillait dans l'ombre, il ne faut pas, surtout, et plus immédiatement, assurer le silence public en faisant taire toute voix vaillante et belle.

Ces richesses insoupçonnées, Gide les offre à l'artiste qui trouvait, dans les paroles de La Bruyère, la justification de ses morbidesses ou de son sacerdoce idolâtre. Quelle espérance pour peu que nous résignions notre infatuation ! Certes, il ne s'agit pas de tout renier, ni de dégrader l'esprit, mais au contraire, d'empêcher que ses qualités les plus visibles ne dissimulent les plus secrètes. Les ressources de la nation sont plus nombreuses que ne décide une censure obtuse, elles sont vivantes aussi. L'unité de notre passé n'est pas faite d'une simple juxtaposition d'éléments identiques. Notre durée se nuance en même temps, qu’elle se prolonge et qu'elle reçoit un apport étranger dont aucune bouderie ne la saurait préserver. Tandis que les civilisations évaluent chacune et se complètent harmonieusement en leurs formes les plus pures, elles se pénètrent aux profondeurs, agissent et réagissent les unes sur les autres. » C’est une absurdité de rejeter quoi que ce soit du concert européen », c’en est une de nous refuser aux puissances qui, sans répit, constituent, au-dessous de nos concepts, inertes, la richesse neuve de l'instant. La fidélité vraie rejette un culte qui accable, elle ne consent pas même à une méthode strictement définie ; elle n’est que la qualité dont nous accueillons l'avenir au fur et à mesure que nous avançons vers lui et qu'il se fait présent.

« Nathanaël à présent, jette mon livre », dit l'envoi des Nourritures terrestres, « émancipe-t-on, quitte-moi. Quitte-moi. Maintenant tu m'importunes. Tu me retiens ; l'amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop... Jette mon livre ; ne t'y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre. » Gide lâche la main qu'il tenait à peine, rend à sa liberté celui qui le suivait, se rend lui-même à la sienne. Il doute, tandis que Nathanaël, disparaît à l'horizon. Il faut relire alors ce qu'il écrivait, à propos du livre de Max Stirner, l’Unique et sa propriété. Il doute, c'est mal dire. Sa pensée revient sur son élan, jusqu'à l'extrême inverse. Elle semble revenir. Il n'y a contradiction que si l'on isole fallacieusement deux instants, et triomphe de leurs sens opposés. Ils appartiennent bien à la même pensée qui, de droite à gauche, se balance et va sans fin, plus loin.

Ceux-là seuls sont pernicieux, qui découragent, qui aggravent toute défaite par le mépris de l'adversaire, qui ajoutent aux rancœurs, qui empoisonnent l'effort avant qu'il se soit mesuré, qui nient toute espérance ; Gide peut sourire si on l'accuse. Ce n'était pas trop sans doute, pour indiquer la vertu de ce « démoniaque », que d'invoquer d'abord, et si maladroitement que ce fût, les difficultés du présent. L'exemple d'un homme ne saurait redonner à notre race, si nous l'avions perdue, l'indispensable vigueur, mais il peut éveiller assez de forces qui s'ignoraient ou s'endormaient, pour que nous nous apercevions bientôt qu'il n’y avait que crise passagère, là où le désespoir nous tentait, et murmurait le nom sinistre de décadence.

Exprimée dans le seul style qui lui convienne, la pensée de Gide suffirait à l'honneur d'un autre, mais l'œuvre critique n'est ici que correspondance et prélude. Elle assure à l'œuvre de l'artiste, un merveilleux équilibre, et s'y vérifie. Quand le créateur a cherché des souvenirs pour s'en faire une histoire, il les a trouvés si complexes et si vivants, que l'âme fervente transparaît entière à travers la figure qui les informa. Sans préjudice des œuvres futures dont l'attente confiante nous est une joie, celles que nous connaissons ont cette beauté généreuse et respirante où se plaira l'avenir.

(1) Morceaux choisis. Éditions de la « Nouvelle Revue Française » 3, rue de Grenelle.