Action

Mars-Avril 1922

 

André Malraux

 

Dans la Revue Universelle, M. André Gide vient d'être qualifié par M. Henri Massis de démoniaque. Je serais étonné qu'il en eût été fâché ; je serais même étonné qu'il n'y eût pas pris un secret divertissement. Satan est essentiellement un révolté ; et les idées d'André Gide ne sont que les expressions diverses d'un même désir de défense. Il ne veut pas être retenu : il veut être toujours susceptible d'aller plus loin qu'il n'est encore allé. Par cela, ses lires se ressemblent, et il est illogique de juger « déconcertante » la publication de la Porte Étroite après celle des Nourritures Terrestres et de l'Immoraliste. Ce ne sont pas des œuvres d'ordre différent ; elles manifestent le même désir d'atteindre un bonheur dont la plus précise conscience que l'on en puisse avoir est d'être supérieur au bonheur que l'on possède. C'est ce désir, presque seul, qui fait agir Alissa ; et les deux Ménalque eussent vu sans étonnement ses gestes et deviné sans doute ses pensées.

Alissa, que l'on veut considérer comme le personnage par la création de qui M. André Gide se contredit le plus absolument, semble agir autrement que les principaux personnages de son œuvre, surtout parce qu'elle est femme et parce qu'une même façon de concevoir la vie, exprimée par deux êtres différents, produira des actes qui sembleront différents ; mais des phrases : « O Seigneur ! Gardez-moi d'un bonheur que je pourrais trop vite atteindre ! Enseignez-moi à différer, à reculer jusqu'à vous mon bonheur », et : « Dieu, c’est ce qui est devant nous. — Chaque désir m’a plus enrichi que la possession toujours fausse de l'objet même de mon désir », qui pourrait dire, sans se reporter aux textes, laquelle est tirée de Nourritures Terrestres, et laquelle de La Porte Étroite ?

Le désir de ne jamais s'enfermer intellectuellement doit s'exprimer dans toutes les œuvres d'un écrivain qui le ressent, car c'est le désir de devenir supérieur à ce qu'il croit être. J'écris « supérieur », M. Gide dit « différent » ; mais l'intérêt qu'il porte à un homme est d'autant plus grand que cet homme est davantage lui-même, et l'homme dont la valeur est portée à son plus haut période est, pour lui, celui qui n'offrirait pas avec les autres hommes que les analogies inéluctables. S’efforcer vers un but imprécis, en considérant la valeur que l'on possède et la possibilité où l'on est de l'augmenter, c'est la manifestation de toute intelligence et de toute véritable foi. Les saints tentaient de s'approcher de Dieu, tantôt par la souffrance volontaire, tantôt par l'amour ; mais cette souffrance volontaire n'était qu'une forme d'amour, que sa violence et les sensations qu'elle causait rendaient plus précise et presque réciproque. Souffrir pour Dieu et souffrir par Dieu sont deux formes différentes d'une même sensation si l'on considère que la présence divine qu'impliquait la douleur était créatrice d'un bonheur tel que la souffrance cessait d'exister en tant que souffrance pour ne plus le faire qu'en tant que sensation. L'amour qui trouve en lui-même l'intensité qui lui est nécessaire est rare chez les saints ; il existe néanmoins. Ceux qui trouvent dans la ferveur une exaltation intense sont souvent des prédicateurs ; ils n'inspirent point la crainte ; à peine inspirent-ils le respect ; mais leur influence est extrême, et des disciples les entourent, plus innombrables que ne sont jamais ceux qui s'approchent des autres apôtres. A. Gide, qui n'est pas un saint, enseigne l'amour ; cela le conduit parfois à ne pas enseigner la sagesse. Ne le regrette-t-il pas ? L'indifférence qui, à cet égard, semble la sienne est malaisément conciliable avec une intelligence d'autant plus humainement logique que l'on croit qu'elle l'est moins et la subtilité qui fait de lui le critique le plus suivi de notre temps. Eût-il d'ailleurs souligné qu'il n'enseignait pas la sagesse, s'il avait désiré enseigner seulement autre chose ? Il sait trop combien une sagesse « accommodée » à l'intention et à l'usage d'une intelligence est préférable à une sagesse absolue et combien elle est susceptible de lui être préférée. Mais il est dangereux d'être indifférent à la sagesse. Vouloir ne pas l'enseigner, c'est parfois risquer de la heurter. La seule déception réelle que puisse causer M. André Gide, c'est la proposition qu'il nous fait d'une attitude telle qu'il refuse de s'y soumettre tout à fait. Beaucoup pourraient séparer ce qui, dans l'œuvre de M. André Gide résulte de ses idées de ce qui n'en est pas la conséquence, qui s'y refusent parce qu'ils n'en concevraient nul plaisir. Et ses livres qui sont fort beaux, sont quelquefois considérés comme des preuves de la valeur de théories dont ils sont presque, artistiquement, la réfutation.

Pourquoi opposer la Porte Étroite aux Nourritures, Madame Bovary à Salammbô ? Un livre est presque toujours le résultat d'une contradiction. Sans doute, certaines influences philosophiques se manifestent-elles fort longtemps ; elles s'atténuent, et, presque disparues, semblent être fort différentes d'elles-mêmes autant qu'une couleur diluée dans l'eau le devient de ce qu'elle était, pure. Parfois une influence fortement subie, en s'éliminant, crée l'influence contraire, ainsi qu'il advint à Remy de Gourmont. Mais ce par quoi un auteur est destiné à vivre en tant que littérateur ne variera qu'à peine. La personnalité artistique d'un écrivain est aujourd'hui aussi indépendante de l'évolution de ses idées que peut l'être celle d'un peintre de ses sujets. Car, pour s'exprimer artistiquement, l'artiste est obligé de se plier à une discipline ; je dirai que pour s'exprimer avec valeur il doit se plier à une discipline choisie par lui, et suffisamment d'accord avec lui-même pour ne pas produire, un changement, mais une stylisation. La seule contradiction profonde que l'on puisse trouver chez lui serait donc renoncer discipline après l'avoir choisie. Je ne parle pas ici du seul style, mais aussi de la construction, de la vie même de l'œuvre d'art. M. André Gide propose toujours à l’artiste de se différencier. Mais, s'il quitte les qualités qui lui sont offertes par sa race, développera-t-il sa personnalité, ou subira-t-il seulement les influences d'autres races ? Car, pour se différencier, il devra quitter tout ce qu'il sent en lui de commun avec ceux qui l'entourent. Se plier à une discipline française, c'est se défendre à l'avance contre la possibilité d'être soumis à une discipline étrangère ; c'est aussi choisir la discipline la plus douce, puisque la plus en accord avec ses désirs. Sans doute, la connaissance des esprits étrangers a-t-elle un grand avantage : elle fait connaître profondément l'esprit français, celui-ci n'existant qu'en fonction de celui-là. Nous nous découvrons à travers les littératures de l'Est.

Sa philosophie, dit-on, ne lui est pas personnelle ; nous ne devons oublier ni ce qu'elle doit à Schwob, ni ce qu'elle doit à Nietzsche. Des pensées furent exprimées, qui étaient en lui. Ne pouvant les quitter sans cesser d'être lui-même, il les transforma si bien qu'il leur donna la vie. D'ailleurs, il ne faut peut-être pas considérer André Gide comme un philosophe. Je le crois tout autre chose : un directeur de conscience. C'est une profession admirable et singulière mais beaucoup de jeunes gens aiment à être dirigés. M. Maurice Barrés s'y employa longtemps ; M. Gide aussi. Il n'est point négligeable, certes, d'être un homme qui crée l'état d'esprit d'une époque. Mais, alors que Barrès n'a su que donner des conseils Gide a montré cette lutte entre nos désirs et notre dignité, entre nos aspirations et notre volonté de les dominer ou de les utiliser que j'appellerai le trouble intérieur. Par ses conseils, il n’est peut-être qu’un grand homme de « ce malin » — une date. Mais par cela, autant que par son talent d'écrivain qui le fait par bonheur le plus grand écrivain français vivant, il est l'un des hommes les plus importants d'aujourd'hui. A la moitié de ceux que l'on appelle « les jeunes » il a révélé la conscience intellectuelle.