En 1928, la revue Le Capitole a rendu un "Hommage à André Gide" sous la forme d'un numéro spécial regroupant des études, des souvenirs et des témoignages sur André Gide. Entreprise réussie selon Maria Van Rysselberghe qui note dans son journal au 10 février 1928: "Je suis arrivée à Colpach il y a trois jours. J'y ai trouvé le livre sur André Gide édité par le Capitole. Je m'y suis jetée avec gourmandise, amusement, curiosité, et l'ai lu d'un trait jusqu'à avoir la nausée du gidisme, du monde gidien, de la chose gidesque! Après tant d'analyses, quel rafraîchissant souvenir que celui de l'avoir revu il y a quelques jours en passant à Paris, lui-même, avec cette irréductible saveur qui n'a de nom que le sien. C'est amusant de voir les endroits où il ne colle pas à sa légende, qui est du reste révélatrice aussi de sa réalité. En somme, ce livre d'hommages est plutôt réussi."

On trouvera ci-dessous les articles figurant dans le numéro spécial, à l'exception des Feuillets de Gide et des notes notes bibliographiques de Arnold Naville.

Table des matières

Paul Valéry.................... Lettre

André Gide.................... Feuillets

Henry Bernstein............. Le personnage

François-Paul Alibert..... Au hasard d'André Gide

Claude Aveline.............. Aspect d'André Gide

J.-E. Blanche................. André Gide

Jacques Copeau............ Remarques intimes

Benjamin Crémieux....... André et l'art du roman

Marie-Jeanne Durry...... La poésie d'André Gide

Edmond Jaloux............. André Gide et le problème du Roman

Pierre Mac-Orlan......... André Gide et l'aventure

Roger Martin du Gard.. Son "Influence"

François Mauriac......... L'Evangile d'André Gide

André Maurois............ Rencontre d'André Gide

Lucien Maury.............. Le bon sens dans l'oeuvre d'André Gide

Henry de Montherlant.. Acheminement vers Gide

Paul Morand............... André Gide voyageur

Léon Pierre-Quint....... Notes sur André Gide

Jean Prévost............... André Gide critique

Jean Royère............... Formule d'André Gide

Jean Schlumberger..... Gide et les débuts de la N.R.F.

Jean Strohl................ Réflexions sur les relations entre l'art et la science

Albert Thibaudet....... Gide et Flaubert

 

 

HOMMAGE

A

ANDRÉ GIDE

 

ÉTUDES-SOUVENIRS-TÉMOIGNAGES

ÉDITIONS DU CAPITOLE

101, Rue de Sèvres – Paris

 

 

Il nous a paru que l’intérêt particulier de cette publication devait être d'offrir une occasion de parler à ceux des amis ou admirateurs d'André Gide qui n'avaient point trouvé jusqu’à présent l'occasion de s'exprimer sur son compte. Voilà pour quelle raison l’on n'y trouvera pas d'articles de Ch. Du Bos ou de Daniel-Rops, chacun préparant un livre sur André Gide ; ni de Bernard Faÿ, de Michel Arnauld, de Félix Bertaux ou de René Lalou, qui écrivirent sur l'œuvre d'André Gide des études si remarquables.

Pour le groupement des collaborateurs de ce livre, nous avons cru bien faire en adoptant l'ordre alphabétique, exception faite pour M. Henry Bernstein qui, comme invité, devait passer le premier.

 

Paris, le 5 décembre 1927.

Cher Monsieur,

Tout a contrarié mon désir de contribuer au Numéro du Capitole que vous allez publier et qui doit être consacré à André Gide. Des occupations écrasantes et désordonnées qui me sont imposées m'ont rendu impossible d'écrire dans le délai marqué ce que j'entendais vous donner. Je n'ai pu rien faire sur lui par les mêmes causes qui m'empêchent de rien faire pour moi. C'est avec un grand regret que je renonce à mon projet de préciser en moi et de dessiner pour le public la figure singulière de Gide, qui est le personnage le plus original et l'un des auteurs les plus importants de la littérature actuelle. Voici quelque trente-cinq ans que je le connais familièrement, cependant que nos différences se développent à merveille. Nos sentiments sur presque toute chose sont généralement opposés, mais d'une opposition si naturelle qu’elle équivaut à une harmonie et qu’elle crée entre nous une liberté vraiment rare des échanges de pensées. J'aurais donc essayé de peindre un Gide par la méthode de nos différences qui me semblait la plus exacte, la plus honnête et la moins infectée de la manie absurde de juger.

Veuillez trouver ici l'expression de mes sentiments distingués.

Paul Valéry

Haut de page

 

 

LE PERSONNAGE

 

Une carrière d'artiste est un drame. Le drame d'André Gide, je me le représente particulièrement triste et violent.

Est-ce là raison pourquoi Gide a pensé que je pourrais et devrais parler de lui ? Est-ce la raison de cette curiosité, parfois irritée, qui est un élément essentiel de mon admiration bien ancienne déjà pour le héros de Si le grain ne meurt ? (Oui, sans doute, un héros) (1).

Si j'étais un esprit attentif, patient et raisonnant, et que je me mêlasse aussi de critique littéraire, j'appliquerais peut-être une assez plaisante méthode. Avant d'examiner les idées qu'expose un écrivain, je m’efforcerais de saisir ce qu'il a de plus matériel, de plus charnel, le rythme, le son de sa phrase. Il y a dans ce mouvement de phrase qui se développe la plus intime des révélations. Lorsque nous rencontrons un inconnu et que nous voulons surprendre un peu de son secret, essayons-nous d'abord de savoir ses théories ou ses systèmes, ce qu'il pense de Dieu et de la destinée ? Nous cherchons ses yeux, la torsion de [31] sa bouche... nous tâchons d'étudier sa démarche, nous écoutons sa voix.

Sous la phrase d'André Gide, qui ne distinguerait un être qui veut plaire et qui s'offre, en refusant toujours de se livrer, le désir d'inquiéter, de dérouter et de reprendre, des appréhensions et des répulsions presque féminines, le goût des pièges et des filets de soie, une intelligence fringante, souvent fort sèche, mais qui jouira de douter d'elle-même, de se perdre en quelques instants d'angoisse voluptueuse ?

Nous pensons à un Voltaire qui serait un peu ivre, ou qui voudrait le paraître, qui tituberait pour dissimuler le secret de son pas. Nous pensons aussi à un Racine redoutant de s'alanguir, hors des minutes d'abandon fixées par son intelligence.

Et comment ne pas sentir l'austère coquetterie, toute la rouerie délicate de cet être, devant telle page, dont chaque phrase est si nette, si aiguë et si resplendissante, que l'on demeure ébloui et hésitant, comme aveuglé par tant de clarté ?

Mais cette façon de déshabiller un écrivain par saluts et révérences, sans paraître toucher seulement au col de son habit, serait indigne et de Gide et de moi. Gide qui a consacré quarante ans de sa vie à rechercher la vérité, qui, dans ses dernières œuvres, a tenté d'atteindre à la sincérité d'un Rousseau, mérite d'être traité avec le plus grand respect, je veux dire avec franchise. J'exprimerai donc très simplement ce que je crois qu'il a été et ce qu'il pourrait devenir.

Mais, d'abord, le hasard veut que je n'aie fait qu'entrevoir Gide, que nous n'ayons jamais échangé deux mots. Cela me semble avantageux, en la circonstance ; ainsi, je devrais courir de moindres risques d'erreur.

 

L'enfance. Gide à douze ans... Déjà, depuis plusieurs années, la chair le tient. Si le grain ne meurt nous apprend ce que nous avions tous deviné dès Les cahiers d'André Walter. Deux désirs sont en lui, peut-être égaux en force à l'origine, peut-être pareils de nature : celui du plaisir sexuel, celui de la connaissance. Le désir physique est réprimé dès qu'il paraît, par les leçons du prêtre, des parents, par une soif aussi voluptueuse, sans doute, d'idéal et de pureté. Mais ce refoulement créera au fond de l'être un aigre ferment, ou plutôt une source fiévreuse, qui va s'épancher furtivement, honteusement, presque en des rêves. [32]

Le désir de la connaissance, au contraire, se développe, encouragé par tous, honoré. Le petit Gide trouve dans l'effort licite ce plaisir enivrant de la conquête, qui est l'essentiel de l'amour et que les voluptés solitaires ne lui ont pas encore permis d'imaginer. Et comme les besoins de la chair ne s'imposent pas avec une force irrésistible chez cet adolescent assez chétif et qui n'est pas complètement privé, toutes les vigueurs sont mises au service d'un esprit ambitieux de notions abstraites, chaque jour plus prompt à comprendre, à raisonner.

Les sens, toujours délicieux, sont oubliés ou enchaînés, — sauf s'ils s'échappent en quelque brève crise, — car ils ne peuvent que troubler l'intelligence. Ces sens, d'ailleurs, sont si particuliers et si étranges, qu'en aucun des livres qu'il lit, Gide ne trouve leur inquiétude exprimée. Une séparation de plus en plus profonde se creuse entre le monde de son corps et le monde abstrait où il s'enferme. Il s'habitue à jouer librement, habilement, et trop subtilement peut-être, avec toutes les notions humaines que la lecture a déposées en lui, mais qu'il n'a pas vérifiées par l'expérience. Il se fait un esprit de philosophe du XVIIIe siècle.

Vers seize ou dix-sept ans, je me le représente suprêmement intelligent... Il n'est plus qu'un faisceau d'habitudes classiques : clarté, ordre, raison. Pénibles habitudes que bientôt il va trouver vaines et qu'il souhaitera de briser, mais sans jamais aller au bout de sa révolte. Cette discipline acquise, et souvent abhorrée, ce combat, ce déséquilibre, donnent aux livres leur forte saveur, à cette existence, son tragique.

Le voici, un peu plus tard, découvrant que la vie existe. Ses sens l'ont sans doute averti. Les plus belles images inventées par les hommes, il voit enfin que ce sont des essais bien maladroits. Le monde s'étend devant lui : il n'a qu'à s'y plonger pour le connaître. Pourquoi reste-t-il sur la rive ? Nouvel Hamlet, pourquoi hésite-t-il, un pied en l'air ? Pourquoi repose-t-il enfin ce pied à terre et renonce-t-il au plongeon ?...

Au vrai, ces terribles remous l'épouvantent : il se doit avant tout de protéger sa raison ! Tyrannie de l'éducation, domination de l'esprit... Pourtant, il voudrait bien savoir le goût de cette eau si trouble. N'osant s'y précipiter la bouche ouverte, il en prélèverait volontiers quelque peu, pour l'emporter dans une bouteille. Placé devant l'énormité de la vie en fusion, Gide songe à en analyser une parcelle. Mais cette matière sans bornes [33] est fluide, parce qu'elle est brûlante. N'y touchons pas avec la glaçante intelligence. Nous figerions le flot... Se souvenir de la fable du roi maudit qui changeait en or toutes les choses vivantes qu'effleuraient ses doigts, et qui faillit mourir de faim et de soif sur ses richesses !

Gide a adoré la vie, mais souvent d'amour platonique. C'est un délice, pour ceux qui ont le goût des complexités, que de l'entendre maudire les livres, prêcher l'anarchie, le départ !... Soyons libres, soyons modernes, s'écrie-t-il, et il nous raconte Narcisse, Philoctète, l'Enfant Prodigue ou Bethsabé... Et les démesurés, Whitman, Dostoïevski l'attirent. Il croit y rencontrer la vie. Ce sont des livres encore ! Il se penche sur ces monstres, il caresse leur dos, mais seulement par-dessus la barrière. Il ne se résout pas à sauter dans la fosse. C'est peut-être Pasiphaé, mais qui n'attend pas le taureau. Position délicieuse et ambiguë !

Et pourquoi agirais-je, a-t-il semblé dire, découvrant de bonne heure, pour se justifier ou pour se persuader, le plus délicat des prétextes. Toute action limitera l'avenir... Pour agir, je devrais me resserrer sur moi-même, prendre une forme, supprimer toutes mes tendances secondaires, qui sont peut-être ce qui me fut donné de plus exquis, ne conserver que l'essentiel ; je devrais me diminuer. Je ne veux renoncer à rien, à aucun possible, je veux jouir par toutes mes fibres, je veux toucher toujours au ciel et à l'enfer. Et Gide est si bien entraîné à feindre que l'on ne peut mesurer ici le degré de sa sincérité. Mais existe-t-il, en dehors de l'action, des plaisirs profonds, émouvants ? Est-ce sentir la vie, est-ce même goûter la beauté du monde, que de se promener solitaire de Florence au Congo, à la recherche d'un frisson d'aurore qu'on n'avait pas encore perçu, ou d'une nuit sous un ciel inconnu, auprès de quelque corps exotique dont le goût, un instant, étonnera nos lèvres ? Par crainte de borner sa vie, ne court-on pas le risque de la sacrifier, de la perdre ?

Si Gide avait épuisé la vie, démêlerions-nous en lui, plus forts à mesure qu'il avance, cette tristesse, ce cruel regret ? Reviendrait-il toujours vers sa jeunesse, vers le charme de ses vingt ans, vers l'heure décisive où la balance pencha, où son sort fut marqué ? Ses Narcisses et ses Enfants Prodigues et ses Lafcadios, ses Bernards et toute la nichée romantique des Faux-Monnayeurs, il ne les invente pas seulement pour tendre à sa [34] rêverie de beaux corps frais de jeunes gens... Non, non, il recrée ainsi des images de lui, pour se voir tel qu'il eût pu être s'il avait poussé loin des livres, comme une plante de plein vent !

Ce contemplateur rêve à l'action, aujourd'hui, avec tant d'ardeur et de douleur qu'il en vient à collectionner les faits-divers. Voilà le drame ! L'histoire de Gide est faite de ces tentatives de s'arracher à sa gangue intellectuelle, de ce retour constant, nostalgique vers le vivant. Chacun des livres qu'il a écrits est un nouvel effort vers le réel, d'une poignante grandeur.

Gide ressemble à Paphnuce. Il est le Paphnuce d'une autre religion et d'un autre amour. Comme Paphnuce, il pourrait s'écrier : « Esprit, où m'as-tu conduit ? » A quoi tous les écrivains de ce temps voudraient répondre en chœur : « Mais à la gloire ! » Seulement la gloire n'est pas une retraite ; elle ne dispense l'oubli, ni le repos. La gloire n'est qu'un pauvre brevet pour un chercheur de sang et de vie, engagé dans une lutte implacable, dans une obscure, sournoise, atroce lutte avec ses fantômes. Le seul cri qu'on puisse lancer à ce courageux, c'est : « Courage ! »

 

Une chose en vous, Gide, me paraît fortement vivante, plus émouvante dans sa simplicité que les charmes aigus de votre esprit, que tous vos feux tournants. C'est votre sensualité, c'est cette force condamnée qu'il vous a plu de mater, sans jamais essayer de la détruire, et que longtemps vous n'avez voulu évoquer, que pour faire glisser sous la précision de votre style un léger tremblement. Vos sens, aujourd'hui, sont en révolte ; ils ont brisé leur chaîne, ils ont jeté dans vos dernières œuvres les aveux les plus déchirants. Mais vous essayez de les tenir encore, de les étouffer sous vos formes élégantes et froides... Oui, courage !... Vous avez énoncé des faits ; nous ne pouvons nous en contenter. C'est l'âme entière que nous réclamons avec son secret, fût-il terrible. Allez au bout du risque, livrez-vous à ces fièvres qui troublent le sang de vos veines... Et, dussiez-vous enfin manquer une fois de mesure, criez, clamez pour nous votre vérité inconnue !

Henry Bernstein [35]

 

(1) Avant d'appeler en scène mon personnage, de vous tendre cette petite esquisse, qui portera plus d'un trait hasardeux, m’est-il permis de déclarer que je n'aperçois pas chez nos contemporains une pensée critique aussi pénétrante que celle d'André Gide ?

Relisez quelqu'une de ces pages où, sans jamais crier gare, il affronte ce qui paraît presque impossible à saisir et à restituer. On ne saurait dire qu'il collette les difficultés ; vous ne sentirez ni arrêt, ni lutte ; il poursuit son chemin d'une marche égale. Et c'est le lecteur qui s'arrête, pour se retourner et découvrir avec ravissement que la passe vient d'être franchie, que l'obstacle a fondu, que l'inexprimable s'est changé en une vérité élégante et simple, proposée sans hauteur, sur le ton de politesse d'un homme qui ne méprise pas l'intelligence de son auditoire. Quelle souplesse, quelle liberté !

 

Haut de page

 

 

AU HASARD D'ANDRÉ GIDE

 

Je souhaiterais, révérence parler, et sans reprendre à mon compte un sous-titre célèbre, écrire ici ni pour tous ni pour personne. Traiter, fût-ce face au public, d'un écrivain qu'on admire et qu'on aime entre tous, c'est d'abord une confidence qu'on se fait à soi-même. C'est pourquoi je voudrais ne la faire qu'à voix basse, et, en quelque sorte, chuchotée.

 

En matière de critique, je n'ai jamais pu me défendre de je ne sais quel agnosticisme. Je veux dire que prononcer, juger, et décider, me paraissent la chose la plus difficile, voire la plus terrible du monde, et que le respect qu'on doit à un écrivain, et qui compte, exige qu'on s'en tienne, avant tout, à la façon, disait Rémy de Gourmont, dont il associe et dissocie ses idées. Sans doute, il y a les éléments qu'on rejette, et ceux qu'on assimile, mais on ne s'en aperçoit qu'à la longue, et cela aussi « ne s'apprend que dans le silence ».

 

Étant trop son ami, je suis mal qualifié pour parler congrûment d'André Gide. Du moins aujourd'hui, et pour quelques jours seulement, voudrais-je ne l'avoir jamais connu. Car il y a une impartialité du bien ; et je finis par ne plus démêler distinctement l'homme de l'œuvre. Je revois, avec autant de précision qu'il y a vingt ans, près de Mont-de-Marsan, un petit bois de chênes-verts où nous nous sommes récité du Virgile, et découvert une admiration et une ferveur communes pour Dostoïevski. [37]

 

Plus tard, allant et venant sur un chemin qui glisse au ras des prairies vers un rideau de peupliers carolins, dont la jeune verdure tranche contre un ciel couleur d'orage, il me raconte les Caves du Vatican, qui sont sur le chantier, et déjà, presque les Faux-Monnayeurs. Qu'on ne voie là de ma part présomption ni vanité ; c’est simplement hasard de longues confidences au fil du voyage ou d'un séjour à la campagne, sinon réciproque abandon de deux âmes qui, depuis longtemps, chacune de son côté, sentent qu'il n'y a pas « plus d'une chose nécessaire ». Je veux aussi, je veux surtout me rappeler que, quelques années auparavant, ne connaissant pas encore André Gide, et lisant, dans un état de santé où il fallait que je fisse chaque jour un nouvel effort pour échapper aux divinités infernales, L’Immoraliste, que j'avais à la montagne emporté avec le Crépuscule des Idoles, j'ai puisé, ou du moins, je me l'imagine, ce qui est tout un, dans ce livre amer et fort, et dans la leçon qu'il contient, de quoi me reprendre à la vie.

 

André Gide est un écrivain essentiellement coexistant, le plus coexistant que je sache, parmi les écrivains d'aujourd'hui. Mais cela voudrait être abondamment développé.

 

Si l'on m'avait, il y a quelques années, demandé d'indiquer celui de ses héros qu'André Gide s'est peint à lui-même, et surtout à nos yeux, avec la complaisance la plus secrète à la fois et la plus avouée, sans doute aurais-je nommé Candaule. Ni Michel, en effet, ni ce déplorable André Walter, ou tel autre, ne me semblait avoir atteint un aussi haut degré, pour parler comme Nietzsche, de connaissance tragique. Je sais bien que ce qui empêchera toujours Candaule d'être, au sens ordinaire, un héros véritablement tragique, c'est qu'il se regarde penser, c'est qu'il est agi plus encore par sa pensée que par ses passions, ou plutôt que sa pensée n'est que la forme extrême de ses passions. « Où veux-tu me mener, admirable Candaule ? » Ce n'est plus connaissance, mais curiosité tragique qu'il faudrait dire, et qui dépasse la connaissance même, tout autant qu'elle la suscite. Vous me direz que Candaule en meurt ? La belle affaire ! Ce qui importe, [38] ce n'est pas vivre, comme Michel, ou comme Candaule, mourir, vivre et mourir n'étant qu'un des deux termes interchangeables du même jeu, mais d'aller au delà de soi-même, le jeu n'en valût-il pas la chandelle, et le risque n'ayant de valeur qu'en lui-même. Sans doute encore, aujourd'hui ai-je changé d'avis ; j'entends que je choisirais, chez André Gide, un autre héros.

 

Les notes ou renvois sont bien souvent le meilleur d'un livre. On croit que l'auteur n'y met que le résidu de sa pensée, alors qu'ils en contiennent souvent toute l'essence (voir Sainte-Beuve qui, par surcroît, la bonne langue, y déverse son venin le mieux distillé). C'est le tiroir le plus secret, le compartiment le plus verrouillé de son esprit ; il faut d'abord le forcer pour avoir la clef du reste. Je conseillerais donc à ceux qui en seraient encore à chercher la pointe aiguë et ductile insinuée à travers toute l'œuvre d'André Gide, et autour de laquelle toute son œuvre tourne ; je leur conseillerais de lire et relire, dans le Traité du Narcisse, l'éclaircissement placé au bas de la page 83 de l'édition du Mercure de France. J'aime, en outre, que l'auteur, dans une nouvelle édition, y ajoute : « Cette note a été écrite en 1890, en même temps que le traité. » C'est donc qu'il comprend, plus encore que nous, toute l'importance de cette anticipation, et que dès lors, dès avant la vingtième année, André Gide portait toute son œuvre constituée, ou du moins pressentie, dans sa tête. Si j'avais du goût à l'épure, je me divertirais à réduire la note du Narcisse en tableau synoptique d'où je verrais et ferais découler, dans un ordre généalogique point tellement arbitraire qu'on le pourrait supposer, tous les livres d'André Gide, et leurs plus extrêmes conséquences, y compris leurs contradictions secrètes, s'il y en a...

 

On ne combat et ne sert tour à tour ceux qu'on aime qu'avec leurs propres armes. Quant aux autres, les nôtres y suffisent. [39]

 

André Gide, ou le moraliste ; ou la curiosité récompensée ; ou la moralité du style ; ou l'immoralisme des classiques ; ou, mais non point au sens où l'entendait Kant, une métaphysique des mœurs. Car il n'y a pas de fondement universel de la morale, pas plus que de la métaphysique, l'une n'étant, ou ne devant être, qu'un catalogue, une table des mobiles auxquels nous obéissons, c'est-à-dire une psychologie ; l'autre, qu'un sentiment raisonné, c'est-à-dire la transposition de notre nécessité intime sur le plan de l'absolu. Partant de là, ce qu'on nomme Esthétique pourrait-il être autre chose que la science des formes de nos instincts personnels ?

 

Lequel, parmi les meilleurs, ne s'est pas un jour contredit ? Je fais peu de cas de qui n'y succomberait point. Outre que qui que ce soit d'intelligent ne s'en fit jamais faute, et qu'à tout prendre, il vaut mieux cent contradictions qu'un système ; se contredire, après tout, n'est-ce point, la plupart du temps, se manifester ? Il est vrai qu'André Gide dit « manifester », et que se manifester, c'est « se préférer » et « préférer à son prochain l'idée qu'on doit manifester », — ce qui, à première vue, peut n'être pris que pour une déclaration d'égoïsme. On se confond en effet si facilement soi-même avec l'idée qu'on veut manifester : c'est une sorte de bovarysme. La meilleure façon, en pareil cas, de s'en tirer, n'est-ce point de faire la satire de soi-même, — et de son Idée ? C'est, en tout cas, la plus légitime, tout ce qui tombe sous la catégorie de l'intelligence contenant en soi sa propre négation.

 

André Gide est aussi un philosophe cynique. Peut-être est-ce là qu'il faut le plus secrètement le chercher, car le cynisme encore est une pudeur. Toutefois, l'ironie d'un Gide, au lieu d'être, comme chez un Henri Heine, un Jules Laforgue, un Frédéric Nietzsche, consubstantielle à l'effusion lyrique, sentimentale ou philosophique, procède plutôt selon le rythme alternatif. Faut-il y voir, comme le remarquait déjà, dans le Livre des Masques, ce même [40] Remy de Gourmont (mais à un autre point de vue), une influence goethienne, et le conseil, encore détourné, d'un démon qui, plus tard, par la bouche tout simplement du Diable, deviendra un des meilleurs collaborateurs d'André Gide ? Il n'est point très sûr que, dans l'un et l'autre Faust, ce soit le seul Méphistophélès qui ne jette pas sur le monde les vues les plus perçantes et les plus profondes. Et qu'il soit, manichéisme à part, un contrepoids nécessaire à l'éternel équilibre, qui pourrait sérieusement y contredire ? Après tout, au regard de certains esprits, et non des moindres, l'existence du Mal ne serait-elle pas une des preuves, sinon la seule, du Divin ? C'est pourquoi, sans doute, André Gide était-il prédestiné à traduire cet extraordinaire Mariage du Ciel et de l’Enfer, plus infernal, à vrai dire, que céleste, et a-t-il publié, presque simultanément, les Faux-Monnayeurs et certaines Réflexions sur l'Évangile. Déjà la sublime Alissa s'était chargée de nous démontrer une des conclusions de Paludes, à savoir qu'il faut « porter jusqu'au bout toutes les idées qu'on soulève ».

Certains, au nom de je ne sais quoi de préconçu qui peut s'expliquer de bien des façons, lui dénient unité, direction, cohésion enfin. Or, je ne peux admettre de système, et encore, que sur preuves. Bien mieux, je veux que n'importe quelle espèce d'art, sans oublier l'art critique, au lieu de n'être qu'architecture, soit aussi musique et danse et, plus encore, allusion. Ainsi, le miroitement de la mer calmée n'est-il si émouvant que parce qu'il scintille et se joue sur d'incommensurables profondeurs.

Chaque livre, est-il dit dans la Préface de la Tentative amoureuse, n'est qu'une tentation différée. Dès lors, à quoi bon en écrire, et pourquoi ne pas se livrer tout de suite à son démon dominant ? Que penserais-tu d'un éternel Rimbaud qui recommencerait sans relâche, et sans se lasser, le Bateau ivre ? Mais cela peut signifier, ou bien, comme Goethe quand il écrit Werther, qu’on se délivre d'un poids trop lourd de passion, de rêve et de désir ; et l'œuvre d'art n'est plus dès lors qu'une sorte de remords contemplatif, le remords pouvant être défini l'intermittent regret d'un désir dont on n'a pu embrasser totalement l'objet. Ou, [41] mieux encore, que chacun de nos livres n'est qu'un avancement d'hoirie, une hypothèque anticipée, et parfois tout ensemble, comme dans le Prométhée mal enchaîné, rétrospective, sur un bien qu'on voudrait conquérir à tout instant davantage, et qu'on prétend toujours plus abondant, plus précieux et plus beau.

 

J'ai beau m’en défendre, je ne puis rien voir d'autre, dans l'Immoraliste et dans la Porte Étroite, que le même livre retourné, et transposé sous sa forme double et contraire, du héros à l'héroïne. Ne pourrait-on pas en dire autant déjà de la Porte Étroite et des Cahiers d'André Walter ? Lorsque celui-ci s'écrie : « O l'émotion quand on n'a plus qu'à toucher, et qu’on passe... », je crois entendre, à vingt ans d'intervalle, l'incomparable Alissa soupirer : « Que le bonheur soit là, tout près, qu'il se propose... » C'est que, pour les grandes âmes, ou seulement les âmes délicates, rien n’a d'attraits qui n’est pas la vertu. La vertu, il y a bien des manières de l'entendre et de la pratiquer. André Walter et Alissa ne prêchent pas autre chose que « les doctrines du renoncement », renoncement à l'amour pour plus d'amour encore, et à force d'amour. Mais qu'ils finissent bientôt par se complaire orgueilleusement dans leur propre holocauste ! Peut-être est-ce à partir de là qu'il n'y a plus de vertu. Êtes-vous bien sûrs en effet qu'Alissa et Michel, pour opposés qu'ils soient, puissent être animés d'un autre esprit que cet héroïque égoïsme qui seul est digne d'être nommé ascétisme ? Non, Gide, je crois qu'on se préfère toujours. Se préférer, au contraire de Narcisse, n'équivaut-il pas, comme dit Nietzsche, à se surmonter, c'est-à-dire, de plus en plus, à pousser jusqu'au bout le complet, l'absolu épanouissement de soi, au risque, parfois, de sacrifier ce qu'on aime le plus au monde, et soi-même, et jusqu'à mourir, donc jusqu'à se détruire, soit toujours se préférer ? Si je trouve ma plus grande joie dans ma plus grande immolation, qu'aurez-vous à y reprendre, puisque j'y épuise mes forces ? O contradictions infinies, qui saura jamais vous réduire à votre harmonie essentielle ?

J'entends par influence non seulement ce qui nous est favorable, mais encore, mais surtout ce qui nous est contraire, que [42] nous sommes obligés de dominer, sous peine de périr, et qui, dès lors, si nous n'y périssons pas, tourne à notre plus grand perfectionnement. Il n'est pas sans intérêt qu’André Gide, étant de la génération symboliste, ait écrit le Narcisse, le Voyage d'Urien, et quelques autres, petits traités où sa pensée subtile et forte transparaît au voile ingénieux de la fiction. Je ne serais pas éloigné de voir dans le symbolisme un commencement de réduction du romantique au classique. Réagissant contre le carnaval parnassien, il a tourné son regard vers le dedans, vers l'homme intérieur ; il nous fait entendre un accent de l'âme. Mais qu'il est, comme le romantisme, résolument individualiste ! D'autre part, il est moins indifférent encore de se rappeler qu'André Gide est, d'hérédité et de formation, protestant. On ne peut toucher à pareille matière qu'avec des mains infiniment délicates et réservées, les formes dans lesquelles notre instinct religieux s'est, pour ainsi dire, cristallisé, étant ce que nous avons de plus secret, et le domaine interdit au profane. Mais on n'échappe pas, fût-ce par réaction, à la religion où on est né. Or, le protestantisme, c'est, par définition, l'esprit d'examen, et qui va, bon gré mal gré, par la dissociation et la dissolution progressive des dogmes, jusqu'au point où l'homme n'est plus que l'Unique et sa propriété. (J'use à dessein, pour figurer plus commodément ma pensée, du titre d'un livre que je n'ai d'ailleurs pas lu, et qu'André Gide lui-même, si je me reporte à certain passage de Prétextes, tient en médiocre estime. Car, s'il faut prendre son bien où on le trouve, je tiens à préciser que je n'accapare ici qu'une formule.) « Nietzsche, dit encore André Gide, a passé toute sa vie à démolir le fantôme religieux... et, enfermé dans son hérédité protestante comme dans une cage, finit par devenir fou. » Au lieu, par exemple, qu'un Goethe, l'esprit d'examen, loin de le faire verser dans l'anarchie spirituelle, l'introduit à la sérénité philosophique. Car il n'y a de libération, ou, si l'on veut, de délivrance que dans l'œuvre d'art. Mais si, juste au nœud le plus caché de sa création artistique, un auteur ne peut se tenir qu'il ne tourne contre soi-même ce regard critique que l'esprit de la Réforme dirige sur tout ce qui est matière d'intelligence, je dirai qu'il est moraliste. Esthétique, Morale, c'est du reste tout un, chacune n'étant que l'envers de l'autre. Et si encore, mettant à part ce qu'il entre, dans le symbolisme, de dévergondage intellectuel, le classique n'est, d'après Gide, et j'y souscris pleinement, qu'un [43] romantisme dompté ; à combien plus forte raison, et par voie d'amalgame, un certain esprit protestant, appliqué à l'œuvre d'art, inclinera-t-il un écrivain à se dépouiller par degrés, à n'accorder à l'univers extérieur qu'un œil de plus en plus distrait, à n'envisager dans l'homme que le mécanisme et les réactions diversement réciproques de ses passions, par conséquent à faire œuvre classique.

 

Les Précieuses, souligne André Gide, précisément à propos de la Porte étroite, et citant, dans le Journal sans dates, un mot de Ninon à Christine de Suède, ce sont les jansénistes de l'amour. Presque rien, il est vrai, mais qui est grand, sépare jansénisme et protestantisme. Au surplus, pourquoi n'irait-on pas jusqu'à dire que les jansénistes, ce sont les Précieux du Christianisme, ce qui m'importe, à la vérité, assez peu ; de la vertu, ce qui m'émeut davantage ; de l'esprit classique enfin, et j'y applaudis des deux mains. Mais voilà qui touche, à son tour, de trop près au problème du style, pour qu'il puisse être tranché en deux mots.

 

Nous sommes plus d'un à n'avoir pas attendu la confidence que nous fait André Gide, de ce qu'il doit à la musique en général, et, en particulier, à Chopin. Certains de ses livres, la Symphonie pastorale par exemple, s'ouvrent sur un accord parfait, large et plein, qui dégénère en une suite d'harmonies subtilement faussées ; d'autres, au contraire, sur une dissonance qui laisse au reste du récit le soin de la résoudre. Rien n'égale pour moi la mélodie serpentine, mi-équivoque, mi-pathétique qui circule d'un bout à l'autre d'Isabelle. Ce petit roman est peut-être, quant à la pensée, le moins significatif et le moins éloquent d'André Gide. Pour ce qui est de l'art, il n'en est peut-être pas non plus qui m'agrée davantage, et jusqu'à certaine complaisance, mais si peu appuyée, à la dégradation de l'héroïne. Cela est à la fois insidieux et émouvant. Vous me direz que j'y mets de la coquetterie ? Aucune, sauf, à dire vrai, celle que l'auteur a voulu y mettre. Par surcroît, c'est à partir de là, me semble-t-il, qu'André Gide est devenu résolument banal, au sens vraiment profond du mot, et qu'il y attache lui-même. [44]

 

Il faut toujours sortir de soi, ne serait-ce que pour y rentrer. J'aime qu'André Gide s'évade un jour par la porte un peu fausse des Caves du Vatican, pour s'ouvrir ensuite toute grande celle des Faux-Monnayeurs. Il m'importe assez peu qu'un livre laisse en suspens sa conclusion ; un livre, quel qu'il soit, et surtout qui compte, tire sa conclusion de son existence même. L'auteur devrait-il jamais conclure ? C'est affaire de politesse, et pour garder ce ton de la meilleure compagnie qui veut toujours être en reste avec l'esprit des autres. Ce qu'un bon auteur met au-dessus de tout, c'est l'art des préparations, le divertissement en fût-il parfois un peu laborieux. Et, laisser à un autre livre le soin de conclure le précédent, n'est-ce pas encore sortir de soi, c'est-à-dire inviter notre prochain à se mettre à notre place ?

 

Il y a plus d'un siècle que René s'écriait : « Levez-vous, orages désirés... » — « Levez-vous, implore Luc à son tour, vents de ma pensée, qui dissiperez cette cendre. » Mais Luc n'est qu'un jeune idéaliste, un « qui ne comprit pas la vie ». S'imaginer que c'est par la pensée qu'on arrive à prendre connaissance de soi et des autres, allons, il y a encore là, à rebours si l'on veut, bien du romantisme. Mais je ne voudrais pas me répéter...

 

Toute métaphysique est d'origine sentimentale. Elle procède d'abord du cœur, sinon de l'instinct. Je dis cela aussi de toute théologie, laquelle a pour base la foi. C'est pourquoi, quand la foi est ruinée, laisse-t-elle en nous un si grand vide ; ce qui a son siège dans le seul entendement est si facilement remplaçable ! Or, la foi que le cœur a perdue, il ne s'y résigne qu'avec des larmes. Encore faut-il l'avoir jamais eue ! Mais il y a les formes extérieures de la foi, soit ce qu'on nomme Religion, et qu'on prend plus aisément encore pour de la foi, surtout si la foi est morte. C'est cela, je pense, que nous enseigne El-Hadj le petit berger devenu prophète. Si je voulais, en outre, m'attarder [45] à relever, chez André Gide, des traces communes de son époque, je rassemblerais des points délicats, de secrètes correspondances, entre ce Traité du faux prophète et tel petit fableau de Charles Maurras, qui a nom Eucher de l'Ile. Tous deux, El-Hadj et Eucher, ils n'arrivent à la naissance, l'un de la pensée, l'autre, de la sensibilité, qu'en étreignant un cadavre. Pourquoi aussi le Voyage d'Urien et Sous l'œil des Barbares me font-ils parfois aller, invinciblement, de l'un à l'autre ? Ce que j'en dis là, n'est pas pour désobliger André Gide, mais pour ma propre curiosité, à laquelle d'ailleurs je ne tiens pas tellement, surtout dès qu'elle est satisfaite, et même si elle ne l'est pas.

 

Philoctète est peut-être, avec un autre, l'ouvrage d'André Gide pour lequel j'éprouve le plus de tendresse. Tendresse tout intellectuelle, qui ne se nourrit de rien que d'austère, de sobre et de dur. Je dis que, de toutes les tragédies (c’est tous ses livres que j'entends par là) d'André Gide, Philoctète est, au même titre que Britannicus pour Racine, la tragédie des connaisseurs. C'est-à-dire qu'on y voit le ressort tragique jouer à nu, en tant qu'il ne dépend que des passions de l'esprit ; et que, dans l'une et l'autre, le génie de Racine, tout comme celui d'André Gide, m'y apparaît plus ferme et plus profond, et d'une plus subtile ressource, pour s'y être volontairement réduit à la plus extrême simplicité et avoir si parfaitement rempli son dessein, qui était de faire une tragédie, sans avoir recours à de ces complications ordinaires des passions de l'amour, d'où l'art tragique tire d'habitude ses plus grands effets. Dans la mesure toutefois où les passions de l'esprit ne sont pas, elles aussi, autre chose que de l'amour.

 

Que j'aimerais davantage encore ce magnifique et triste Saül, s'il ne faisait pas tant d'embarras, et pour des choses qui ont si peu d'importance ! [46]

 

Il y a, entre toutes les œuvres d'un écrivain, d'un poète, une pointe, une cime, plutôt devrais-je dire un plateau, d'où il embrasse ses deux versants. Pour étroite ou non qu'elle soit, c'est une transparente et radieuse étendue, une halte de gel ou d'or où l'on respire l'air le plus pur. Ainsi, l’Après-Midi d'un Faune pour Mallarmé ; ainsi, pour André Gide, Philoctète, qui nous fait saisir à la fois, dans un raccourci magnifique, la courbe, le trajet, les détours aussi, d'un esprit qui se cherche, s'oppose à lui-même, se reconnaît, et prend conscience de ses plus profondes richesses, après quoi il n'a plus qu'à s'abandonner au torrent lyrique des Nourritures terrestres, où d'ailleurs, pas plus que Gide, je n'aime pas qu'on l'enferme. Je n'y vois qu'un superbe accident, le fracas d'un barrage rompu, un éclaboussement d'eaux longtemps endiguées, et tout à coup jaillissantes. Me répéterai-je beaucoup si j'ajoute : certain romantisme ? C'est André Gide qui se dénude ; mais que je l'aime mieux quand il s'entoure de triples voiles !

 

Si les premiers essais d'André Gide sont si précieux et chers à mon esprit et à mon cœur, c'est que, chez un auteur, ce que je préfère, ce sont les tâtonnements de sa pensée, son éclosion, le charme d'une sorte de vierge éveil. Et si je préfère à tout Paludes, ce n'est pas seulement que chacun de nous s'y puisse, à un moment précis de sa vie, reconnaître comme dans un fidèle miroir, mais qu'il soit, comme les Nourritures terrestres une Métaphysique de l'épiderme, la Métaphysique du Quelconque et du Quotidien, — et, par surcroît, que le présent qu'il embrasse, encore tourné vers le passé, regarde déjà l'avenir, et avec plus de nuances peut-être, de juxtapositions, d'allégories et de symboles, calculés et concertés comme sans le faire exprès, que n'importe quel autre livre d'André Gide. Dès qu'un esprit devient vraiment lui-même, je ne dis pas que je m'y attache moins, surtout s'il porte loin et haut sa fleuraison, mais que ses fleurs et ses fruits ne me touchent qu'autant que j'y retrouve, dans leur épanouissement et leur goût, les commencements et la pointe, frileuse encore, de ses jeunes bourgeons. [47]

 

— D'avoir, comme spécifie André Gide, dans la préface de l’Immoraliste, « en vain orné de tant de vertus Marceline », je ne lui en sais que plus mauvais gré. Pourquoi la faire si vertueuse, et si tendre et touchante, puisqu'il faut la sacrifier ?

— Le bel avantage, le beau mérite allais-je dire, qu'elle ne fût rien de tout cela ! N'était-il pas nécessaire au contraire, pour donner à l'exemple de Michel une valeur d'autant plus désintéressée qu'elle semble plus inhumaine ?

— Hé quoi, va-t-il de soi que l'idée, passion ou dieu, à laquelle on se dévoue, n'entraîne, en fait de culte, que celui qu'on se rend d'abord à soi-même ; et le premier holocauste qu'on lui doive offrir n'est-il point celui de nos propres penchants ?

— Et si je ne le puis ?

— Mais ne prétendez-vous pas que la vertu est de se surmonter ?

— Et si je prétends, moi, dépenser plus d'effort et de vertu à me débarrasser de tout ce que je traîne après moi, de « chaînes, tenons, camisoles, parapets et autres scrupules », lit-on dans le Prométhée mal enchaîné, et du plus lourd fardeau qu'ils font peser sur moi ?

— C'est donc de la part de Michel une preuve de vertu, que d'avoir sacrifié Marceline ?

— Je ne vous le fais pas dire ; et d'autant qu'elle lui est plus chère. Il n'y a de vertu que ce qui est difficile. Voyez plutôt la Porte étroite.

— Alors pourquoi Michel ajoute-t-il, à la fin de son récit : « Je me suis délivré, c'est possible ; mais je dois me prouver à moi-même que je n'ai pas outrepassé mon droit ? »

— Bon, je n'y pensais plus ; voilà qui pourrait bien en effet tout remettre en question.

 

Toute l'œuvre d'André Gide est un appel, direct ou détourné, à l'influence, et dans tous les ordres, qu'ils soient de la sensibilité ou de l'esprit. Sans doute, on finit toujours par se trouver, et Michel n'aurait peut-être pas eu besoin de Ménalque. Mais alors, que de temps perdu ! Et que l'influence soit bonne ou mauvaise, [48] il n'importe, car il faut « que le scandale arrive » ; et même les plus grands saints, à qui je ne compare pas du reste André Gide, ont toujours commencé par scandaliser. J'ajoute que, pour quelque part et dans quelque mesure que ce soit, l'influence qu'on peut à son tour propager est en raison directe de celle, ou de toutes celles qu'on a subies soi-même. Mais encore, pour s'en rendre compte, faut-il allier constamment, ou par intermittences, le plus grand oubli et la plus savante économie de soi. Dans cette voie, le pas, le point, qui ne peut être dépassé, serait de perdre jusqu'au sentiment de toute espèce de propriété, soit de sa personnalité propre ? Mais ceci déjà touche à la Mystique.

 

Je m'inquiète moins (c'est réprouver que je veux dire) qu'on attaque André Gide au nom de la Morale, que de ce qu'il y a de préconçu (je ne dis pas préjugé) dans la Morale, ou les diverses Morales au nom desquelles on l'attaque. L'une, c'est la Bienséance, et il y a plus bas encore. Et telle autre, peut-être plus respectable, ne me paraît guère, elle aussi, fondée que sur un postulat. Je sais telles pages néanmoins sur André Gide, que je souhaiterais avoir écrites, sauf un mot ou deux qui en changeraient, à la vérité, tout le sens, — et où je ne verrais rien à reprendre, sauf, si je puis ainsi dire, la charnière autour de laquelle la porte tourne. Aucune ne me paraît procéder d'un véritable sentiment critique. Ce que je souhaiterais à Gide, c'est un Sainte-Beuve, sinon un théologien réaliste, rompu à la connaissance de toutes les passions, qui n'en verrait plus que l'agencement et le ressort, et que toute morale consiste dans l'art de les neutraliser l'une par l'autre. Postulat, soit encore ; mais qui d'entre nous n'a pas le sien, à qui il sacrifie tout ? Tâchons seulement qu'il soit le plus près possible du vrai.

 

C'est, la plupart du temps, par des moyens détournés, que nous arrivons à n'être plus des étrangers pour nous-mêmes. Nous tendons d'abord à la vertu, sans savoir laquelle, qu'elle soit Religion, Renoncement, Égoïsme ou Énergie, c'est-à-dire, sous quelque forme que ce soit, embrasser le plus possible de [49] l'univers, mais au hasard et sans but. Il n'y a qu'un amas de cristaux flottants encore, qui ne savent selon quel prisme s'orienter. Mais que le plus léger choc se produise, et la congélation s'accomplit aussitôt ; c'est de la surfusion spirituelle. Et que Philoctète surprenne Néoptolème, qui lui semble d'abord l'image vivante de toute vertu, à lui dérober son arc et ses flèches, — et Michel, l'enfant Motkir à chaparder les ciseaux de Marceline, ils n'attendent chacun rien d'autre pour se rendre compte et s'écrier qu'il n'y a pas de vertu, c'est-à-dire que tout est légitime. Mais on ne se trouve que dans le sens de sa pente naturelle, et, dès qu'on se cherche, c'est qu'on s'est déjà trouvé.

 

Dans la mesure où il me serait possible de ne pas pardonner quoi que ce soit à Gide, je lui pardonnerais mal de ne s'être guère attaché qu'à ce qu'il y a, chez Dostoïevski, de démoniaque, au détriment de ce que je voudrais qu'il me fût permis d'appeler le surévangélisme de ce Russe admirable. Je ne pourrai jamais, quant à moi, dissocier les Frères Karamazof et les Possédés, de l'Idiot et de Crime et Châtiment. Hé quoi, loin de se compléter l'un l'autre, je vois plutôt dans les uns et les autres, à la fois et tour à tour le même livre, et peut-être dans ceux que Gide sacrifie, le sommet, la suprême cime de Dostoïevski. Aurait-il pu s'y tromper et nous tromper, lui qui nous apprend qu'en russe, il n'y a qu'un seul mot pour signifier criminel et malheureux ; nous qui savons que, selon le cœur d'un vrai Russe, et aussi d'après André Gide, plus un homme est avili, souillé de péchés et de crimes, plus près se trouve-t-il du cœur de Dieu et de sa propre rédemption ? Ce besoin d'humiliation dont il est tout dévoré n'est-il pas à ses yeux le moyen d'attiser dès ici-bas son enfer, ne fût-ce que pour rendre plus éclatante et méritoire encore sa réconciliation avec le Ciel ? Vraiment, cette fois, Gide a un peu trop mis le Diable dans son jeu. Est-ce affaire de déblaiement ou encore de contrepoids à tels qui ne veulent voir en Dostoïevski que l'évangélique ? Ah, qu'il nous détrompe vite ! Je ne redouterais rien tant que de voir un grand esprit devenir partisan, surtout de lui-même. « Le pire, c'est qu'il se préfère », c'est-à-dire qu'il tire la couverture à lui. [50]

 

Y aurait-il bien de la difficulté à découvrir et circonscrire, chez André Gide, plusieurs sortes d'immoralisme ? Encore, l'immoralisme, faudrait-il le délimiter. Je crois qu'en gros le pourrait-on définir l'instinct de vie, substitué, comme a dit quelqu'un, à l'instinct de connaissance. Car l'instinct de connaissance, qui n'est pas la curiosité, se pipe toujours plus ou moins à son propre jeu, qui est de prévoir à tout une fin en soi, partant une morale. Il n'est en somme qu'une vue de l'esprit, et il n'y a pas de pire contrainte que la pensée. Le pire immoralisme, par contre, serait celui qui tendrait, le voulût-il ou non, à n'être plus qu'une morale, c'est-à-dire une règle de conduite qui se prétendrait universelle, et, plus encore, à ne commettre le péché, que parce qu'il est le péché. Entre toutes les perversions, gardons-nous de la perversion de l'esprit.

 

André Gide s'est toujours défendu d'avoir posé et de s'être posé des problèmes. Je suis loin d'en disconvenir, car, comme il est dit dans la préface du Roi Candaule, « tout ce qui existe est naturel », — j'ajoute même normal, bien que je n'aime guère ce mot, rien, à la vérité, n'étant normal. Peut-être s'en défend-il mal ; je veux dire qu'il semble, de temps à autre, chercher telle ou telle équation. Le démon de la curiosité se change si vite à celui de la connaissance, soit au besoin de déchiffrer des énigmes ! Or, tout, autour de nous et en nous, étant mystère, partant insoluble, la véritable sagesse n'est-elle pas de dire, et de se dire — qu'il n'y a pas de problèmes ?

 

L'art pour l'art, cette formule que romantiques et parnassiens ont rendue détestable pour l'avoir asservie à des fins exclusivement pittoresques et plastiques, signifie, sauf erreur, que l'œuvre d'art doit être indépendante de toute intention morale. « Il n'est pas de monstre... » a dit l'honnête Boileau ; et, par peintures morales, je ne puis sous-entendre que celles des mouvements de l'âme. Faire œuvre d'art, pour un écrivain, ce n'est point [51] flatter l'imagination et la sensibilité, ni les sens, mais établir une convenance, une équivalence parfaites entre l'étude qu'il fait de tels élans du cœur, ou de telles passions intellectuelles, et les moyens dont il dispose pour les rendre sensibles. Et cela ne présuppose, ni plus ni moins, que la question du style, à laquelle il faut toujours revenir. Il est donc immoral, c'est-à-dire malhonnête, ne serait-ce que par scrupule de métier, d'impliquer l'art dans la morale, et réciproquement. C'est cela, je pense, mais bien mieux exprimé, que prétend Candaule, ou plutôt André Gide, quand il allègue que la part d'idées qui forme le support et comme l'armature de son drame « ne peut servir la beauté que si elle-même est parfaitement juste et solide ». On ne saurait mieux peser ses équivalents.

 

Les vrais Barbares ne seraient-ils point ceux (Swinburne, d'Annunzio) qui transportent tout crus, à la scène ou ailleurs, les mythes antiques, en y ajoutant du hurlant, du forcené, et du convulsif ? Rien ne se rapproche de la grande manière classique plus que l'art avec lequel André Gide a transposé, par exemple, Sophocle ou l'histoire de l'anneau de Gygès,—à l'intelligence de quoi nous aident singulièrement ses propres réflexions sur la Mythologie (voir, je crois, les Morceaux choisis). N’importe quel mythe, c’est-à-dire fable, est susceptible de toutes sortes de sens, d'allitérations et réverbérations spirituelles, partant de moralités. C'est à l'auteur d'en extraire la plus secrète, et, par un miracle d'équilibre, de rester en même temps au niveau du plan moral de son modèle. Ainsi le mythe d'Iphigénie, le mythe de Phèdre et Hippolyte, où toutes les puissances cosmiques sont engagées, et que Racine convertit en une matière psychologique, en un conflit de passions. Encore Phèdre, et la fureur qui la dévore, nous touche-t-elle de plus près, et Racine s'y est-il davantage encore complu. Mais Iphigénie, la plus parfaite, à mon gré, comme versification et comme langue, des tragédies de Racine, il semble que celui-ci n'y ait rien mis de sa chair et de son sang ; je veux dire qu'au lieu, comme aux autres, de lui prêter de son âme, il se désintéresse de plus en plus des divers personnages de son drame, au point qu'il n'en voit plus que le rigoureux enchaînement, la parfaite interdépendance, presque le seul dessin idéologique, et, comme le dit excellemment André [52] Gide (je cite de mémoire), que chacun, au moment qu'il paraît et qu'il parle, est le plus nécessaire, et le seul. C'est un modèle accompli de haute humanité. Si bien que la triste Eryphile, la plus humaine, au sens ordinaire (mais aussi trop humaine), de tous, on se demande après coup, à quoi elle rime, et qu'on voudrait l'en retrancher, comme la moins humaine. Je m'écarte un peu, mais pour mieux revenir à mon sujet, qui est le plus pur esprit classique appliqué par André Gide à l'interprétation du mythe, et qui n'en finirait pas d'être indéfiniment creusé.

 

La qualité d'exception d'un personnage tel que Candaule n’est pas un obstacle à ce qu'il soit un caractère tragique, l'exceptionnel étant au contraire, presque par définition, tragique. Il est vrai que le tragique, à son tour, doit atteindre un degré de généralité (je ne dis pas de convention) qui soit en quelque sorte sa condition et sa garantie d'humanité. Tout caractère tragique doit donc commencer par être exceptionnel ; mais précisément parce qu'il est exceptionnel, il semble qu'il ne puisse tout d'abord s'adresser qu'à l'unique intelligence, voire au simple dilettantisme ; et ne faire écho à nos passions et descendre profondément dans notre sensibilité que lorsque le cas de nouveauté et de rareté qu'il nous propose se sera suffisamment généralisé. Plusieurs expériences répétées y aideront. Mais il y a une limite, à la fois de généralité et d'exception, qu'il ne doit pas dépasser, sous peine de perdre toute vertu tragique, et, par suite, de tourner à la convention. C'est pourquoi un héros tragique ne doit pas être très intelligent.

 

J'imagine que lorsqu'un des premiers héros d'André Gide, commençant à découvrir l'univers, recule épouvanté devant l'action, même devant la pensée, parce qu'il trouve les choses responsables, et « responsables de toutes parts », cela doit signifier la multiplicité d'échos qu'elles lui renvoient, et entre lesquels il est encore incapable de choisir. [53]

 

Serait-il impossible de tirer de Philoctète, du Roi Candaule, et, ça et là, de tout André Gide, les principes d'une Politique, tout finissant par se ramener là ? Je me garderais d'approfondir ; j'indique seulement. Tout au plus, aimerais-je moins qu'on ne se puisse tenir, comme Candaule, de dévoiler son bonheur. Il peut y avoir dans un secret bien gardé, des éléments tout aussi valables de politique, de philosophie et de beauté, — j'ajouterai même de péril. Ce péril ne compte que pour soi-même ? Raison de plus pour veiller jalousement sur lui ; on risque davantage d'en mourir, par l'état de perpétuel équilibre où il faut, par rapport à lui, qu'on se tienne. Il est vrai que mourir est plus facile que vivre. Au fond, malgré tout, la vie dangereuse, je n'aime guère cette expression. Elle peut prêter à l'attitude, et à l'équivoque, soit à tricher avec la vie, et, ce qui est pire, avec soi-même.

 

Tel Œdipe payant de sa gloire, de son bonheur et de ses yeux, l'énigme arrachée au sphinx à force de sagacité, Candaule, Saül, c'est d'avoir deviné leur propre énigme qu'ils meurent. Aussi bien, est-ce d'abord de vivre qu'il s'agit. Serait-il donc moins tragique de vivre ? Peut-être aussi Saül, comme les yeux d'Œdipe se ferment à la lumière, meurt-il de son regard intérieur enfin dessillé, et de ne pouvoir s'égaler à son propre secret.

 

Quoi qu'on ait prétendu, je ne puis faire autrement que de voir dans la Porte étroite non seulement le livre le moins chrétien, mais encore le plus impie, le plus secrètement blasphématoire d'André Gide, parce que le plus désespéré. A partir et au delà d'un certain point, tout héroïsme n'est plus que sa propre dérision. Je veux bien qu'il fallait qu'Alissa, comme Marceline, fût ornée de tant de charmes et de vertus pour que son sacrifice volontaire nous touchât davantage ; et que ce sacrifice fût même inutile, afin que toute idée de mérite en fût absente, puisque Jérôme n'épouse même pas Juliette. Mais je ne trouve aucune [54] place, dans ce récit, à l'idée de réversibilité. C'est pourquoi sans doute, et malgré l'apparence, est-il le plus antichrétien d'André Gide, exception faite, si l'on veut, de la Symphonie pastorale.

 

Ce qui, par-dessus tout, m'agrée, dans le Prométhée mal enchaîné, c'est que, pour la première fois, André Gide, en termes allégoriques mais transparents, nous confie que c'est duperie de préférer à soi-même l'idée qu'on veut manifester. Il se peut aussi que ce petit traité, tout hérissé d'une méchanceté spirituelle, allègre, rieuse, parfois volontairement triviale, devienne plus tard le sujet de bien des commentaires, d'une sorte d'exégèse, et par surcroît, qu'il signifie tout le contraire de ce que j'ai dit quatre lignes plus haut.

 

C'est volontairement tôt, et dès, je crois, la Tentative amoureuse, qu’André Gide, le plus intelligent des hommes, s'est aperçu que la pensée est une déformation de l'individu, c'est-à-dire de l'instinct. On ne pense, en effet, que par troupeau, et toute pensée, par définition même, accuse un caractère, un lien social, donc moral, qui ne peut être qu'une contrainte pour l'instinct, un obstacle à son libre épanouissement. Seulement penser, n'est-ce pas déjà toute une morale ? Ce qui n'empêche pas que la pensée, à son tour, puisse et doive confirmer l'instinct. C'est là vraiment ce qu'on nomme l'individu. De quoi André Gide, à juste titre, ne s'est point fait faute. Mais c'est précisément à ce point de jonction que je redoute de voir surgir une autre Morale.

 

Comme la Chartreuse de Parme, et selon l'expression même d'André Gide, les Caves du Vatican me semblent écrites rien que pour le plaisir. Le nôtre, il est vrai, est un peu plus confus, non point que nous discernions mal où l'auteur, comme on dit, veut en venir, mais qu'au point où, dans ce livre, il en est par rapport à lui-même et aux autres, il distingue mal parfois combien le cynisme, s'il veut être un moyen de libération, gagnerait [55] davantage à être chose de joie. Or, les Caves me semblent être, en dépit de ce qu'elles ont de spécieux, le livre le plus tristement amer qu'André Gide ait écrit. Car, même en flagellant, il faut savoir aimer ; et je ne suis pas très sûr qu'André Gide nourrisse la moindre tendresse à l'égard de ses personnages. C'est peut-être par souci de métier qu'il s'efface si complètement derrière eux.

 

« Comme Chopin par les sons, il faut se laisser guider par les mots. L'artiste qui se plaint que la langue est rétive n'est pas un véritable artiste. Le véritable artiste comprend que la rétive, c'est l'émotion, que c'est elle qui se met en travers, et qu'il importe de plier. Ce n'est jamais par l'émotion qu'il sied de se laisser conduire, mais par la ligne, car l'émotion gauchit la ligne, tandis que la ligne jamais ne fausse l'émotion. Tout artiste qui préfère son émotion personnelle et sacrifie la forme à cette prédilection, cède à la complaisance et travaille à la décadence de l'art. » (André Gide, Carac