Jean de Gourmont, Mercure de France, 1er octobre 1924, pp. 170-6.

Repris dans le BAAG, n° 55, janvier 1982, pp. 409-14.

Numérisation pour l'Atag : Daniel Durosay, janvier 1997.

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

     Pour faire parler de lui, Alcibiade coupa la queue de son chien et André Gide écrivit Corydon, apologie de la pédérastie. Ce petit essai un peu tortueux et fuyant s'appuie sur des intuitions personnelles et sur des imprécisions scientifiques et historiques. Dès les premières pages nous entrons dans l'équivoque. Gide prétend n'avoir en vue que les pédérastes normaux. Ce n'est pas assez, écrit le Dr François Nazier, dans son Anti-Corydon, « d'éliminer les malades, les invertis, et de déclarer que sont normaux les philopèdes virils, sains et bien portants ; il faudrait nous dire le genre de rapports que l'on admet entre les pédérastes dits normaux ». Cela, M. Gide ne nous le dit pas, peut-être par simple pudeur. En tout cas, voici un petit résumé de sa doctrine.

     D'abord, la pédérastie est une chose naturelle à l'homme, mais dans notre société, vraiment singulière, « tout enseigne l'hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque, théâtre, livre, journal, exemple affiché des aînés, parade des salons, de la rue ». N'est-ce pas une « complicité » révoltante, contre nature, presque ? Mais si, malgré cette contrainte, la vocation homosexuelle se manifeste, il faut bien avouer que cet appétit (!) est bien « enfoncé dans la chair », bien naturel pour ne pas consentir à disparaître.

     D'ailleurs on a vécu trop longtemps sur une vieille théorie de l'amour qui a faussé notre jugement, parce qu'elle prenait pour base l'hétérosexualité. Ce n'est vraiment pas sérieux. M. André Gide va nous montrer que l'amour se confond avec la pédérastie.

     « L'amour est une invention toute humaine : l'amour n'existe pas dans la nature. » Ce fameux instinct sexuel qui précipite irrésistiblement un sexe vers l'autre n'existe pas. Suit une théorie, empruntée à quelques biologistes, sur la surabondance des mâles dans la nature, pour aboutir à cette conclusion que « voici un nombre considérable de mâles qui ne connaîtront pas l'amour... normal, à qui le coït est interdit ; nombre considérablement plus grand que celui des mâles qui pourront "normalement" se satisfaire. » Que voulez-vous que fassent ces mâles inemployés ? Ils deviendront des pédérastes. Mais ce qui est plus sérieux, ils deviendront aussi des êtres « de parade, de chant, d'art, [410] de sport ou d'intelligence -- de jeu ». Cette dernière théorie, qui n'est d'ailleurs pas nouvelle, est très juste, mais je ne comprends pas que M. Gide n'ait pas tout de suite associé les deux idées et constaté que la pédérastie était un art, ainsi que le saphisme d'ailleurs, justement parce qu'ils s'évadent de l'instinctive sexualité.

     Mais revenons à la théorie de M. Gide. Ce surnombre des mâles est nécessaire à la perpétuation de la race, parce que décidément l'instinct sexuel est vraiment insuffisant. Pour cette perpétuation, il s'agit de conjoindre le mâle et la femelle, et cela « sans autre argument que celui de la volupté ». Or, si le mâle est nécessaire pour féconder la femelle, la femelle n'est pas indispensable pour donner contentement au mâle. D'ailleurs cela n'amuse pas beaucoup les mâles de féconder les femelles qui ne sont désirables que deux ou trois fois l'an, et le reste du temps ils préfèrent les mâles. La stupeur de certains éleveurs à constater des goûts homosexuels chez les chiens paraît bouffonne à M. Corydon. Est-ce que les pigeons ne pratiquent pas l'inversion, même en présence de beaucoup de pigeonnes, écrit triomphalement M. Gide. Et les poulets ? et les canards ? Des Grecs en vérité, de véritables disciples de Platon. Même les hannetons suivent cette belle tradition grecque. On a bien insinué que seul le mâle qui vient de copuler, encore tout imprégné de l'odeur de la femelle, peut offrir prétexte à l'assaut. Ce n'est pas sensé, et les animaux ont meilleur goût ! M. Gide n'a-t-il pas vu un chien, pouvant choisir entre une femelle et un mâle, choisir « délibérément » le mâle ! Dans les haras, l'étalon « se trompe facilement de route » et on est obligé de le guider, de la main, pour l'empêcher d'être normal, c'est-à-dire pédéraste. La femelle d'ailleurs devient rétive et se dérobe ! Peut-être a-t-elle des goûts saphiques. Daphnis lui-même n'a-t-il pas besoin, malgré son amour pour Chloé, des leçons de la courtisane, pour découvrir le mécanisme sexuel ?

     C'est la volupté et non le mâle que la femelle désire. Mais dans les races où le coït est difficile, l'instinct sexuel, qui n'existait pas, se précise, et il n'y a plus de pédérastes normaux dans ces familles de mantes religieuses, où la femelle accueille et dévore successivement sept époux. Dans ces familles, et M. Gide s'enorgueillit de cette découverte, ce sont les femmes qui sont les artistes (sous forme de couleurs vives). Les mâles étant rares, l'instinct est plus précis, et il ne reste plus de matière inemployée dont puisse jouer la force catagénétique, de « matière à variation ». La pédérastie est écartée ici par une nécessité d'instinct sexuel et de perpétuation de la race. [411] C'est ici la femelle qui fait de la copulation un art, en acceptant plusieurs mâles, alors qu'elle a déjà été fécondée.

     Il résulte de tout cela que la pédérastie est naturelle et que la « Nature » doit user d'expédients et d'adjuvants pour assurer la perpétuation de la race. M. Gide constate que l'odorat, d'importance si capitale dans les conjugaisons animales, « ne joue dans les rapports sexuels de l'homme plus aucun rôle ». Vraiment ? M. Gide ajoute : « quelque autre attrait sans doute la remplace ; naturel ou postiche... » Quel peut bien être cet attrait singulier ? Quelque chypre ou fougère royale, sans doute. En tout cas pour les Corydons, la femme est sans odeur sexuelle et l'amour se joue hors des règles !!! Ce doit donc être par la vue que l'homme est excité sensuellement. Mais alors, dans le couple humain, se demande M. Gide, est-ce vraiment la femme qui est belle ? Et il cite cette phrase de Darwin à propos d'un voyage à Tahiti :

     « J'avoue que les femmes m'ont quelque peu déçu ; elles sont loin d'être aussi belles que les hommes... ; elles gagneraient beaucoup à porter quelque vêtement. »

En généralisant cette observation locale d'un grand philosophe, on aboutit à cet axiome que l'homme est plus beau que la femme et supporte mieux le nu. Eh ! quoi, s'indigne l'auteur de La Porte étroite, me forcerez-vous de prendre au sérieux M. de Gourmont (il s'agit sans doute de Rémy de Gourmont), lorsqu'il écrit :

     « C'est la femme qui représente la beauté. Toute opinion divergente sera éternellement tenue pour un paradoxe ou pour le produit de la plus fâcheuse des aberrations sexuelles. »

     La femme représente si peu la beauté pour M. Gide, qu'elle ne peut prétendre à être désirable, écrit-il, qu'en s'y appliquant savamment, « avec l'assentiment, l'encouragement et le secours des lois, des moeurs, etc. ». L'artifice, la dissimulation, l'ornement et le voile « subviennent à l'insuffisance d'attrait ». Il n'est pas de « vocation plus facile à fausser que la sensuelle », et, sans cette propagande hétérosexuelle, il n'y aurait guère que des pédérastes !

     Mais M. Gide parle enfin de la Grèce, et son style tarabiscoté se hausse jusqu'à la plus lumineuse éloquence : cette Grèce que nous avons appris à vénérer, dont nous sommes les héritiers... Les oeuvres grecques qui occupent les places d'honneur dans nos musées ne sont-elles pas « d'humains miracles d'harmonie, d'équilibre, de sagesse et de sérénité » ?... Mais l'oeuvre d'art trouve son explication dans le peuple et dans l'artiste qui l'a produit... Or, songez que « Plutarque, et Platon, dès qu'ils parlent de l'amour, c'est autant de l'homosexuel que de l'autre ». Certes, la littérature grecque a créé d'admirables figures de femme : Andromaque, Iphigénie, Alceste, Antigone, mais (et c'est ici qu'éclate dans toute sa splendeur la haute moralité de M. Gide) je prétends, écrit-il, « que ces pures images de femme, c'est également à la pédérastie que nous les devons ».

     Car le désir de l'homme pour les petits garçons a gardé la pureté du gynécée. « Cet exutoire que proposait la Grèce, qui nous indigne et qui lui paraissait naturel, vous voulez donc le supprimer ! » Et Corydon pense que « la paix du ménage, l'honneur de la femme, la respectabilité du foyer, la santé des [412] époux étaient plus sûrement préservés avec les moeurs grecques qu'avec les nôtres ; et de même, la vertu, plus noblement enseignée, plus naturellement atteinte ». M. Gide demande donc qu'en attendant le mariage, les jeunes gens s'aiment entre eux, et sans doutes les jeunes filles entre elles. Ainsi nous arriverons à la vertu.

     En une suite de dialogues où l'esprit se mêle à une sage érudition, le Dr François Nazier, par la bouche de Sapho, Diogène, Lucien, Alcibiade, Rabelais, Casanova, Verlaine, réfute les théories de Corydon : L'Anti-Corydon. Il répond d'abord à cette affirmation de M. Gide que tous les animaux sont pédérastes et que la pédérastie soit une chose naturelle :

     « Ce qui pousse le mâle vers le mâle, ce n'est pas le désir de jouir de ce mâle comme il jouirait d'une femelle, mais d'exonérer ses glandes sexuelles de la façon la plus commode, faute de femelle ; cela, si les mots ont un sens, c'est de la masturbation. »

     Il nous montre aussi, d'après Lucien, comment les Grecs entendaient la philopédie et comprenaient l'amitié :

     « Que les rêveurs en l'air, écrit-il, que les soi-disant philosophes qui froncent gravement le sourcil, repaissent les ignorants de leurs mots prétentieusement honnêtes... Achille n'aimait point Patrocle pour le seul plaisir de rester vis-à-vis de lui,

Attendant qu'Eacide eût mis fin à ses chants.

Mais leur amitié se doublait par un plaisir commun. Aussi lorsque Achille pleure la mort de Patrocle, sa douleur éclate avec l'accent de la vérité :

Quel commerce est plus doux que les embrassements ? »

     Tel est l'avis de Lucien sur le prétendu amour platonique. Mais nos pédérastes se réclament toujours de Platon et citent le Banquet. Ils oublient que Platon les a condamnés dans ses Lois. Le passage est trop long pour être cité ici en entier ; en voici quelques extraits essentiels :

     « Mais à l'égard de ces amours insensées où les hommes et les femmes pervertissent l'ordre de la nature, passions funestes, source d'une infinité de maux pour les particuliers et les Etats, comment prévenir un tel désordre ? Quel remède employer pour échapper à un si grand danger ?

     ... En effet, si quelqu'un, suivant l'instinct de la nature, rétablissait la loi qui fut en vigueur jusqu'au temps de Laïus, disant qu'il est dans l'ordre que les hommes n'aient point avec de jeunes garçons un commerce qui ne doit exister qu'entre les deux sexes, alléguant pour preuve l'instinct même des animaux, et faisant remarquer qu'un mâle n'approche jamais, pour cette fin, d'un autre mâle, parce que ce n'est point le voeu de la nature, il ne dirait rien qui ne soit fondé sur des raisons évidentes. »

     La seule chose que nous examinons dans les lois, c'est de savoir si elles conduisent à la vertu, ou si elles en éloignent. Or, en quoi la loi qui autorise ce désordre peut-elle contribuer à acquérir la vertu ? continue en substance le texte de Platon que je résume.

     « Fera-t-elle naître des sentiments généreux dans l'âme de celui qui se laisse séduire ? Inspirera-t-elle la tempérance au séducteur ? Est-il quelqu'un qui puisse se persuader que cette loi produise de pareils effets ? Au contraire, tout le monde ne s'accorde-t-il pas [413] à concevoir du mépris pour la mollesse de quiconque s'abandonne à ces infâmes plaisirs, et n'a point assez d'empire sur lui-même pour se contenir ; comme aussi à condamner, dans celui qui imite la femme, sa honteuse ressemblance avec ce sexe ? Qui pourra donc consentir à faire une loi d'une telle action ? Personne, pour peu qu'il ait une idée de la véritable loi. »

     Cette citation de Platon remet à l'endroit le singulier sophisme de Corydon, qui prétend nous persuader, comme écrit le Dr Nazier, que l'uranisme est école de vertu, de réserve et de chasteté. On se demande d'ailleurs ce que la chasteté vient faire dans ces histoires. Mais je reviens à la question que pose le Dr Nazier dans son spirituel Anti-Corydon : Tout, dans le livre de M. André Gide, tend à justifier et expliquer les rapports sexuels d'homme à homme. Alors pourquoi prétend-il éliminer de cette République pédérastique les malades, les invertis, etc...? On ne comprend pas. Mais voici peut-être une explication de l'homosexualité. Je l'emprunte au Dr Robertson Proschowsky, un spécialiste de la question, qui a étudié « la mentalité et les moeurs » des uranistes normaux et anormaux.

     « De pareilles études, écrit-il, ont été faites par Krafft-Ebing en Allemagne, Havelock Ellis en Angleterre, et d'autres médecins... D'une manière générale, on peut diviser les homosexuels en deux catégories : les homosexuels de naissance (chez lesquels, lorsqu'on sera arrivé à distinguer le centre cérébral relatif à la vie sexuelle, on trouvera sans doute que ce centre est constitué chez l'homme homosexuel comme il doit l'être chez la femme normale, et chez la femme homosexuelle, comme il doit l'être chez l'homme normal), et ceux qui ne sont que des pseudo- homosexuels, c'est-à- dire que, nés normaux, ils ne sont devenus tels que par suite d'habitudes et de circonstances défavorables. »

     Les pédérastes seraient donc cérébralement des femmes, et c'est ce qui expliquerait leur amour de l'homme, car c'est le cerveau qui commande le désir. L'objectivation du désir, cette érection mentale, créera donc chez ces homosexuels l'idée de beauté masculine, comme chez les femmes saphiques, au cerveau viril, elle créera l'idée de beauté et d'amour féminins. Notre idée de la beauté et de l'amour n'est en somme qu'une question de glande et de secrétion glandulaire. Il n'y a pas de beauté ni d'esthétique en soi : il y a notre désir, conditionné par le fonctionnement normal ou anormal de notre organisme. On tirerait facilement les conséquences de cette théorie, au point de vue littéraire et philosophique. Disons seulement que la littérature des pédérastes est une littérature féminine, dépourvue de cette auto-érection cérébralement virile qui constitue peut-être la puissance créatrice.

     Je veux signaler encore deux autres volumes de M. André Gide : une réimpression de ses Souvenirs de la Cour d'assises, au fronton de laquelle on pourrait inscrire cette belle pensée chrétienne, cueillie dans le volume : « Quand on est parmi le public, on peut y croire encore (à la justice). Assis sur le banc [414] des jurés, on se redit la parole du Christ : Ne jugez point. » Et puis Incidences, qui est un recueil de notes, d'analyses, de lettres, billets, fragments de journaux intimes et spontanés, préfaces à des rééditions de livres célèbres, etc. C'est un de ces livres qui charme le lecteur par les confidences intimes qu'on lui fait et qui lui permettent de se découvrir un peu lui-même, et le heurtent parfois aussi par une sincérité spontanée ou étudiée, imposée à soi-même, mais pas toujours adéquate à la sienne. []

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