Les Feuilles Libres

 

Marcel ARLAND

janvier février 1926

     On a dit que Les Faux-Monnayeurs n'étaient pas un roman, et je le crois aussi ; ce n'est pas que Gide y ait mis trop d'intelligence, mais cette intelligence, il n'a pas su la cacher. Ses personnages ne sont ni invraisemblables, ni dénués de vie, pourtant, le livre fermé, aucun d'eux ne reste vivant dans notre esprit, sauf sans doute le personnage central d'Edmond [sic], -- mais en quel livre de Gide ne le retrouve-t-on pas ? Gide, qui ne fut jamais à son aise dans le plaisant ou dans le familier, s'est astreint ici à l'aisance, estimant que cette aisance et même un certain laisser aller étaient le propre du roman. Il y est part à l'aventure. Il a fait sienne l'épigraphe de Stendhal : "Un roman, c'est un miroir qui se promène le long d'une route." Mais Stendhal, au moins, avait soin de choisir sa route, et d'autre part le miroir que tient Gide, Gide le tient mal, c'est Gide lui même, et seulement lui qui reflète ce miroir. Que Gide ait tenté un roman objectif, qu'il eût voulu faire une incursion dans la vie, cela ne peut guère être nié ; mais bientôt, plus que ses créatures, c'est le jeu de sa création qui l'a sollicité, et plus que son roman, la manière dont il le faisait. Aussitôt : "Le voilà bien, s'écrit il, le véritable sujet de mon livre". Car nul plus que lui ne sait se justifier et tirer parti de ses faiblesses ; c'est à lui qu'on pourrait appliquer la parole de Shakespeare sur Cléopâtre : "D'une défaillance, elle sait faire une beauté". (C'est précisément Gide qui traduit ainsi). Ce flottement, du sujet premier à la considération de ce sujet, cette métaphysique du roman, et d'ailleurs plus d'une question agitée au cours de ces pages, ne sont pas sans rappeler un peu Valéry.

     Il n'y aurait peut être pas grand mal à tout cela, si l'impression dominante n'était celle d'un éparpillement. Gide l'a bien compris, et pour légitimer son oeuvre, il déclare à mi chemin : "Les romans sont d'habitude une coupe en profondeur ; pourquoi ne pas la faire en largeur ?" L'idée est ingénieuse ; l'ennui est qu'on obtient ainsi une sorte de fresque dont les détails sont fort intéressants, mais qui ne constitue pas une oeuvre pleine et fournie. Les personnages des Faux-monnayeurs sont tracés sur un même plan ; le tout est subtil, mais sans passion ; large, mais sans relief ; délicat, mais grisâtre et monotone Quelquefois Gide parvient à s'oublier lui même : alors c'est un son plus pur, nous voilà vraiment émus - pas pour longtemps, hélas ! Il est une autre observation que je voudrais faire : que Gide, dans L'Immoraliste, signale le goût de Michel pour les jeunes garçons, cela ne manque pas d'audace ; que ce goût soit plus ou moins exprimé dans ses oeuvres suivantes, tant pis, c'est une habitude ; et Corydon, livre didactique et en quelque sens scolaire, abandonne toute prétention littéraire. Mais Les Faux-Monnayeurs, qui veulent être un grand livre, sont construits presque uniquement autour de ce goût ; j'avoue que cela me paraît un peu lassant.

     Et pourtant, c'est un éloge des Faux-Monnayeurs que je voulais entreprendre. Si le nouveau livre de Gide était l'objet d'une commune louange, je n'aurais aucun scrupule à insister sur ce qui me déplaît en lui ou me gêne. Mais je le vois attaqué d'un peu partout, et parmi ses détracteurs, il en est de qualité assez basse pour que je n'aie point envie de me ranger à leur côté. Quelques reproches que j'adresse d'ailleurs à ce livre, je n'en méconnais pas l'importance, et c'est bien pourquoi je me suis livré à ces reproches. Les Faux-Monnayeurs sont une des plus rares entreprises qui pouvaient être tentées, et, malgré toutes leurs imperfections, un livre à peu près unique dans notre littérature. Je trouve beau qu'à plus de cinquante ans, Gide essaie de se renouveler, comme, du reste, il l'a fait presque à chacune de ses oeuvres. Son nouveau livre est plein de jeunesse, d'une jeunesse parfois fardée, sans doute, mais dont le charme ne vient nullement de ce fard ; il est jeune par les inspirations, les révoltes, les voix confuses de ses adolescents ; jeune aussi par la figure même de Gide, sa curiosité et son ardeur incessante. Toute la vie de cet homme et toutes les oeuvres de cet écrivain sont des sortes de préludes. Préludes à quelle vie véritable, à quelle oeuvre complète ? Quoi qu'il en soit, je persiste à tenir Gide pour le plus émouvant d'entre nos aînés.

 [Repris dans le BAAG, n° 22, avril 1974, pp. 25-27]