Revue de Genève

 

Emmanuel BUENZOD

mars 1926

 

     Voici donc enfin paru le « premier » roman de M. André Gide. On peut tout d'abord se demander pourquoi M. Gide a baptisé du nom de roman ces Faux-Monnayeurs, alors que, selon lui, Les Caves du Vatican n'étaient qu'une sotie ; serait-ce que, par hasard, la plus récente de ces deux oeuvres présente des postulats et renferme des situations moins invraisemblables que la plus ancienne ? Ou bien est-ce l'énormité du volume (500 pages) et, par conséquent, l'abondance et la grande variété de ses péripéties qui nous doivent inviter à penser qu'une somme capitale de l'expérience de l'écrivain est enfermée en ces pages ? Mais savons-nous à quel moment M. Gide prétend s'amuser de nous et à quel moment il faut le prendre au sérieux ? C'est dans tel son de phrase, dans tel notation reléguée par coquetterie à l'arrière-plan que M. Gide lève le masque et que, pour un instant, le biais perpétuel de sa démarche semble revêtir, le temps d'un éclair, une étonnante signification directe ; mais, tout aussitôt, l'énigme nous propose à nouveau ses mille détours et, en se ramifiant, l'intrigue ouvre devant nos pas trop de sentiers où nous perdre en flânant.

     Pourtant, il faut le reconnaître, l'esprit de flânerie n'est guère le trait dominant de l'étrange et complexe récit où M. Gide a entrepris de nous lancer sur sa trace ; on ne s'attache guère à muser ou à rêver dans Les Faux-Monnayeurs, et c'est peut-être justement cette alacrité dans la marche, cette remarquable faculté de rebondissement de l'action, cette fertilité inventive qui font bien en effet que voici dans l'oeuvre de M. Gide un « roman » enfin, ou du moins quelque chose qui, sans accepter de se conformer entièrement aux lois gênantes du genre, ressemble à un roman. Pour le reste, nous savons bien dès les premières lignes que, si nous partons d'un point parfaitement défini, nous n'en allons pas moins vers nulle part : M. Gide ne serait plus lui-même s'il nous permettait de le rejoindre au poteau d'arrivée, s'il y avait même un poteau d'arrivée.

     D'ailleurs, peu importe ; une fois de plus, d'avance nous nous résignons. L'essentiel est la température du récit, les secrètes incitations qu'il poursuit pour lui seul comme en nous-mêmes, les équivoques et temporaires solutions qu'il propose du problème de l'être dont l'illusoire capture est, si l'on veut, la raison d'être de tous ces prétextes, de toutes ces variations romanesques. Au fond tout le drame de Gide, c'est qu'il a beau se défier et se garder, il ne peut cesser d'aimer. Il aime Olivier et Bernard ces deux formes de son désir, mais il aime aussi le vieux La Pérouse et son désenchantement d'halluciné et ce petit Boris qui meurt de devoir mesurer son orgueil à sa faiblesse. Et tous ces êtres qui s'affrontent, s'épient et se cherchent avec avidité, avec maladresse, affinant voluptueusement leur intelligence au contact de leur sensibilité et soumettant avec un sourd remords leurs instincts au jeu des circonstances, tous sont vrais en leur essence, parce que chacun d'eux représente une heure de la connaissance, un témoignage sincère du Protée qu'André Gide s'enchante et se lamente d'être.

     « La manière dont le monde des apparences s'impose à nous et dont nous tentons d'imposer au monde extérieur notre interprétation particulière, fait le drame de notre vie » ; ainsi s'exprime quelque part Edouard, le personnage central du récit, celui dont l'attitude est la plus gratuite, la plus désintéressée en présence de circonstances qu'il s'enivre d'observer, sans pour cela renoncer à agir ; et, ce fait, cet Edouard tire assez ingénieusement les ficelles des autres personnages, mais ses combinaisons ont beau être à courte échéance, elles ne l'engagent pas moins tout entier. Du moins a-t-il la ressource de pouvoir dire qu'il domine momentanément le jeu ; mais, au terme de l'aventure, lorsqu'il s'agit de tirer une barre et de faire le compte, n'est-il pas en définitive le plus joliment floué ? Il serait curieux de connaître sur ce point l'opinion de M. Gide lui même...

 [Repris dans le BAAG, n° 26, avril 1975, pp. 13-4].