Mercure de France

 

John CHARPENTIER

1er avril 1926

 

     Si la preuve avait besoin d'être faite que M. Gide, essayiste admirable, n'a rien d'un romancier, el le le serait par cet étrange ouvrage dont le principal protagoniste déclare s'intéresser plus aux idées qu'aux hommes. Nul doute, en effet, que M. Gide, qui ambitionna d'écrire un roman qui ne ressemblât à aucun roman dans Les Faux-Monnayeurs, n'y ait attesté son impuissance à douer de vie des personnages indépendants et à les laisser agir par eux mêmes, ce qui est la qualité essentielle du romancier. On chercherait, du reste, en vain un sujet ou une action véritable aux Faux-Monnayeurs qui pèchent, d'abord, par manque d'unité ou d'homogénéité, étant à la fois, ou prétendant être, un roman et la projection de ce roman sur le plan intellectuel, un tableau de la vie et sa critique, non point morale ni même psychologique, mais esthétique. Mais quand Edouard, le héros de M. Gide, et dont M. Gide fait son interprète, compare les hommes à des roseaux, pour reprendre le mot pascalien, et les idées au vent qui agite ces roseaux, nous ne sommes pas dupes de sa paradoxale assimilation. Point d'analogie, il est vrai, entre la condition des roseaux par rapport au vent, et celle des hommes par rapport aux idées. Le vent est extérieur aux roseaux, il est autre qu'eux, et nous ne connaissons de lui que par le mouvement qu'il leur imprime. Les idées, au contraire, ne s'expliquent, elles n'ont de sens et d'intérêt pour nous, qu'en raison des hommes qui les engendrent, des sensations et des passions des hommes dont elles procèdent. C'est bien cela. M. Gide a coupé le cordon ombilical. Il a isolé de leurs créateurs les idées, et tout arbitraire, tout artifice, ou toute métaphysiques si l'on préfère, lui est dès lors permise. Qu'il veuille, ensuite, que le romancier néglige ou dédaigne de peindre la figure de ses personnages, une telle prétention n'a rien qui nous surprenne. On devine que les individus qu'il montre ainsi, se manifestant dans le vide ou dans l'abstrait, ne peuvent tenir leur vie que de la sienne propre, et qu'ils ne sont, par conséquent, qu'une représentation animée de ses idées ou de ses sentiments, auxquels il oppose, naturellement, les idées et les sentiments qu'il mésestime ou qu'il exècre.

     Résumer Les Faux-Monnayeurs serait trahir cette oeuvre touffue, claire, cependant, comme une forêt d'acier, dont la valeur intellectuelle est considérable et qui ne cesse un instant de passionner l'intérêt, à cause de la valeur de la personnalité de M. Gide. Seul le cerveau de ce curieux homme, bien déplaisant, je l'accorde, sous plus d'un rapport, pouvait concevoir le monde pervers -- faux, je crois, dans son ensemble, comme la monnaie qui le symbolise -- et qui projette des gesticulations diaboliques sur l'écran d'une fiction qui laisse voir sa trame. Non qu'il n'y ait une réalité, et une réalité profonde dans Les Faux-Monnayeurs, dont je serais tenté de dire de l'atmosphère qu'elle est celle des romans russes, de Dostoïevski, en particulier, mais traversée d'un courant froid de protestantisme... La sincérité de M. Gide à l'égard de lui-même le contraignait de nous apporter des révélations sur les hommes, à cause, précisément, de ce qu'il y a de général dans le particulier, comme il le reconnaît. Ainsi que tous les vrais subjectifs, c'est sur l'époque de sa vie la plus trouble et la plus riche en aspirations diverses et contraires, c'est à dire sur son enfance et son adolescence, que M. Gide a concentré l'effort de son examen lucide ; et les aspects qu'il a représentés de ses différents "moi" puérils et juvéniles dans Les Faux-Monnayeurs constituent un ensemble de documents cruels, et navrants, mais d'une qualité psychologique de tout premier ordre. Enfin, M. Gide est un grand écrivain, le plus ferme et le plus souple, peut être, à la fois, de notre temps. Son aisance à manier la langue classique, en la modernisant sans cesse pour la plier à ce qu'il a à dire de complexe, est un enchantement.

[Repris dans le BAAG, n° 22, avril 1974, pp. 21-24]