Le Soir

 

Pierre DOMINIQUE

5 février 1926.

 

 

 

     Il s'agit de savoir comment M. André Gide s'y est pris pour écrire ce roman. On sait comment s'y prennent les vrais romanciers, les seuls qui méritent ce nom. Ils n'évoquent pas leurs aventures, oh non ! comme a pu faire Loti ; ils ne développent pas non plus une thèse pour transporter la méthode de Dumas fils chez l'éditeur, ne s'en tiennent pas à une situation, comme feu Scribe au théâtre ; ils partent d'un caractère, ils ajoutent, comme l'a dit Balzac, qui demeure le Maître par excellence, à l'état civil. Ils bâtissent un, deux, trois, dix bonshommes ; ce sont des naissances parfois pénibles, parfois faciles comme les naissances d'êtres humains ; ils donnent à chacun de ces bonshommes un âge, un nom, un habit, des manières bonnes ou mauvaises, des défauts ou des vertus ; ils connaissent son histoire et même sa parenté. J'ai dit que Balzac était le véritable maître, oui, car il n'y a là rien de Zola essayant de créer, avec d'ailleurs une grande puissance, un véritable arbre généalogique. Le travail de Zola sent le laboratoire, celui de Balzac, c'est le mouvement de la vie elle même. Tout cela pour dire que M. André Gide a dû mal s'y prendre quand il a décidé d'écrire Les Faux Monnayeurs.

*

     C'est aussi que M. Gide est plein de défauts. D'abord, il est prêcheur. Protestant, on le sait, évangélique endiablé, moral comme pas un, quand il n'est pas immoraliste, mais on lui passerait tout cela, même en littérature, s'il n'était pas plus prêcheur qu'il n'est permis de l'être. Et comme tous les prêcheurs, il passe à côté de la vie. Car aimer, manger, boire, chanter, travailler, est une chose, et prêcher en est une autre. Le pis est qu'il a fait école ; mais nous reviendrons là dessus.

     Ensuite il est distingué. On peut concevoir un prêcheur sympathique ; c'est le tonitruant, celui qui vous menace tout bonnement des flammes de 1'enfer, ou qui tonne contre la Babylone moderne, ou qui, au grand siècle (c'est le XVIe que je veux dire), chevauche à travers l'Europe. Mais le prêcheur distingué, le sermonnaire et sermonneur fadossard, attristé autant qu'attristant, oh non ! Et surtout dans un siècle comme le nôtre, au milieu des volcans !

     Et puis il est long. Voici un roman, il paraît que c'est son premier roman, et que L'Immoraliste, par exemple, est un récit, tandis que Les Caves du Vatican sont une "sotie" (vous connaissez ?), voilà un roman de 500 pages, de 16.000 lignes. Et remarquez bien qu il paraît plus long qu'il n'est en réalité. Assurément la Débacle est une masse, et même une masse plus imposante que Les Faux Monnayeurs, environ 18.000 lignes je crois, mais cela se lit d'une traite malgré la lourdeur du style de Zola. Ouvrez La Guerre et la Paix : trois volumes dont l'ensemble vaut bien deux fois sinon trois Les Faux Monnayeurs. En quantité j'entends. Cela se mange, se boit, s'avale. C'est que cela fourmille de personnages, les uns historiques et observés, ou mieux, recréés, les autres imagés, qui tous sont merveilleusement vivants. De ces hommes que l'on a connus, ou dont on a connu les frères.

     Ah ! nous commençons à nous entendre. Il se pourrait que Zola eût vécu, et Alphonse Daudet donc, et Balzac, et Stendhal, et ce Tolstoï, ce formidable ami des hommes. Ils ont été soldats, campagnards, employés, secrétaires ; ils se sont mêlés à la vie de la campagne et de la ville, ils ont pris parti, ils ont éprouvé des passions. M. Gide, au contraire, ne s'est pas mêlé à la vie. On ne voit pas, par exemple, ce qu'il a retiré de la guerre, de ce cataclysme qui a failli broyer la civilisation. Autant dire que M. Gide ne connaît pas le peuple, n'a jamais été au peuple, a toujours vécu dans une chambre close.

*

     Et je sais bien l'objection que l'on va me faire. De très beaux livres ont été des livres écrits par des aristocrates de la pensée et du style. Dire donc que M. Gide est un aristocrate ne signifie pas qu'il n'est pas humain. D'accord, mais d'abord M. Gide n'est pas un aristocrate, ensuite ce que l'on veut dire est très exactement ceci : M. Gide a l'horreur du plein air, de l'effort physique, et tout prêcheur qu'il est, du prêche sur la place. Il est homme de chapelle ; il sent le renfermé. I1 est artificiel, mais gardons nous de croire qu'il le soit volontairement. M. Abel Hermant aussi, à force d'avoir un style retenu, fait figure d'artificiel. N'empêche que son Courpières est un beau livre et que le début de la Chronique du Cadet de Coutras est une chose excellente. Il observe. Lui aussi assurément, vit dans un univers restreint ; lui non plus ne peut se vanter d'exprimer notre époque, mais encore une fois, il regarde, fût ce par la fenêtre. M. Gide regarde vaguement dans une cour intérieure de petits jeunes gens sans grandes passions qui gravitent autour de lui ; il les peint aux couleurs de sa triste philosophie et sur les scènes qu'il prétend meubler : voilà ses personnages.

*

     Enfin, il y a pire que tout cela. Ces critiques littéraires valent ce qu'elles valent, bien qu'elles constituent déjà une critique morale, car on ne saurait nous faire prendre pour maître, aujourd'hui, ni un homme qui s'enferme et tourne le dos à la rue vivante, ni un homme qui a trahi l'amitié (allusion dépourvue de fiel, mais très nette, à cette vente de livres dédicacés que l'on pouvait brûler si l'on voulait faire de la philosophie). Mais au dessus de ces critiques littéraires, il y a une critique qui ne sera même pas morale, si l'on veut, mais qui pourtant visera à rejeter pour des raisons de tenue M. Gide comme maître de la jeunesse.

     M. Gide est un obsédé. Et il ne l'est pas du simple geste sexuel, mais du geste sexuel anormal. Remarquez bien que nous ne faisons pas la même critique à Socrate, ni à Oscar Wilde, non pas. Nous la faisons à M. Gide parce qu'il est tortueux. Romain Rolland nous conte dans son Michel Ange, qui est un livre héroïque, les amours du grand homme et de Guido Cavalcanti. Et il le fait chastement, car il est chaste comme le fut Michel Ange. Dirai je de M. André Gide qu'il ne l'est pas ?

     Il est difficile de donner des exemples parce que M. Gide procède par allusions. Inutile de dire que l'on aimerait infiniment mieux la franchise. Et puis une allusion est peu de chose, mais que telle page en porte une, telle page une autre, telle page une troisième, cela gêne à la fin et l'on est bien obligé de parler d'obsession.

     S'il n'y avait d'ailleurs que cela, mais la plupart de leurs actes, aux pauvres héros présentés par M. Gide, suent l'hypocrisie. Automatiquement, tout tourne au mensonge, au vol, avec toujours, même lorsqu'on ment, même lorsqu'on vole, le prêche, le terrible prêche, le christianisme qui arrive où il n'a que faire et souligne la parfaite misère des choses et des gens.

     Avec tout cela, je n'ai pas raconté le roman. On ne le peut. Les personnages très nombreux, tous du même monde, esthètes et bourgeois, se prennent, se quittent, sont des enfants naturels à moins qu'ils n'en aient, ont des mauvaises moeurs à moins qu'ils ne les vantent, couchent ensemble ou regardent coucher les autres. Prenons un exemple que nous ne commenterons même pas :

     "Les rideaux de la chambre de Sarah ne sont pas fermés. L'aube naissante blanchit la vitre. Armand s'avance vers le lit où sa soeur et Ber'nard reposent. Un drap couvre à demi leurs membres enlacés. Qu'ils sont beaux ! Armand, longuement, les contemple. Il voudrait être leur sommeil, leur baiser. I1 sourit d'abord, puis, au pied du lit, parmi les couvertures rejetées, soudain s'agenouille. Quel dieu peut il prier ainsi, les mains jointes ? Une indicible émotion l'étreint. Ses lèvres tremblent... Il aperçoit sur l'oreiller un mouchoir taché de sang ; il se lève, s'en empare, l'emporte, et, sur la petite tache ambrée, pose ses lèvres en sanglotant."

*

     Peut on dire que tout lettré considère M. Gide comme un fort bon écrivain, que Les Cahiers d'André Walter ou L'Immora1iste restent intéressants, sans plus, les premiers comme marquant un moment de la littérature contemporaine, l'autre comme expliquant assez clairement un curieux état d'âme, mais que d'abord M. André Gide ne saurait être considéré comme un romancier, ensuite et surtout qu'il ne saurait être considéré comme un maître de la jeunesse.

     Les lecteurs peuvent essayer de lire Les Faux-Monnayeurs. Les jeunes hommes d'aujourd'hui seront bien avisés en négligeant M. André Gide et même en se détournant de lui.

[Repris dans le BAAG, n° 22, avril 1974, pp.28-33].