La Nouvelle Revue Française

 

Henri HERTZ

1er mars 1926

 

     Il suffit d'un tout petit événement : une pendule détraquée, une tablette de secrétaire disjointe, l'ennui dans le coeur d'un enfant, seul à la maison devant ses cahiers, le goût qui lui prend de réparer la pendule, de regarder, par la tablette, dans le tiroir, ouvert quoique fermé, il n'en faut pas plus : le roman s'enchaîne et, bientôt, se déchaîne.

     Dans le tiroir une liasse de lettres ; dans une lettre... oh ! oh ! rien que cela ? Bernard, ta mère a trompé ton père et tu n'es pas le fils de ton père, le juge d'instruction Profitendieu !

     Que faire ? Si Bernard, à ce moment, n'était pas romanesque, il ne ferait rien. Mais il l'est. Le roman est tout mouvement. Il obéit aux événements. Bernard rédige, sur le champ, une superbe lettre d'abdication filiale et s'enfuit de la maison paternelle, pour toujours.

     Le roman est une formation diabolique qui, une fois l'élan donné, foisonne. Foudroyant, féerique, il se propage, apparaissant à l'improviste où l'on ne croyait pas qu'il fût, s'exaltant où l'on soupçonnait qu'il était. Prodigieux parasite, il franchit les rues, grimpe les étages, force les portes, enjambe les générations, s'accroche aux trains, déjoue les années et les distances. Partout à la fois, le voilà, enlaçant les êtres les plus différents, envahissant les milieux les plus divers, de ses liens épineux qui font mal, qui étouffent, qui rendent le coeur chevaleresque, et rapprochent, soudain, par l'espoir ou le désespoir, de la mort la plus belle.

     M. Profitendieu lit la lettre de son fils, la lit à sa femme. En quelques minutes, le roman, assoupi dans l'appartement Profitendieu, se rallume.

     Bernard est allé coucher clandestinement chez son ami Olivier Molinier, fils d'un collègue de son père. Nuit tranquille, sommeil hygiénique des enfants, c'en est fini ! Que s'agite-t-il entre Bernard et Olivier, par cette nuit sans sommeil ? Que s'agite-t-il chez le petit Georges qui fait semblant d'être endormi dans le lit voisin ? Le roman est déjà dans la chambre. Il est aussi dans l'escalier. A l'étage au dessus, sur le palier, sanglots, scène brutale, une femme chassée : le roman de Vincent, le médecin, le grand frère d'Olivier, la fin affreuse du roman de Laura et de Vincent. Vincent aurait été, sans doute, loyal dans sa rupture avec Laura, s'il n'avait connu le comte de Passavant qui l'a transformé en joueur, qui l'a jeté sous les enchantements de sa maîtresse, lady Griffith, qu'il a hâte de troquer contre Olivier, le frère de Vincent. Les caprices corrosifs de lady Griffith emporteront les scrupules de Vincent et, grâce à la complaisance de Vincent, le comte de Passavant partira en voyage avec Olivier. Deux nouveaux romans.

     Durant la nuit fiévreuse que Bernard noue son roman, et que se dénoue celui de Vincent et de Laura, l'oncle d'Olivier, Edouard, vogue sur le bateau qui vient d'Angleterre. Edouard est tout chargé de matière de roman. Il l'est d'autant plus qu'il est non seulement romanesque, mais romancier.

     Laura, sans argent, sans force, à Paris, n'osant plus rejoindre son mari qui est professeur en Angleterre, n'osant plus revoir ses parents, a appelé au secours et qu'elle a aimé accourt. Mais il ne vient pas seulement pour elle. Il vient autant pour Olivier. Sur le quai de la gare, la première personne qu'il verra sera Olivier.

     Au même moment où Bernard et Olivier nous ont révélé pour le moins trois romans, Edouard s'apprête à nous en ouvrir... combien ? Trois, quatre, six ? On ne peut compter. Les romans s'agrippent à lui. Il en est 1'aimant.

     Un homme romanesque se forge des romans à son usage. Quand, par surcroît, il est romancier, il couve et choie tous les romans des autres. Il est leur confident, leur historien, leur conseil, leur augure. Il médite, en plus, sur les conditions d'ensemble de ces romans et du sien.

     Pour un si lourd fardeau, le volume de sa vie, au jour le jour, saurait-il suffire ? Il y faut un réservoir. Nous apprenons qu'Edouard est, en fait, à l'intérieur des Faux-Monnayeurs, 1'auteur en personne des Faux-Monnayeurs. Que de soucis, que de responsabilités !

     Au récit à ciel ouvert du roman d'Edouard auquel s'accolent tous les romans contemporains, s'ajoutera donc le récit caché, sous la forme d'un "Journal" de ses compassions, de ses alarmes, de ses réflexions de romancier. Alternativement les romans auxquels nous assistons entreront dans le "Journal", en ressortiront pour rentrer dans la vie même, puis repartiront vers les vastes perspectives de l'imagination pure jusqu' à aboutir à des conclusions abstraites et des propositions d'esthétique.

     Le roman de Laura, l'ancien roman, celui de son mariage avec l'ingénu professeur Douviers. Quels souvenirs ! Familles de pasteurs, à la grâce de Dieu ! Triste répartition de la grâce de Dieu et des grâces du monde ! Laura est gracieuse, mais disgraciée. Rachel est disgraciée et disgracieuse. Sarah éclate de tant de grâce qu'elle la prostitue. Armand a un tel dégoût de la grâce de Dieu qu'il affecte, avec cynisme, la vocation de la disgrâce. De père en fils, les pasteurs bégayent des psaumes. Leurs femmes gémissent sur ces enfants en qui tout romanesque est tari, ou bien en qui il est, d'avance, corrompu.

     Le vieil Azaïs, le vieux ménage La Pérouse titubant au bord de la folie et du suicide. Romans éteints, romans morts, romans près de sourdre.

     Tout revivra, lorsqu'Edouard reverra Laura déchue. Et les fraîches images des jeunes romans dont c'est le printemps seront tachées par l'ombre de vieilles images moribondes.

     Désoeuvré, curieux, inquiet de savoir comment replanter sa vie déracinée, Bernard a suivi subrepticement Olivier se rendant à la rencontre d'Edouard. Troublé, distrait, Edouard, en parlant d'Olivier, a laissé tomber son bulletin de consigne. Bernard le ramasse, s'empare de la valise d'Edouard.

     Dans la valise, il y a le portefeuille et le Journal d'Edouard. Bernard est une âme noble et honnête. Ce n'est pas au portefeuille qu'il en a. C'est au Journal. Il dévore le Journal. Il dévore les romans d'Edouard.

     De sorte que plus romanesque que jamais et même, déjà, quelque peu romancier, il se trouve dans la chambre et presque aux pieds de Laura, à instant où Edouard y arrive. Encore un roman. Il rend sa valise à , il s'éprend follement de Laura, il devient le secrétaire d'Edouard et tous trois partent en Suisse, à Saas-Fee.

     Romans directs, romans indirects, rebondissements sans fin : En apprenant qu'Edouard a emmené Bernard, Olivier, jaloux, se livre au comte de Passavant. Trop aimée par Bernard, mal aimée par Edouard, Laura se désole jusqu'au repentir et décide de retourner auprès de Douviers, son mari.

     Au reste, que sont-ils venus faire à Saas-Fee ? Se mêler à un roman de plus. A Saas-Fee est Boris, petit-fils du vieux La Pérouse. Edouard doit essayer de le ramener à Paris. Boris est né d'un terrible roman dont il demeure imprégné, au point qu'il risque de s'épuiser, tout seul, le corps et l'âme, de "magie romanesque", avant même d'être en âge de vivre.

     Est-ce tout ? Ah ! est-ce tout ? Vous n'en pouvez plus, n'est ce pas ? Je ne puis tout dire. Il y a, s'enchevêtrant, bien d'autres romans.

     Que deviennent tous ces personnages ?

     Boris meurt, victime d'une maligne conspiration de camarades.

     Vincent tue lady Griffith et erre, dans des conditions mystérieuses, en Afrique.

     Edouard et Olivier ne se quittent plus.

     Le comte de Passavant s'anesthésie dans la littérature et les toxiques.

     Bernard retourne, en fin de compte, au bercail de M. Profitendieu.

     Quoi encore ? Laura est remise avec son mari qui se prépare à aimer le fils de Vincent, comme s'il était le sien.

     Armand ? Sarah ? Et Georges qui, j'ai oublié de le dire, faillit, à deux reprises, comparaître devant son propre père, comme mineur débauché et comme faux-monnayeur ?

     Au fait, "faux-monnayeurs", titre du livre, pourquoi "faux-monnayeurs" ?

     L'auteur, figuré par Edouard, ne nous l'explique pas bien et n'a pas plus l'air de tenir à ce que ces mots aient un sens déterminé qu'il ne tient à ce que son roman ait une fin véritable. "Pourrait être continué, voilà les mots que je voudrais pouvoir écrire à la fin de mon livre", dit-il quelque part.

     Et, c'est vrai : lancée à cette vitesse, se répercutant avec cette fécondité, l'activité romanesque n'a pas de raison de cesser. A l'infini, elle va des uns aux autres ; à l'infini s'épand sa profusion dévorante. Monnaie sincère ou fausse monnaie, l'esprit romanesque circule sans répit. Les avares le dissimulent. Les prodigues le gaspillent. Les coeurs honnêtes le dépensent pour du bonheur, les faux-monnayeurs pour du crime.

     En vérité, plus on avance dans ce roman où de si nombreuses sources romanesques giclent, ondoient, serpentent, puis se perdent, mieux on comprend que M. André Gide avertisse que c'est son premier roman. Tout ce qu'il a écrit jusqu'ici, et qu'il dénomme soit : récits, soit : soties, paraît uniforme et uni à côté et borné, en profondeur, à quelques personnages. Tandis que ce gros livre, tumultueux et pressé, c'est l'orage qui cingle et frappe, de toutes parts, dans une effroyable rumeur, avec cent échos béants, la surface d'une société.

     On ne peut même pas dire que ce soit le roman d'une époque, ou d'une classe sociale, ou d'une catégorie de gens, ainsi qu'il arrive dans le roman de caractère ou d'aventure. Tout roman paraît singulièrement délimité et matérialisé, si agité soit-il, auprès de celui-ci. C'est plutôt le roman du romanesque, le roman des romans, c'est-à-dire l'histoire du mécanisme suivant lequel agit et s'enflamme, de proche en proche, parmi les hommes, le merveilleux maléfice. Histoire si poussée, fruit de tant d'expérience et de réflexion qu'elle n'exploite longtemps aucun des effets romanesques qu'elle a trouvés. C'est le but ordinaire des romanciers. Ce n'est pas le sien. Histoire cruelle, histoire impitoyable, course infernale. Les ménagements sentimentaux ne l'arrêtent pas. Immédiatement, elle les arrache et les dépouille. Elle va, quand il le faut, jusqu'à la dérision, car le propre du romanesque, une fois qu'un homme en est possédé, est de l'élever aux plus magnanimes essors, ou bien de le plonger dans l'équivoque ou encore dans le ridicule. Le romanesque est à transformations. Il devient tragédie, il devient vaudeville. De héros on s'y change vite en pitre. Il suffit d'une chiquenaude.

     Toutes ces possibilités sont évoquées en cet ouvrage. Il n'en néglige aucune. Pour les montrer et tirer d'elles sa puissance et, par dessus les émotions romanesques particulières, une plus haute émotion, il n'hésite pas à passer outre, en maints endroits, aux agréments habituels du roman, à les briser par d'âpres contrastes, à préférer souvent de secs cahots tournant à la farce, au déroulement somptueux d'une rare passion.

     Et comme, dans cette hâte et ce disparate, se maintiennent le soin du style, la circonspection minutieuse et sereine de l'art de M. André Gide, il en résulte des accentuations, des reliefs et des effacements étranges comme si la foudre se jouait dans les plis d'une précieuse tapisserie.

     Surtout, que l'on ne croie pas que cette domination d'ordre philosophique et artistique, grâce à laquelle les osseuses arêtes du romanesque et, en quelque sorte, son squelette déchirent à tout moment les corps charmants et les âmes éperdues, affligent ce grand livre d'aridité scientifique.

     Ah ! nullement. Au contraire, d'embrasser le champ du romanesque, avec cette élévation, permet d'en dégager le charme et la douceur, en leurs infinies variétés. La passion romanesque, à son origine, n'a pas d'âge et pas de sexe. Elle pourra devenir amour ou amitié. Elle pourra être coupable ou vertueuse. Elle se sert de qui est là pour la susciter et l'animer. Elle ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes Elle insinue sa caresse et sa voracité, où sont, pour la nourrir, la beauté et la grâce. Des critiques à préjugés vont crier au cynisme, à l'audace, à l'immoralité. Mais non. Jamais, à la faveur de l'"immoralisme" sans lequel le romanesque ne pourrait naître et évoluer, jamais dans aucun livre, on n'aura fait comprendre, en des termes plus tendres et plus purs, comment, plus fort que les distinctions de la morale, plus fort même que celles de la nature parce que, sans doute, il est antérieur et tient de l'Eden, le penchant du roman élude toutes les prescriptions, détourne et résout les "catégories" des instincts et s'innocente en passant hardiment condamnation.

    Ajouterai-je qu'à cette effusion de jeunesse, qu'à cette fougue imprescriptible de désirs indistincts, qui écarte tout danger d'abstraction, s'allie la "qualité" qui est dans tous les personnages d'André Gide ? Elle est moins appuyée et moins amenuisée qu'ailleurs, à cause du train et de la complication inhérents au sujet. Mais le monde créé par André Gide est toujours là, ce monde en transparence, en translucidité, rarement étalé et "réalisé" à la manière "réaliste", ce monde à fleur d'eau, toujours recouvert d'un peu de nuit et de rêve, toujours un peu fantômal dont les gestes et les remous se voient avant qu'on y discerne les formes et les visages, et dont les transports s'épanchent dans une sorte de perpétuelle évasion.

     Par là, on voit bien que ce livre où le romanesque est brusqué et pourchassé n'est pas une gageure, un jeu. Il se relie au reste d'une oeuvre. Il en exprime, il en avoue avec sévérité et déchirement, l'atroce et délicieux ressort.

     Il l'exprime et l'avoue aussi, pour les autres, pour tous les romans qu'essaient de vivre dans l'univers les hommes ennuyés, pour tous les romans que, coup sur coup, ils lisent. Voilà le déclic, voilà le secret de ces romans innombrables. Que vaut-il, mon Dieu ? Peut-il encore jouer vraiment, après tant de siècles, après tant de monotonie ?

     Un froid sarcasme enveloppe l'ensemble de cette poignante synthèse, un sarcasme testamentaire, un ironique "à Dieu vat".

     Du haut de ce livre, nous contemplons, à pic, non sans stupeur, ni épouvante, la société humaine, sous ses "espèces" actuelles, saturée, accablée de romanesque, s'y tourmentant et s'y consolant ; nous la regardons s'y débattre enfantinement, dans le leurre et la ruse, et, à perpétuité, s'y sentir mourir, s'y sentir revivre.

 [Repris dans le BAAG, n° 21, janvier 1974, pp. 20-28].