La Revue européenne

 

 

Robert HONNERT

mars 1926

 

 

     En se délivrant de lui-même, M. André Gide vient de nous délivrer de lui. Laissant de côté les voiles et les mystères qui jusqu'ici pouvaient donner de la séduction à ses oeuvres, il montre sans détour le fond de ses préoccupations, et il nous apparaît ainsi cruellement simple. Car, si l'on parle de ses Faux-Monnayeurs, on n'en peut pas déguiser le thème essentiel, toujours senti et souvent éclatant, le désir qui pousse ses adolescents les uns vers les autres ou qui les dresse les uns contre les autres. Ces sourdes impulsions existent dans la jeunesse ; un jeune homme est capable de tout, et si M. Gide voulait faire un tableau complet de l'adolescence, avait signalé cette possibilité entre cent autres, je ne protesterais pas. Mais on sent trop que celle-là seule l'intéresse. Il semble qu'ayant longtemps, pour des raisons de convenance et de goût, hésité à peindre ce domaine vers lequel il ne cessait de glisser les regards, il cède à une sorte d'enivrement morose et soit incapable désormais de parler d'autre chose que de ce qu'il a tu durant des années. Mais comment un homme aussi subtil que M. Gide n'a-t-il pas compris qu'il était beaucoup plus intéressant refoulé qu'affranchi ?

     M. Gide voulait parler des richesses merveilleuses de l'adolescence, que je chéris tant parce que je la quitte. Mais pourquoi n'a-t-il pas exploré les mille avenues diverses des vices, des vertus et des fantaisies ? A-t-il désiré, puisqu'il voulait établir un guide de ce royaume extraordinaire et irritant, égarer les voyageurs en y gravant au frontispice deux jeunes hommes qui se désirent ?

 [Repris dans le BAAG, n° 36, octobre 1977, pp. 74-75].