Les Nouvelles littéraires

 

Edmond JALOUX

 

13 février 1926.

 

     Jamais je n'ai été plus embarrassé que devant le dernier roman de M. André Gide. Ou plutôt devant l'article que je dois ici lui consacrer. Car si je le loue uniquement, j'en fausse l'intention profonde et je le rabaisse au niveau d'oeuvres qui n'ont été complètement réussies que par manque d'ambition de l'auteur, et si j'en montre trop les échecs, je risque de n'en plus faire voir l'ampleur et l'importance. Essayons cependant. M. André Gide appelle ce livre son premier roman. C'est dire qu'il a sur le roman des idées faites et qui, jusqu'à preuve du contraire, sont les plus justes. Quoi qu'en pensent ceux qui n'en écrivent pas, il y a un type idéal du roman, un type en quelque sorte parfait, dont on s'éloigne plus ou moins. Et quand un critique dit : "Ceci est un roman, ceci n'est pas un roman", cela signifie simplement que le livre en question se détourne ou se rapproche de ce type, ce qui ne veut pas dire qu'une oeuvre de volonté romanesque, mais qui n'est pas un roman, n'ait pas, par ailleurs, mille qualités. Le roman, au sens où l'entend M. André Gide, exige à vrai dire deux particularités qui ne s'excluent pas complètement, comme on l'a trop dit, mais qu'il est assez difficile de réunir. Il doit, tout d'abord, reproduire avec le plus de vérité profonde (je ne dis pas d'exactitude extérieure) les phénomènes de la destinée et les lois de l'humanité, mais en plus leur donner un style, ce qui ne signifie pas non plus que le style soit ici, soit simplement le bien écrire ; il y a des livres fort bien écrits et qui n'ont pas de style. D'autre part, M. André Gide a bien nettement voulu établir qu'un roman devait montrer en action un certain nombre de personnages, ayant des caractères et des formes d'esprit différents, et les affronter dans des conflits. Aussi a-t-il appelé récits ses livres antérieurs, L'Immoraliste, La Porte étroite, Isabelle, dont l'action pivotait autour d'un personnage unique et qui n'offrait pas ces conflits multiples. L'ambition de M. André Gide a donc été ici d'écrire un grand roman, un grand roman comme il y en a eu si peu en France, un grand roman du type de ceux de Stendhal, de Dostoïevsky et de George Eliot. A-t-il réussi ? Je ne le pense pas et j'essaierai de dire pourquoi. Mais, je le répète, si j'insiste trop sur cet échec des Faux-Monnayeurs, je risque d'abonder dans le sens des lecteurs qui blâmeront ce livre et qui le blâmeront sans savoir qu'il n'est critiquable que si on prétend l'assimiler aux oeuvres de la plus vaste envergure. M. André Gide n'a échoué que dans la mesure où il n'a pu se maintenir à un point où d'autres n'ont jamais pensé s'élever et que la plupart ne conçoivent même pas. Voilà, direz-vous, bien des précautions oratoires, mais je les crois nécessaires avant d'aborder ce livre.

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     Et d'abord qu'est ce que c'est que Les Faux-Monnayeurs ? C'est d'abord, je le répète, un roman, mais c'est un roman doublé de sa propre critique faite par un personnage central (un des plus intéressants). qui lui donne son sens et, par endroits, explique sa genèse. Comme dans Paludes, le sujet est en même temps un certain état d'esprit et la critique de cet état d'esprit ; seulement Les Faux-Monnayeurs comportent aussi une série d'anecdotes et un commentaire de la raison de les grouper. Un tel parti pris était éminemment dangereux, car, ou le roman serait trop beau et trop intense pour admettre cette partie critique, ou la partie critique serait trop importante pour ne pas donner aux lecteurs le désir de négliger le roman. Je crois que c'est en partie ce qui se passe ici, ce qui n'empêche pas d'ailleurs Les Faux-Monnayeurs d'avoir des parties romanesques de la plus grande force et de la plus sévère beauté. Si l'on avait le temps, on étudierait, les unes après les autres, toutes les idées littéraires jetées par M André Gide dans son oeuvre et qui sont, en quelque sorte, sinon tout à fait son testament romanesque, du moins le résultat des réflexions qu'il fait sur ce sujet depuis trente-cinq ans. Mais au cours de ce récit, j'en vois une qui me frappe, parce qu'elle explique bien des choses :

     "Les idées... les idées, Je vous l'avoue, m'intéressent plus que les hommes ; m'intéressent par-dessus tout. Elles vivent, elles combattent, elles agonisent comme les hommes. Naturellement, on peut dire que nous ne les connaissons que par les hommes, de même que nous n'avons connaissance du vent que par les roseaux qu'il incline ; mais tout de même le vent importe plus que les roseaux." M. Gide attribue cette phrase à Édouard, le personnage qui tient à peu près son rôle dans le livre, je veux dire son rôle intellectuel. Elle est conforme aux pensées précédentes qu'il a déjà émises dans plusieurs ouvrages, je peux donc la lui attribuer. J'y vois pour ma part la cause de cette faiblesse relative des Faux-Monnayeurs vis-à-vis des grands auteurs que j'ai cités plus haut. M. André Gide ne s'intéresse pas assez à l'humanité, et s'il s'y intéresse ce n'est pas comme Balzac, Tolstoï ou Dickens pour y aimer un grand nombre de types différents ; il n'y poursuit que ce qu'il aime et cela donne à ses personnages, malgré son effort de différenciation, une grande monotonie. La première qualité d'un romancier, c'est de détacher complètement de lui les êtres qu'il crée, ou plutôt de gonfler de sa substance et d'animer de sa force des figures qu'il n 'a pas choisies parce qu'elles lui ressemblent. Dans Les Faux-Monnayeurs il y a deux types d'êtres : il y a ceux que l'auteur chérit et dont il ne se détache pas assez pour les faire complètement vivants, et il y a ceux qui incarnent pour lui des choses ou des idées qu'il méprise et qui l'agacent, et il en fait aussitôt des caricatures. Quand Balzac peint la mère Cibot, il a certainement d'elle horreur, mais il la traite avec le même amour d'artiste que le cousin Pons. Il ne la raille pas parce qu'elle n'a pas le même idéal que lui-même, il parle d'elle comme d'un monstre, mais il la peint avec passion. M. André Gide ne fait pas cette différence, il décrit avec trop d'amour certains de ses personnages, avec pas assez les autres. C'est la critique, à mon avis, la plus sévère que l'on puisse adresser à son livre : d'où une certaine confusion entre ses personnages préférés. Bernard, Olivier, Armand, Georges, se ressemblent tous : à tout moment l'on se trompe, on les confond d'autant plus que d'après un principe très discutable, M. André Gide déclare qu 'il n'appartient pas au romancier de peindre la figure de ses héros. Je l'assure bien que s'il avait pris le soin de nous dépeindre physiquement, comne l'ont fait Tolstoï et Tourguenieff, ses principaux personnages, on ne les embrouillerait pas si facilement. Ce qui fait aussi que le personnage le plus réussi du livre, celui qui le domine complètement (je parle, bien entendu, au point de vue technique), c'est une figure à peu près secondaire qui s'appelle le père La Pérouse ; n'ayant rien de ce qu'il faut pour attirer la sympathie personnelle de l'auteur, ni son antipathie, il est admirablement bien venu ; il est plein, il est vivant et chacun des chapitres où il paraît donne l'impression d'une extraordinaire maîtrise, qui se retrouve d'ailleurs à bien d'autres endroits.

     Ailleurs, M. André Gide écrit : "En localisant et en spécifiant, l'on restreint. Il n'y a de vérité psychologique que particulière, il est vrai ; mais il n'y a d'art que général. Tout le problème est là plus ou moins : exprimer le général par le particulier ; faire exprimer par le particulier le général." On ne saurait mieux dire et je ne crois pas qu'il soit possible de trouver à l'art une explication plus juste, mais est-il possible d'extraire également quelque chose de général de tous les faits particuliers ? Je crois, pour ma part, qu'il y a dans le particulier plus ou moins de possibilités de général, et ce qui manque le plus aux Faux-Monnayeurs, c'est justement le général, et cela par un abus particulier. On ne s'étonnerait pas de trouver dans un livre autant d'individus exceptionnels, si la contre-partie était mieux établie, mais aussitôt que nous sortons de cette société de jeunes gens bizarres, nous tombons sur d'étroits bourgeois de la plus morne banalité, ou bien alors, il aurait fallu nous faire sentir chez ces êtres exceptionnels un peu plus de vérité moyenne. M. André Gide a certainement été, dans cette oeuvre, profondément influencé par Dostoïevsky, mais justement un Russe ne se trouve jamais dépaysé devant Dostoïevsky, et aucun des Français qui liront Les Faux-Monnayeurs , en dehors des lettrés, n'aura l'impression de se trouver entouré d'êtres sinon pareils à soi, du moins assimilables à son esprit. Il y a là une erreur de perspective qui a son importance.

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     Mais voici que, de plus en plus, je ne fais que critiques à un livre qui mérite, par ailleurs, tant d'éloges. J'ai dit au début qu'il nous ramenait au type du roman idéal. Dans cette période de confusion où nous sommes, par excès de subjectivisme, toutes les notions littéraires étant de plus en plus faussées, il est essentiel qu'un homme de la classe de M. André Gide nous dise qu'il y a une manière de représenter la vie humaine qui soit pour notre temps ce que fut la tragédie antique pour le sien, un genre qui a ses lois, qui doit faire un tout organique. Et j'ajoute qu'il s'en faut de bien peu que M. André Gide n'ait réalisé totalement son dessein

     Les Faux-Monnayeurs sont très visiblement inspirés par Les Possédés, plus particulièrement que par toute autre oeuvre de Dostoïevsky. La scène finale, une des plus belles du livre, dans laquelle des enfants poussent un autre à se suicider, n'est pas sans évoquer ce genre de crimes que nous dépeint l'auteur des Frères Karamazof, où la responsabilité passe, pour ainsi dire, de main en main et n'est janais tout à fait imputable à un seul. Dans les pages qu'il écrit sur son livre, Edouard, l'esprit critique, nous dit bien que le sujet de son roman à lui qui s'appelle aussi Les Faux-Monnayeurs  (1) serait sans doute "la rivalité du monde réel et de la représentation que nous nous en faisons. La manière, ajoute-t-il, dont le monde des apparences s'impose à nous et dont nous tentons d'imposer au monde extérieur l'interprétation particulière, fait le drame de notre vie." Ce sujet-là n'est pas ce qu'on voit le plus clairement ; ce que l'on aperçoit le mieux, c'est l'étude d'un groupe d'adolescents évoluant dans un milieu donné. Et c'est par là que ce livre est extraordinairement neuf et fort. Rien ne nous est plus fermé que l'adolescence, bien que nous ayons tous passé par elle, mais nous y passons dans la période la moins consciente de notre vie, et non seulement nous ne nous connaissons pas encore à ce moment-là, mais nous y prenons pour des réalités profondes mille attitudes et mille influences qui nous ont frappés, tant et si bien qu'il n'y a peut être rien au monde de moins sincère qu'un adolescent : lequel est traversé de mille tentations et de mille mouvements d'âme et de sens qui ne correspondent pas toujours à la nature qu'il aura par la suite. Cette mauvaise ivresse, ce cynisme, ces grands clans, ces beautés, ces défaillances, ce désir de jouer avec la vie, ce besoin de s'affranchir de tous les liens, tout cela M. André Gide l'a étudié de la manière la plus subtile et la plus vaste. On lui a reproché l'immoralité générale de son livre, mais il faut bien penser que les adolescents sont les êtres les plus aptes à tout commettre, le bien comme le mal, et que beaucoup d'hommes, qui seront les plus honnêtes et les plus loyaux, ont été, entre quatorze et dix-huit ans, de petits chenapans. Ce déchaînement ces premiers instincts, M. André Gide ne le dissimule pas et je crois bien que c'est par ce côté là que Les Faux-Monnayeurs iront rejoindre les grands romans d'analyse en action, car il s'est interdit volontairement ici, et par principe, toute introspection. Les gens parlent et agissent et nous sommes éternellement spectateurs et non confidents. De là l'abondance des dialogues et des actes. Je l'ai dit souvent, rien n'est plus difficile pour un romancier que de créer des faits ; ici, il y en a et tout le temps. Qu'on me dise qu'ils évoluent à peu près dans le même sens, c'est possible, mais l'essentiel est qu'ils y soient.

     Il est difficile de résumer Les Faux-Monnayeurs, à moins d'entrer dans de trop longs détails. Il y a deux ou trois séries d'actions parallèles, qui finissent par se rejoindre et par s'enchevêtrer. Tous les personnages tiennent les uns aux autres, souvent par des liens fictifs, mais ils donnent quand même l'impression d'un vase clos d'un monde complètement refermé sur lui-même. Chaque individu tient à la réalité par des racines profondes qui ne sont pas toujours découvertes, sauf justement ce groupe d'adolescents qui enfoncent les leurs dans cette sorte de terrain fictif où l'imagination et l'instinct forment le terreau et qui est le sol où les adolescents se développent. La réalité à laquelle tient Edouard, le personnage central et le commentateur, est différente. Edouard est un intellectuel ; avant tout, il est curieux, il a l'âme d'un spectateur ; on ne le voit presque jamais prendre parti, et pas même pour lui. Son intérêt, c'est de développer en chacun ce qu'il a de particulier, et tant mieux si c'est le pire. Nous retrouvons ici un personnage que M. André Gide a créé bien souvent, et surtout dans L'Immoraliste. Je lui ferai remarquer à ce sujet qu'il croit trop que le vice est plus intéressant que le reste, parce qu'on y est plus sincère. Il y a aussi peu de sincérité dans le vice qu'il y en a dans la vertu, ou tout autant, et la plupart de ces jeunes faux-monnayeurs sont d'abord des hypocrites, parce qu'ils ont adopté une attitude uniquement pour protester contre celles de leurs parents ; à l'âge de leurs parents, ils seront pareils à eux et aussi peu sincères dans leur affectation d'honnêteté qu'ils l'ont été dans leur affectation de cynisme. C'est d'ailleurs une des leçons les plus profondes des Faux-monnayeurs, mais je ne suis pas bien sûr que ce soit une de celles que M. André Gide ait voulu nous donner.

     Il y a dans Les Faux-Monnayeurs deux choses capitales : la beauté des scènes principales et l'intelligence du journal d'Edouard. Depuis bien des années déjà, nous sommes habitués à ce que les écrivains hésitent à traiter les grandes scènes de leur livre et préfèrent montrer ce qui s'est passé avant et ce qui se passera après. Il faut beaucoup de courage pour dire tout et ne pas esquiver les difficultés. Ici M. Gide n'a jamais hésité ; c'est ce qui donne tant de force aux Faux-monnayeurs, et la progression générale du livre, cette ascension vers le suicide truqué du malheureux petit Boris, victime d'une conspiration d'écoliers, donne à cette oeuvre dramatique son plein sens et son développement total. Cette histoire de crime d'enfants paraîtra certainement à bien des lecteurs excessive, à cause des préjugés courants ; mais que l'on lise les journaux ou certains livres d'études sociales et l'on verra avec quelle perversité, avec quelle aisance 1'adolescent peut glisser au crime et justement parce qu'il se meut parallèlement à nous dans un monde qui n'est pas celui du raisonnement ou celui de la responsahilité. M. André Gide indique avec beaucoup de profondeur d'esprit que dans cette sorte de crime commis par des enfants, le crime prend figure de jeu, et en effet tout est encore jeu pour l'adolescent ; mais il veut que son jeu soit tellement fort et hardi, qu'il lui donne la considération des êtres pour qui il le commet, c'est-à-dire de ses ennemis naturels, les grandes personnes. Et justement il ne pourra obtenir cette considération qu'en cessant lui-même de jouer ; d'où incompatibilité éternelle entre ces groupes plus divisés que les groupes les plus ennemis. C'est, à mon sens, par cette étude de l'âge intermédiaire et par ces qualités techniques que le livre de M. André Gide prend toute sa taille. Il faut bien dire qu'on n'a rien écrit de pareil chez nous depuis l'oeuvre de Marcel Proust et qu'elle marque un grand pas dans l'histoire de notre roman. Au moment où celui-ci a tant de détracteurs et où on le sent battu en brèche de tant de côtés, il est bon qu'un livre comme celui-ci paraisse, qui montre jusqu'où il puisse aller. Rien ici qui sente cette décadence dont on fait grand état ; mais au contraire une force, une abondance, une richesse, qui font de ce roman une oeuvre toute jeune, hardie, vivante et qui, je l'espère, nous ouvrira un avenir. M. André Gide a tout de même pu concilier tel, dans une certaine limite, le roman objectif qu'il rêvait d'écrire et le roman subjectif qu'il a toujours fait. Et si, comme je l'ai dit au début, celui-ci a quelque tendance à dévorer l'autre, l'autre n'en existe pas moins et maintient ses droits vis-à-vis du premier. Je ne sais l'accueil que l'on réservera aux Faux-Monnayeurs, mais de toute façon je crois qu'avant de former sur eux un jugement définitif il sera bon d'y revenir et de voir jusqu'où s'étendent ses diverses directions.

 

(1) Il y a là pour le lecteur quelque chose d'inutilement déconcertant.

 [Repris dans le BAAG, n° 27, juillet 1975, pp. 9-15.]