La Revue nouvelle

 

Henri DANIEL-ROPS

15 avril 1926

 

     Il faudrait écrire deux articles sur ce livre des Faux-Monnayeurs : un, qui le concernât directement, et un second où fût analysé la gêne candide qu'ont avouée la plupart de nos critiques à en parler. A cette gêne nous discernons bien des causes. Celle-ci d'abord que 1a personnalité d'André Gide, étant fuyante, se laisse malaisément enfermer en une formule, ce qui ne laisse pas d'importuner ceux qui font métier d'analyser l'oeuvre d'autrui et qui, ce faisant, ont intérêt à trouver cette oeuvre limpide et accessible. Puis cette autre qu'André Gide, ayant peint tous ses personnages dans les perspective de l'homosexualité, fait figure d'être à part, et crée, par cela même, une psychologie un peu déroutante. Enfin et surtout, André Cide écrit des romans qui ne ressemblent à nul autre. Au contraire de tant de romanciers qui font leurs livres sans savoir comment, Gide sait, il sait trop même, comment il fait ses oeuvres. Mensonge et suprême habileté d'un écrivain parfaitement maître de sa technique, que cette apparence de laisser-aller dans l'intrigue et dans le style; mensonge et adresse rare que l'atmosphère de mystère qui enveloppe tous les personnages; mensonges encore que cette fin qui laisse tout en suspens. Aucun livre n'est plus conscient, plus volontaire, plus composé, plus conduit.

     On a déjà souligné que Gide considérait ce livre comme son premier roman. Cela a pu surprendre ceux qui tiennent Adolphe et Dominique pour de vrais romans : non les fidèles d'André Gide qui savent bien que L'Immoraliste et La Porte étroite étaient de simples récits. Gide admet que le roman suppose des conflits de caractères, tandis que le récit accepte le groupement de tous les faits autour d'un héros central. Gide s'est donc appliqué à étudier ses héros par leurs réactions les uns sur les autres, ce qui l'a tout naturellement amené à emmêler son intrigue à plaisir. Complication aux tentations de laquelle il était d'ailleurs enclin de céder depuis qu'il avait étudié les romans anglais et russes, surtout Dostoïevski. Mais il faut distinguer. Dostoïevski est brouillon, la chose est sûre. Ses personnages lui échappent, et ses intrigues, et toute son oeuvre. Un récit s'enchaîne à un autre et on sent bien qu'il n'en est pas responsable. Quand Gide interrompt une intrigue pour pénétrer dans une autre, il le fait en pleine conscience et avec le plaisir de dérouter. Son désordre est encore un ordre, et quoi qu'il fasse, il demeure esprit français, je veux dire cartésien.

     C'est volontairement qu'il coupe son roman en tranches distinctes : ne sent-on pas (mais cela est plus agréable qu'autre chose) le procédé dans la façon dont, sans en avoir l'air, il se ménage des transitions ? Chacun de ses chapitres, en finissant, s'amenuise, se rétrécit, finit en pointe sur un personnage qui, d'un bond, passe à un autre le soin de continuer. Ici encore, très belle virtuosité. -- Non vraiment, on ne me fera pas prendre ce roman pour un livre de début, avec les qualités et les défauts des livres de début. Les maladresses même ont leur sens et quand Gide manque un effet, ce c'est pas comme le comte de Passavant : soyez sûrs qu'il le fait exprès. Par exemple le passage de l'ange...

     D'ailleurs Gide ne nous cèle qu'à demi qu'il a gardé pleine conscience. Je vois presque un aveu dans le procédé d'auto-critique d'Édouard à l'égard des Faux-Monnayeurs.. C'est un moyen que Gide connaît bien ; il l'a déjà utilisé dans Paludes et l'on pourrait dire que, dans tous ses livres, plus ou moins, on en trouve trace. Edouard tient son journal de vie ; tous les personnages d'André Gide ont ainsi l'habitude des confessions quotidiennes. « La forte éducation puritaine... » dirait notre auteur. I1 y a mieux. Edouard est un romancier -- et un romancier qui écrit Les Faux-Monnayeurs . De même le héros de Paludes était un auteur qui écrivait Paludes. Cela permet à Edouard de discuter devant nous de points qui nous intéressent au premier chef : par exemple de savoir si ce titre est bon ou mauvais, comment doit être fait un roman, ce qu'Edouard pense de sa façon de grouper et d'animer les personnages. C'est donc un film qui s'interrompt de temps en temps pour présenter l'envers du décor. Cela est prodigieusement intéressant. Ah ! si le cinéma nous en donnait autant, il conquerrait plus facilement mon affection !

     Le résultat de tout cela est un énorme livre, confus, difficile à lire, et qu'il est sans nul doute impossible de comprendre si on ne le relit pas deux ou trois fois. Je ne veux pas résumer ici les diverses intrigues des Faux-Monnayeurs. Je ne vois guère l'utilité de cette tâche. Il y en a une douzaine qui sont à peu près toutes de la même importance et dont aucune ne manque d'intérêt. (Ici un léger défaut : il est difficile d'admettre que tous ces héros soient parents, cousins, amis ou amants.) Cette multiplicité d'intrigues exige beaucoup du lecteur, sans doute ; mais elle affirme un auteur d'une richesse prodigieuse et qui ne se réduit pas aux histoires squelettiques que nous avons accoutumé de lire ces temps-ci. Car enfin, il faut bien 1e dire ! Tant de fâcheux ont attaqué Gide qu'il n'est pas inutile de lui apporter un témoignage, si modeste soit-il : je n'aime pas le style de Gide dans Les Faux-Monnayeurs (il est vrai que volontairement le style ici est dédaigné), mais j'admire profondément l'intensité de ce livre, ses perspectives mystérieuses et tous les éléments de découverte qu'il nous offre, dans des domaines si opposés. -- Car ce n'est point pour admirer ou railler une telle oeuvre que nous avons entrepris cette note. Un critique a mieux à faire qu'à juger. Il lui faut comprendre.

     Les Faux-Monnayeurs, incontestablement, appartiennent à cette catégorie d'ouvrages qui nous apprennent quelque chose. C'est peut-être un goût quelque peu pédagogique que nous avouons ici : il importe peu. Qu'on relise la courte, mais excellente préface que Jacques Rivière plaça en tête du Comte d'Orgel, de Raymond Radiguet. Je me rallie pleinement à l'opinion de ce grand esprit : quel que soit son objet, je donne toujours la préférence à la découverte et méprise la simple distraction. Or un livre comme Les Faux-Monnayeurs. nous ouvre des horizons nouveaux, dont quelques-uns sont assez sombres. Il montre en chacun des hommes des forces insoupçonnées, souvent antagonistes. Il souligne les oppositions psychologiques toujours possibles ; il insiste sur la célèbre théorie des postulations multiples et simultanées vers le bien et le mal. Bernard croit haïr M. Profitendieu, mais il s'aperçoit que peut-être, cet homme qui le savait un bâtard, l'a aimé plus que ses autres enfants. Alors il change de sentiment et ce qui, en lui, était haine, tout naturellement, il le découvre naissante affection.

     Dans cet ordre d'idées, les personnages les plus intéressants sont ceux du vieux La Pérouse et du petit Boris. Celui de Strouvilhou pourrait l'être autant, mais il n'a pas attiré Gide qui l'a négligé, le jugeant sans doute trop matériellement « faux-monnayeur ». La Pérouse et Boris sont intéressants dans leurs névroses, mais assez peu en fonction de leurs névroses. S'il y a une maladresse involontaire dans Les Faux-Monnayeurs, c'est bien celle qu'a commise Gide, brûlant ses vaisseaux, en faisant allusion au freudisme à propos de Boris. Il emploie la psychanalyse avec un manque de doigté qui sent l'innocence.

     Mais plus encore que dans la psychologie, c'est dans le domaine moral que ce livre nous fait accomplir les plus belles découvertes. Il complète la connaissance profonde que nous avions de la pensée gidienne ; il ajoute à la doctrine subjacente à son oeuvre, celle de la prédominance de l'esthétique. La morale de Gide est une morale d'équilibre, d'eurythmie, de réussite dans le choix des proportions. Elle exige de la conscience qu'elle garde un sens de la beauté morale (ce qui n'est pas forcément conforme à celui de la morale). Elle est nietzschéenne d'origine dans la mesure où elle préconise le plein accomplissement de soi-même. Les Faux-Monnayeurs ? Un traité de morale pratique.

     Mais ce titre ? Ah, comme il a embarrassé les critiques ! Même M. Henri Hertz qui, dans l'excellent article qu'il a écrit pour La Nouvelle Revue Française, se demande le sens précis de ces mots ! Homme de peu de foi ! -- Ou je me trompe fort, ou Gide, en deux ou trois points de son oeuvre, a indiqué le sens exact de ce titre. Qu'on nous pardonne de citer ici ce que nous écrivions ailleurs au cours d'un article d'ensemble sur 1'oeuvre de Gide : « Peuvent être taxés de Faux-Monnayeurs (indépendamment de toute intrigue et de toute anecdote) ceux qui, par l'acceptation d'une discipline extérieure, d'une morale à laquelle ils ne donnent qu'une adhésion superficielle, se cachent le visage sous un masque, tendent à autrui des valeurs qui ne sont pas réellement celles qui leur appartiennent, s'en tenir strictement à cette ligne de parfait équilibre, de pure sincérité est une tache fort difficile », c'est pourtant le but que nous désigne André Gide.

     Et pour proposer une telle explication, je me base sur Gide lui-même. Sur divers passages des Faux-Monnayeurs, en particulier les phrases suivantes de Bernard : « Je voudrais, tout le long de ma vie, au moindre choc, rendre un son pur, probe, authentique. Presque tous les gens que j'ai connus sonnent faux. Valoir exactement ce qu'on paraît : ne pas chercher à paraître plus qu'on ne vaut. » -- Puis sur deux fragments que l'on trouvera dans les Morceaux choisis, l'un page 397, l'autre page 430 et suivantes. -- Enfin à quelques phrases que j'extrais d'une lettre que Gide adressa à un auteur contemporain et qu'il a publiée. « Ce n'est point que je ne reconnaisse, et depuis longtemps, la justesse de vos maximes, mais certaines d'entre elles me paraissent bien moins en rapport avec celui que vous êtes qu'avec celui que vous voudriez qu'on vous crût... Je ne prétend pas que vos aphorismes ne soient pas sincères -- non -- mais que très sincèrement vous vous trompez sur vous-même et nous trompez. » La définition des Faux-Monnayeurs, du comte de Passavant en particulier, la voilà. La question n'est pas de savoir si je prends à mon compte les griefs que Gide adresse à cet écrivain -- je veux dire à Passavant. Ce qui m'intéresse, c'est de deviner le sens de ce terme mystérieux (auquel Gide a encore ajouté du mystère en brochant sur le tout une anecdote de police). Si je me trompe, Gide saura bien le dire. Mais je crois plutôt que de toutes façons il protestera. N'importe. Les lecteurs curieux trouveront ces lignes avec quelque joie, dans Incidences, à la page soixante-sept.

 [Repris dans le BAAG, n° 23, juillet 1974, pp. 20-24.