L'Opinion

 

André THERIVE

13 février 1926

 

     Un roman de M. André Gide est toujours attendu comme une belle oeuvre ou une oeuvre importante : aubaine pour les lecteurs ou fortune pour les critiques. Les Faux-Monnayeurs n'avaient paru qu'à demi dans la Nouvelle Revue Française et piquaient fort la curiosité ; d'autant plus que M. Gide ne se décide pas à publier les mémoires commencés sous le titre Si le grain ne meurt, et qui formaient, dit on, une pierre de scandale. Depuis La Symphonie pastorale , c'est à dire depuis près de cinq ans, M. Gide a fait taire le romancier qui est en lui. Ce n'est pas qu'il ait fait beaucoup parler la critique ; mais ses essais (Dostoïevsky et Incidences) marquaient assez qu'il ne cessait de méditer sur les influences qu'il a subies et les influences qu'il exerce. Il a eu conscience de jouer un grand rôle spirituel auprès des jeunes écrivains après la guerre ; il a donné le ton à une certaine littérature, et peut-être lui a t elle aussi donné son ton, car on ne saurait dire si les maîtres ne sont pas souvent les reflets des disciples qu'ils ont suscités.

     Joignez à cela que Les Faux-Monnayeurs présentent un livre d'idées, et plus actuel qu'il ne veut paraître (car l'action est censée se dérouler il y a vingt ans). Sans la mention d'Alfred Jarry, pas un détail de moeurs ne ferait supposer que la date exacte n'est point 1924, celle où sans doute le livre fut terminé.

     On est donc intrigué par Les Faux-Monnayeurs. On l'est surtout de voir M. Gide donner cet ouvrage pour "son premier roman". Il a soin de ranger Les Caves du Vatican parmi les soties, mot assez impropre qui désigne ici bel et bien des contes satiriques. Pour L'Immoraliste, La Porte étroite, Isabelle et La Symphonie, ce ne sont que récits ; sans doute parce qu'ils paraissent à M. Gide trop dépouillés, trop linéaires, trop composés enfin pour mériter le nom de romans.

     Précisément, Les Faux-Monnayeurs déçoivent bien les lecteurs habituels des romans à la française ; au point que le titre qu'ils revendiquent leur serait aisément refusé. C'est un livre non pas touffu, mais confus, et au bout du compte fatigant, non point par excès de matière, ni par balzacisme, mais plutôt parce qu'il est évident, au moindre lecteur, que les aventures y sont fort peu de choses, que de nouer et dénouer l'intrigue n'importe nullement à M. Gide, ni le sort de ses personnages dans la vie, ni le dramatique en soi, ni même, si vous voulez, la psychologie individuelle au sens propre du mot, bien qu'elle soit dans Les Faux-Monnayeurs des plus fines et des plus adroites... Que reste t il donc ? Ce que les Allemands qui ont pratiqué le genre avant les Russes, ont nommé le "Bildungsroman", le roman d'une formation, ou de plusieurs... Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister en sont un bon exemple ; et nous crierions au miracle devant le livre de M. Gide si, malgré tout, il n'existait déjà chez nous L'Éducation sentimentale... et, mon Dieu, Les Déracinés qui sont du même modèle.

     Ces deux derniers ouvrages proposent, comme Les Faux-Monnayeurs eux mêmes, l'histoire de plusieurs jeunes gens à la fois. La multiplicité des héros est toujours une servitude dangereuse, quand ils sont à peu près égaux au départ et à l'arrivée. L'histoire se charge de montrer la carrière des hommes, pleine de monotonie autant que de tumulte ; mais si le roman s'en mêle, il a tôt fait d'être fâcheusement semblable à la vie ; savoir languissant, capricieux, désordonné, ennuyeux même. Il est vrai que la Vie est tenue aujourd'hui pour le grand modèle de l'art. Ce qui gêne un peu dans Les Faux-Monnayeurs, c'est que les personnages ne sont pas tous très discernables. Il en est de pittoresques, un peu caricaturaux, ou un peu tragiques, dont on se souvient fort bien ; par exemple le jeune comte de Passavant, ou le malheureux Armand Vedel, cynique désespéré. Mais j'avoue ne pas voir très bien ce qui distingue le jeune Bernard Profitendieu du jeune Olivier Molinier ni même de Vincent, l'aîné de celui ci. Ils sont tous agréables à voir, ou plutôt à imaginer (car l'auteur cache jalousement leur aspect physique), impulsifs, juvéniles, inquiets, amoraux de nature, immoralistes de principe, et vivent dans la société bourgeoise presque aussi librement que des princes de tragédie. Leur classe, leur milieu, les conditions matérielles de la vie, le bachot à passer, la bourse à tenir pleine, tout ceci pèse sur eux fort légèrement. D'un certain point de vue, ce roman n'a pas l'air très ancré dans la réalité ni même dans la vraisemblance - Dieu merci, car le vice le plus sale nous y est donné comme la chose du monde la plus naturelle. Il est probable que l'immense foule des lecteurs se dira : "Drôle de monde ! Drôle de gens !". Pareillement certains comparses ressemblent fort à des lutins ou à des symboles volants : un certain Strouvilhou, qui incarne probablement le satanisme, est un gamin dégénéré ; Boris, et même le lycéen Georges et ses acolytes n'imposent pas très fort leur existence à notre imagination.

     Mais on a un peu honte à raisonner si bourgeoisement, devant un témoin mystérieux, dédaigneux et sardonique qui s'appelle Edouard, intellectuel de profession, romancier d'aspiration, et qui est chargé par M. Gide d'épier philosophiquement le déroulement de l'histoire. Cet Edouard en tient même le journal ; et vous vous doutez qu'il y mépriserait profondément le romanesque ordinaire et toute espèce vulgaire d'intérêt.

     Il ressemble, sur certains points, au héros de L'Immoraliste ; il est très épris de beauté masculine ; il aime beaucoup voir la nature perverse des choses vaincre les lois divines et humaines. Il adore régulièrement les malfaiteurs, les monstres, les détraqués. C'est un amateur d'âmes d'une espèce très singulière. Il existe avant la première page, il survit à la dernière. Il disserte - et fort bien - sur toutes les questions en vogue de la littérature, de la psychiatrie, de la philosophie ; il pense souvent à Tityre, vous savez, celui qui voulait écrire Paludes comme il rêve, lui, d'écrire un jour Les Faux-Monnayeurs. (Ce roman fictif donne son titre au véritable ouvrage de M. Gide, en même temps qu'une histoire de fausses pièces d'or qui courut jadis dans Montparnasse, on s'en souvient, avec un certain scandale de messes roses.)

     Edouard donc, est surtout là pour prendre du roman la conscience que l'auteur nous en voudrait voir prendre : sous ses yeux les gens ne cessent de se croiser, de se rencontrer par miracle, comme dans le plus fantastique roman d'Elémir Bourges ; il sait bien, cet Edouard, que M. Gide se moque absolument des coïncidences romanesques et joue ainsi des marionnettes pour nous montrer la vanité du guignol dont raffole la multitude. Il y a à dessein dans Les Faux-Monnayeurs, comme dans Les Caves du Vatican, un élément feuilletonesque, qui ne prête pas à sourire, des inventions bouffonnes, mais faciles, qui sont au propre la dérision du théâtre et même de la vie. Je crains bien aussi que parfois, la psychologie elle même ne soit traitée avec la même désinvolture, du moins chez les personnages du second plan. Il y a un nommé Douviers à la cantonade, mari complaisant, digne de La Nouvelle Héloïse et des Affinités électives, qui n'est sans doute qu'un fantôme ridicule ; et un ménage de pasteurs marchands de soupe, austères tenanciers d'une pension dévergondée, qui ferait la fortune d'un vaudeville. Jusqu'au vieux musicien La Pérouse, dont la métamorphose en pion, après divers avatars touchants et sinistres, jusqu'à la garçonne Sarah, jusqu'à Laura, la chaste adultère, jusqu'à Lilian Griffith, héroïne de Paul Morand pour 1905, qui servent peut être à meubler le roman et à dérouler sous l'oeil d'Edouard la farce absurde de l'humanité. Il est beau de nous intéresser si longtemps à un personnel dont nous ne réalisons pas une minute les aventures, dont nous voyons mal les figures, dont nous concevons à peine l'âme incohérente, et qui sert surtout à nous faire penser sur des modes nouveaux, des modes probables, des modes à la rigueur possibles, de la morale et de la psychologie. Les Faux-Monnayeurs sont au roman ce qu'est à la géométrie euclidienne cette géométrie à quatre dimensions, dont les grands mathématiciens conçoivent fort bien la logique. C'est le roman d'une humanité qui existerait si...

... Si brusquement croulaient, à la joie de M. Gide, toutes les conventions qui, paraît il, oppriment la sincérité et la liberté. Ce sont là deux choses. La sincérité absolue serait de scruter nettement dans notre âme les instincts monstrueux qui s'y trouvent, à développer même l'individualité dans ce qu'elle a de despotique, d'épouvantable, mais d'irréductible à rien autre, de tout neuf, de tout frais, la jeunesse éternelle du monde. La liberté serait de faire passer tout cela en pratique. Tâche beaucoup plus difficile, car les autres individus existent et vous le font bien voir : un équilibre accepté de toutes les concessions et de toutes les servitudes, au détriment de la liberté et de la sincérité, telle est la vie en société. Les héros des Faux-Monnayeurs ont une chance exceptionnelle : celle de vivre tous entre eux, dans un clan idéal, un peu à la façon des hors la loi, des "affranchis". Je ne dis pas que ce milieu soit controuvé, mais enfin il est hors la vie, s'il n'est hors la loi. Tous ces monstres, petits ou grands, vivent sous vitrine. Voilà pourquoi on va les regarder avec plaisir, non sans dégoût, sans trop d'horreur.

     Et pourtant, à certains égards, Les Faux-Monnayeurs ressemblent de façon frappante à un des romans les plus vivants de notre époque, aux Thibault de M. Roger Martin du Gard : même classe sociale d'origine, mêmes aventures parfois, mêmes personnages souvent. La différence de l'un à l'autre livres est celle d'une rêverie d'intellectuel à une chronique puissante de romancier. Je ne sais pas préférer dogmatiquement celle ci à celle là... Edouard, qui porte souvent la parole pour M. Gide, son créateur, tient mille propos très intéressants sur l'art littéraire. Il fait un beau jour l'éloge de ce "volontaire écartement de la vie" qui est, dit il, le propre des oeuvres classiques. Soit. Mais peut être a-t-il un faible pour les sujets exceptionnels, et non pas les sujets "représentatifs" qu'affectionne le classicisme. Sa dilection frénétique pour l'individuel le pousse à rêver d'une oeuvre sans sujet, sans contours, ou mieux encore, de la genèse d'une oeuvre plutôt que de son achèvement. Cela conduit en droiture au silence pur et simple, au néant. Rien d'étonnant si finalement il n'en écrit point une ligne, ni si ses disciples aimés professent devant lui une manière de pré-dadaïsme qui nie simplement la littérature, en refusant pour elle toute servitude... Les discussions sur ce sujet sont bien vaines : il est trop clair qu'une chose ne s'incarne qu'en se limitant (ne se pose qu'en s'opposant, disent les philosophes) et que la haine de toute contrainte n'est pas du tout l'amour de la vie, mais la haine de la vie. En ce sens, M. Gide fait bien figure de démoniaque. Son plaisir à imaginer ce qui se passerait si les lois, la statique du monde n'existaient pas, sa tendance à souffler la colère contre ce qui existe, cela émane peut être de Celui qui, d'après Goethe, a été créé pour dire toujours Non. S'il s'en persuade, M. Gide sera bien content : le satanisme est un de ses dadas préférés.

     A l'égard des lettres, il est amusant de le voir prêter aux jeunes gens de 1905 des théories et même des farces incongrues que nous vîmes en 1905. Il en cite tels traits, de souvenir peut être, qui montrent que rien n'est nouveau sous le soleil. Mais on se demande alors pourquoi cette indulgence secrète à ce qui n'engendre que stérilité et enfantillage, bouderies contre la logique et, après tout, contre le bon sens, qui est le meilleur gage de la liberté.

     Les gens qui peuplent son roman ne nous paraissent jamais admirables ; aimables parfois, par intermittence, ce qui ne signifie pas séduisants ni même sympathiques : un seul, le lamentable vieillard La Pérouse, trouve des accents humains pour nous faire sentir l'horreur de la déchéance et de la mort. Encore Edouard qui l'écoute, n'en sourcille t il pas. Il n'y a donc pas de roman moins émouvant, moins pathétique que Les Faux-Monnayeurs ; il n'en est pas de plus intéressant. On en discuterait à perte de vue. Vous aurez sans doute remarqué que je n'ai soufflé mot du sujet. Un résumé n'en rendrait que l'incohérence, l'insignifiance voulues, ou la complication arbitraire. Il ferait peut être aussi sentir l'odeur assez équivoque qui règne dans le livre, un cynisme apprêté, si apprêté qu'on n'en tient pas rigueur ; car le lecteur doit se montrer beau joueur devant qui l'affronte pareillement... Je ne sais non plus s'il doit attacher de l'importance à l'emblème du titre : les "Faux Monnayeurs" symbolisent à la fois les gens de libre fantaisie qui ne tiennent pas la réalité pour une valeur fixe, mais lui préfèrent la représentation qu'ils s'en font, monnaie instable et pour eux précieuse... Les faux monnayeurs sont aussi les gens qui répandent sciemment le mal et le désordre dans ce monde qu'ils trouvent empoisonné par l'ordre et le bien. Ce sont, en bref, les immoralistes.

     Tout cela n'est pas fort clairement exprimé : l'expression étant forcément une atteinte humaine au divin, qui reste ineffable et inexprimé. Et pourtant, les dissertations, les conversations dans Les Faux-Monnayeurs ont, comme les parties narratives, cette clarté nue, cette lumière sans brillant qu'obtient à merveille le style de M. André Gide : naturel jusqu'au familier, simple jusqu'au négligé, il donne apparence de vie à ce rêve contre la vie. On peut dire, après toutes les critiques, et malgré tous les dégoûts, que Les Faux-Monnayeurs, bien loin d'être un maître-livre, sont encore le livre d'un maître... Une fois de plus, la fausse monnaie, l'art dangereux, triomphe de la bonne.

 [Repris dans le BAAG, n° 22, avril 1974, pp. 41-49].