L'Europe nouvelle

Albert THIBAUDET

 

20 février 1926

Il y a plus de dix ans qu'André Gide a annoncé qu'il écrirait sous ce titre un roman, son premier roman, ayant cru devoir désigner sous d'autres noms, assez variés, ses livres précédents. C'est un de ces titres auxquels on tient avant de savoir comment on les justifiera. Et, à vrai dire, il n'est ici justifié que par accident : l'émission de fausse monnaie ne figure qu'au second plan dans les pratiques ordinaires des collégiens qui sont les héros du livre, et qui commencent par le vol pour finir -- provisoirement -- par l'assassinat d'un camarade. Mais certainement Gide avait besoin du symbole de la fausse monnaie, et de suggérer, par l'enseigne ce son livre, qu'il écrivait le roman des valeurs truquées, des natures qui se mentent à elles-mêmes : la part du diable. Gide, qui a toujours eu un coin religieux, s'est montré depuis quelques années, peut-être sous l'influence de Dostoïevsky, très préoccupé du Malin.

     Le vrai titre du livre, à mon goût, eût été Les Amis d'Edouard -- je n'ose dire Les Enfants d'Edouard. Une partie en est occupée par un Journal d'Édouard, en qui nous devons reconnaître l'auteur. Edouard fait auprès de cette jeunesse figure d'un oncle intelligent, subtile tentateur, plus érotique que ne le souhaitent les pères de famille, moins cependant que, sur la foi des dernières pages de Corydon, ne l'attend le lecteur. Edouard écrit un roman, qui précisément s'appelle Les Faux-Monnayeurs, et qui se compose ainsi sous nos yeux. Rien de plus intéressant que les réflexions d'Edouard sur ses jeunes amis et surtout sur l'art du roman. Un des titres possibles du livre serait d'ailleurs Edouard écrit un roman.

     Raconter ce roman serait le meilleur moyen de tromper le lecteur sur son contenu. Comme tels autres livres de Gide, Paludes, L'Immoraliste, il est fait des incidents les plus menus, d'histoires qu'on peut appeler puériles sans mettre dans ce mot aucun sens péjoratif, et simplement parce que ce sont en effet des histoires d'enfants qui jouent aux hommes, ou, plus précisément, d'adolescents. L'auteur en fait accepter le détail, le critique en ferait accepter malaisément le schème. Les quatre cinquièmes de ce livre de cinq cents pages denses exposent et développent des mouvements de sensibilité adolescente, c'est à dire ce qu'il y a probablement de plus difficile dans la psychologie et le roman. Cette difficulté, Gide l'a-t-il surmontée ? Edouard a-t-il compris et rendu les amis d'Edouard ? Edouard a-t-il écrit dans ses Faux-Monnayeurs un roman authentique de l'adolescence, ou bien le livre qui circule sous l'effigie de ses amis est-il l'oeuvre, lui aussi, d'un faux-monnayeur ?

     A cela on ne saurait répondre en bloc, mais par des distinctions de détail. Un roman, soit, bien que je rattache plutôt ce livre au courant de L'Immoraliste, et que le caractère de roman me paraisse beaucoup plus développé dans Les Caves du Vatican. Mais au moins autant qu'un roman du monde de l'adolescence, j'y vois un roman, très intéressant et en somme réussi, du monde gidien.

     Le livre abonde en personnages, en épisodes, adroitement filés et où se reconnaît une des qualités ordinaires de Gide : une entente parfaite de l'art du récit. Mais, au centre du livre, et comme son système cérébro-spinal il y a le journal d'Edouard, la suite, en somme, de celui que nous avons lu dans Paludes et dans L'Immoraliste -- journal d'expériences humaines (Edouard étudie ses amis), d'expériences morales (Edouard expose ses idées sur la vie), d'expériences littéraires (Edouard réfléchit sur le roman qu'il écrit).

     Un tel livre sera d'autant plus intéressant que l'auteur sera plus intelligent. C'est dire qu'on peut tenir Les Faux-Monnayeurs pour un livre parfaitement réussi, mieux réussi, à mon goût, que Les Caves du Vatican. Gide appartient à la classe des grands critiques beaucoup plus qu'à celle des créateurs : Les Faux-Monnayeurs resteront avec Les Déracinés un des excellents types de roman critique qu'ait donné notre temps.

     Analogie entre Les Déracinés et Les Faux-Monnayeurs pourrait d'ailleurs être poursuivie, à condition qu'on l'arrêtât à un certain point. Tous deux représentent ceci : l'élan vital d'une jeune équipe adolescente, où l'auteur a un représentant, ce qui mêle l'autobiographie au roman comme le lierre à l'arbre. Les grosses différences sont d'abord que chez Barrès, l'adolescence est réduite à une sorte d'ordre commun, un peu conventionnel, de 1a jeunesse, tandis que chez Gide elle est regardée comme un monde particulier, imprévu, illogique, -- et ensuite et surtout que le roman de Barrès est le roman d'un politique, le roman de Gide, celui d'un psychologue et d'un moraliste qui se voudrait d'ailleurs plutôt psychanalyste et immoraliste.

     Et voici un point curieux. Des sept Lorrains de Barrès, il y en a deux qui, pour des raisons liées de près aux idées de Barrès sur la société française, sont destinés à devenir des assassins. La vocation de l'assassinat fait partie intégrante de l'élan vital de l'équipe lorraine. Or les valeurs d'assassinat des Déracinés sont remplacées dans Les Faux-Monnayeurs par des valeurs de suicide ! Suicide manqué d'Olivier, suicide de Boris, qui est d'ailleurs aussi un assassinat. Edouard, qui était déjà mêlé au suicide d'Olivier, est en somme responsable de celui de Boris, qu'il a fait placer, par une sorte de sadisme, dans une pension. protestante où il savait qu'il serait particulièrement malheureux. Ses réflexions à ce sujet sont d'un beau dilettantisme : ce petit Boris était décidément un faible ; son acte est inélégant ; il a d'ailleurs le tort de ressembler à un fait divers réel d'il y a une quinzaine d'années, et pour ces raisons il ne figurera pas dans Les Faux-Monnayeurs, où il figure tout de même. Le livre finit sur ce mot du journal d'Édouard : « Je suis bien curieux de connaître Caloub », un gamin de quinze ans. Pourvu que le petit Caloub ne se tue pas, lui aussi !

     Aussi, avec ce suicide qui rôde autour de ces adolescents, Les Faux-Monnayeurs sont ils un roman amer. L'adolescence n'y est point flattée. Notons d'ailleurs que le roman se passe il y a plus de trente ans, dans les dernières années du XIXe siècle, et que beaucoup de ses traits se réfèrent à la psychologie de ce temps, où l'adolescence paraissait être, plus qu'aujourd'hui, un âge ingrat. Depuis ce temps, les sports sont venus, une autre figure s'est dessinée, qui aura aussi, un de ces jours, son roman.

     Et c'est un roman plein. Presque rien n'y paraît indifférent. On y sent vibrer un sentiment ininterrompu d'intelligence, d'ordre et d'harmonie. Ces cinq cents pages ne paraîtront point trop longues. Il est vrai qu'on peut en dire autant de tous les livres de Gide. Quant à croire que cela puisse et doive plaire à tout le monde, c'est une autre affaire, et peu de romans nous obligent davantage à considérer comme pratiquement juste le principe selon lequel on ne saurait disputer des goûts. Mais comme, d'autre part, on ne peut guère parler à fond des Faux-Monnayeurs sans en disputer, nous nous arrêterons à la surface.

 [Repris dans le BAAG, n° 26, avril 1975, pp. 19-22].