James de COQUET, Le Figaro, 21 février 1932.

Repris dans le BAAG, n° 43, juillet 1979, pp. 67-8.

Numérisation : Bernard MÉTAYER, pour l'Atag, décembre 1999.

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

AU THEÂTRE DE L'AVENUE : OEdipe, drame en trois actes de M. André Gide ; Le Miracle de saint Antoine, farce en deux actes de M Maurice Maeterlinck.

     Cela commence comme un compte rendu d'OEdipe roi   par Francisque Sarcey. Un bon bonhomme, familier, fait de la tragédie un drame de famille et ramène les héros aux proportions humaines. A peine le rideau levé, OEdipe, descendu par un escalier qui semble déboucher du ciel, s'avance vers l'orchestre et se présente en toute simplicité : « C'est moi OEdipe et je puis dire que je suis un type qui a bien réussi dans l'existence. J'ai une brave épouse, de beaux enfants, un bon peuple, un bon estomac, et je suis aussi fort sur les énigmes que mon célèbre confrère du Mans. Si je suis heureux, si j'ai rivé son clou au Sphinx, c'est que je ne suis pas un esprit inquiet. Je suis un homme de bon sens et de décision. » Nous ayant donné toutes ces assurances sur son bonheur et ses dons de gouvernement, OEdipe confère avec le choeur des Thébains sur les moyens de conjurer la crise, c'est-à-dire la peste qui sévit sur la ville. Le brave Créon, toujours si dévoué, est allé consulter l'oracle à ce propos. Il ne saurait tarder à revenir. Justement le voici qui arrive, côté jardin, et coiffé d'un chapeau de jardinier. « Alors, qu'en dit l'oracle ? », lui demande OEdipe. Le messager prend des airs mystérieux. Les secrets des dieux ne sont pas faits pour les oreilles du peuple. « Taratata ! lui dit OEdipe, est-ce que le peuple n'est pas le premier intéressé à voir la fin de la peste ? Alors, pourquoi lui faire des cachotteries ? Il faut même faire venir Jocaste et les enfants car ils sont de bon conseil. » Et devant la famille réunie, Créon fait connaître les conditions des puissances supérieures : la peste ne finira pas tant qu'on n'aura pas puni le meurtrier de Laïus. « Ah ! si je le tenais ce cochon-là... », dit OEdipe en propres termes. Cette indignation est feinte. Il ne nourrit pas une haine farouche contre l'assassin de Laïus qui, en somme, lui a fait sa situation en vidant le trône de Thèbes et la couche de Jocaste. Créon, lui-même, qui est un parfait opportuniste, s'accommode fort bien que l'assassin du roi reste impuni.

     Ayant ainsi transposé l'oeuvre de Sophocle sur un ton de comédie, M. André Gide passe à des exercices plus sérieux, et il nous donne la confession d'OEdipe. Celui-ci a répondu à la question du Sphinx par un mot : l'homme. [68] Mais il n'aurait même pas eu besoin de connaître la question pour savoir ce qu'il fallait y répondre. Ce mot d'homme, nous dit-il, c'est la clef de l'Univers. Et cela nous vaut une tirade fort contestable, mais extrêmement brillante, sur l'homme roi de la création et dont Dieu ne serait, en mettant les choses au mieux, que la plus noble conquête. Ce passage est un des meilleurs de la pièce avec un autre, moins subversif, et qui d'ailleurs sert de corollaire au précédent, où OEdipe se félicite d'être bâtard et de ne traîner avec soi ni patrie ni héritage.

     Quant au drame proprement dit, son développement suit la tragédie de Sophocle. Il s'agrémente seulement de quelques scènes inédites dont une entre Etéocle et Polynice qui, devançant Freud, s'inuiètent des dangers du « refoulement ». En somme, M. André Gide a eu raison de nous avertir que dans sa pièce, le bouffon se mêlerait au tragique. Seulement, son tragique n'est peut-être pas aussi intense qu'il l'avait cru. Et cela tient à ce qu'il nous présente d'abord le personnage d'OEdipe sous les dehors les plus bourgeois. Il n'y avait pas de meilleure façon de le démonétiser pour la tragédie que d'en faire un homme comme tous les autres. Imagine-t-on Boubouroche s'avisant soudain de jouer les Othello ?

     L'interprétation ne brille pas d'un éclat exceptionnel. M. Pitoëff joue le rôle d'OEdipe avec son intelligence habituelle. Mais sa diction fait que parfois c'est lui le Sphinx et que c'est le public qui est l'OEdipe.

     Le spectacle se termine par une reprise du Miracle le saint Antoine, cette farce amère de M. Maurice Maeterlinck où nous voyons le pauvre saint Antoine de Padoue, qui en réalité était de Lisbonne, trahi une fois de plus, car on lui prête aussi une grande barbe, alors qu'il était imberbe. Cela d'ailleurs n'enlève rien au comique de la pièce qui est assez médiocrement jouée si ce n'est par M. Jean Hort et par Mme Pitoëff qui est remarquable dans les traits de la vieille servante.

Retour au menu principal