Jean de COUNE, Le Vaillant, 10 février 1932.

Repris dans le BAAG, n° 44, octobre 1979, pp. 90-92.

Numérisation : Bernard MÉTAYER, pour l'Atag, décembre 1999.

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

[C'est dans la rubrique " Les Livres " du journal liégeois Le Vaillant  que parut cet article dû au romancier wallon de Joie sur Meuse.]

 

OEDIPE, trois actes d'André Gide

     Nous avons eu Amphitryon 38. Voici un OEdipe. Quel numéro d'ordre devrait-on donner à cette vieille fable ? De Sophocle à Monsieur André Gide, qui n'a voulu dire son mot sur les tristes aventures du Roi de Thèbes ? C'est d'ailleurs une louable chose et ceux qui veulent nous montrer que les vieilles fables sont toujours jeunes ont bien raison. On appelle cela l'éternité des Classiques...

     Les vieux auteurs habillés de moderne langage ont souvent fort bonne mine. Souvent cela les rapproche de nous, les rend plus vrais, donc plus grands encore. Sans doute. Mais, en agissant de la sorte, comme on l'a fait parfois avec succès, on a pour but de souligner une oeuvre, de la rendre plus directe, plus vivante, et c'est fort bien.

     Mais quand on défigure une oeuvre, quand on lui fait rendre un son faux qu'elle n'a jamais eu, c'est une autre histoire ! Il ne viendrait à l'esprit de personne de nous conter Phèdre  comme une petite histoire assez scabreuse, sans plus, et de faire table rase de toute émotion, de toute grandeur. Tandis qu'au contraire, Phèdre  en langage moderne, mais sans rien changer aux sentiments exprimés, sans fausser les teintes, serait encore une très grande chose. Si l'on venait, d'autre part, y mêler de douteuses plaisanteries de concierge, un esprit satirique fort mal venu et une très bourgeoise vulgarité, ce serait plutôt une faute de goût !...

     C'est à peu près ce que Monsieur André Gide vient de faire avec OEdipe. Il [91] est très possible que je me trompe et ne comprenne rien du tout à ce qu'il a voulu nous faire sentir. Je l'avoue humblement... mais je serais enchanté si cela était.

     Que l'on interprète très librement les auteurs d'hier et même d'avant-hier et qu'on les traduise en style d'aujourd'hui, soit. Mais que l'on ne défigure pas, sous couleur d'interpréter ! Or, Monsieur André Gide a défiguré l'histoire d'OEdipe, il l'a diminuée. Il ne reste, dans son oeuvre, que d'assez plates discussions de famille... et quelle famille !...

     On ne retrouve presque plus rien de tout ce qui fait la tragique grandeur du drame grec : cette cité, ce peuple, dont derrière les décors on sent battre les souffrances, l'inquiétude et peut-être la colère. Dans l'oeuvre de Monsieur Gide, il ne reste plus que la scabreuse histoire d'un roi parvenu -- ou qui se croit tel -- et qui s'aperçoit avoir, par une fâcheuse méprise, tué son père et épousé sa mère. Ajoutez à cela que leur fille Ismène est charmante et que ses frères seraient très disposés à s'engager dans le genre d'amours dont la famille est coutumière...

     Aussi le drame final : OEdipe, découvrant sa faute et, dans son désespoir et son repentir, se crevant les yeux, cela n'ayant pas été amené par le ton presque badin du reste de la pièce, tombe parfaitement à faux et doit, à la scène, friser le ridicule. Il est vrai que le rôle était tenu par G. Pitoëff. Et Pitoëff peut faire des miracles.

     Ceci dit, remarquons qu'il y a dans cette pièce des choses tout à fait remarquables... Par exemple, la vie intense dont sont animés les personnages, leur relief saisissant : OEdipe, réaliste, jaloux de son pouvoir, non point parce que c'est le pouvoir : c'est son business à lui ; Jocaste, petite bourgeoise sensuelle ; le vieux Tirésias, pieux et radoteur ; Ismène, frivole et joyeuse : « Ma joie est une chose ailée... » ; Créon, grand seigneur, pas ambitieux pour un sou, mais jouisseur et fort heureux de trouver à la cour de son beau-frère les petits agréments du pouvoir sans ses ennuis !

     Surtout pour ce dernier, le pauvre Sophocle serait bien étonné s'il voyait comment sont accommodés ses personnages... Mais tels qu'ils sont, ils se présentent à la scène pleins de couleur et de vie. C'est quelque chose.

     Un point est extrêmement curieux dans cette nouvelle oeuvre de Monsieur André Gide. Il a, je viens de le dire, tout « chambardé », tout travesti, tout défiguré ; on ne retrouve presque plus rien, dans son récit, de ce qui nous a émus dans celui de Sophocle...

     Une seule figure est demeurée intacte. Et c'est un apaisement de la retrouver, parmi toutes ces pauvretés d'aujourd'hui, debout, inchangée et éternelle, toujours touchante et toujours pieuse : Monsieur André Gide n'a pas osé toucher au visage d'Antigone.

     Elle seule, dans cette lamentable histoire, a conservé son âme et sa beauté antiques.

     Prestige mystérieux des grandes héroïnes qui, peut-être, autour d'elles, trace [92] un cercle de défense ?

     Ou bien scrupule de Monsieur Gide ?

     La première hypothèse est plus plausible... et tellement plus sympathique !

 

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