Paolo MILANO, L'Italia letteraria, VIIIe année, no 43, 24 janvier 1932, p. 5 ; Lu, 5 février 1932.

Repris dans le BAAG, n° 43, juillet 1979, pp. 60-63.

Numérisation : Bernard MÉTAYER, pour l'Atag, décembre 1999.

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

[D'abord paru en italien -- nous donnons la référence d'après l'excellente Bibliograhie d'André Gide en Italie  d'Antoine Fongaro, p 118 -- , cet article fut repris, traduit en [61] français, dans Lu, sorte de revue hebdomadaire de la grande presse internationale, lancée en 1931 par l'éditeur Lucien Vogel et que dirigeait Louis Martin-Chauffier.]

 

OEDIPE  D'ANDRÉ GIDE

     La dernière pièce de Gide n'est pas -- comme l'ont affirmé trop hâtivement certains critiques -- un drame littéraire et antithéâtral par excellence. Gide y a voulu renouer avec la tradition classique du langage libre, que la France prétend avoir hérité de la Grèce par l'entremise de notre « seicento » italien.

OEdipe n'est point une tragédie

     Non certes que son OEdipe  soit une tragédie (Gide est trop adroit pour s'exposer aux risques qu'aurait comportés cette forme théâtrale). Il a préféré limiter le danger en introduisant dans son oeuvre d'abondants traits d'ironie et même des scènes manifestement comiques. Dans une lettre adressée à Georges Pitoëff, l'interprète de son héros, Gide prend soin de justifier lui-même cette conception. « Je vous en prie, n'annoncez pas mon OEdipe  comme une tragédie. Cependant, ce n'est pas non plus une comédie ; c'est un drame. Je veux dire par cela que le burlesque s'y mêle intimement au tragique. Et si je souhaite que cette pièce émeuve, je serais en échange fortement déçu si l'on ne devait point rire en l'écoutant. Ce que je crains par-dessus tout, c'est la déclamation, l'emphase sombre qui engendre l'ennui. Mais vous -- je le sais -- vous êtes de ceux dont la récitation sans pompe ni faste sait rester humaine malgré tout ce que le rôle que je vous confie peut avoir de surhumain. Je sais également que les acteurs qui vous seconderont réussiront à persuader aux spectateurs qu'il n'est point nécessaire d'avoir honte de pouffer de rire ouvertement, toutes les fois que le texte d'OEdipe  les y invitera. » Cette lettre, avec ses réserves voilées, nous donne déjà une idée de l'esprit hautement intellectuel de l'oeuvre.

     Gide adopte les données de la légende mythologique traditionnelle et lui emprunte tous les personnages, depuis Jocaste, Antigone, Créon et jusqu'à Tirésias. Mais il en donne une interprétation personnelle.

Les personnages

     Dans la première scène, OEdipe nous est présenté comme un homme d'environ quarante ans et exerçant le pouvoir royal depuis une vingtaine d'années. Il est au comble du bonheur et de la puissance. La certitude qu'il a d'être guidé dans tous ses actes par un Dieu bienveillant, lui donne une confiance en soi illimitée et, insensiblement, il va jusqu'à s'identifier avec son protecteur divin. Son orgueil est tellement inébranlable qu'il frise le comique : « Moi, j'agis toujours sur les conseils d'un Dieu ». Tout aussi ferme dans ses propos nous apparaît Tirésias, mais il s'y révèle le paladin de l'autorité religieuse : « Tu as souvent, OEdipe, le nom de Dieu sur les lèvres. Ce n'est point cela que je te reproche, mais de chercher en Dieu un approbateur, plutôt qu'un juge. Je te reproche de ne point le craindre. » Et, à Créon, il dit : « Comprends [62] bien que c'est dans notre commun intérêt de voir le roi s'agenouiller devant une puissance supérieure à laquelle chacun de nous peut recourir le cas échéant. »

Ironies protestantes

     On le voit, le conflit, passablement teinté d'ironie, est typiquement « protestant ». OEdipe incarne le prince luthérien qui essaie de se débarrasser de l'ascendant de l'Église. De plus, il est un héros essentiellement « gidien », tel que nous le rencontrons dans les diverses adaptations et livres de l'écrivain français. C'est un personnage dont les efforts tendent à la libération complète de tout lien, dont le but consiste à devenir « disponible ». Certaines sentences d'OEdipe dérivent directement de l'esprit dont sont empreints L'Immoraliste  et Les Nourritures terrestres. « Je ne veux ressembler à personne, sinon à moi-même. C'est une invitation au courage que de ne pas savoir qui nous a engendrés. »

     Étéocle, Polynice, Ismène personnifient à leur tour une génération délivrée de toute injonction, et occupée uniquement à jouir de ses actes. Ils représentent en somme ces « jeunes » que le romancier des Faux-Monnayeurs  a toujours enviés secrètement. « Au fond, que cherchons-nous dans les livres ? » demande Étéocle à son frère, « sinon une autorisation plus ou moins directe, une permission d'ennuyer, d'opprimer, de terroriser nos prochains ? » Et Polynice, plus loin : « Nous y cherchons l'autorisation de faire tout ce que les usages, la décence et les lois nous enseignent de ne pas faire

     Enfin, à côté de Tirésias, Créon personnifie le conservateur obtus, corrompu et cruel dans la défense de ses privilèges, personnage grotesque et féroce contre lequel polémise en sourdine toute l'oeuvre de Gide.

 

Déséquilibre

     Le drame de Gide accuse un déséquilibre de la charpente théâtrale très marqué. En effet, deux actes entiers se déroulent avant que soient révélés au héros son inceste et son parricide. C'est que Gide tenait absolument à ne pas renoncer à la scène entre OEdipe et ses fils, laquelle développe un thème favori de l'écrivain, thème que l'on pourrait définir « la pédagogie hérétique ». Tout comme le fait, dans Les Faux-Monnayeurs, Édouard devant Olivier, OEdipe y expose à Étéocle et à Polynice le principe de l'« autosuffisance » comme étant la clef du salut de l'individu. « Moi seul j'avais compris que le seul mot d'ordre qui pût nous empêcher d'être dévorés par le sphinx était : l'Homme ! Oui, c'est là la seule réponse qu'il importe de donner à tant de questions que l'existence nous pose : I'Homme ! Et cet homme, pour chacun de nous, c'est "soi-même" ! »

     Le dénoûment de la pièce est conforme à la tradition. OEdipe, devenu aveugle, quitte Thèbes, s'appuyant sur le bras de la fidèle Antigone, personnage dans lequel est esquissé le thème de la rédemption par l'amour.

     Dans le résumé que je viens de donner du drame de Gide, j'ai omis, pour [63] être plus bref, toutes les pointes, tous les passages grotesques intercalés dans presque chaque scène, et même aux points les plus pathétiques. Ainsi, au moment où OEdipe et Antigone s'apprêtent à quitter la ville, Ismène leur lance : « Je suis désolée de vous voir partir ainsi. Le temps de me préparer un costume de deuil, et je vous rejoins à cheval. »

     « Que m'importe d'être Grec ou Lorrain ? » se demande ailleurs OEdipe, qui ne recule pas devant les anachronismes. De même, les passages où Gide fait parler Créon, et les scènes où apparaissent les choeurs, fourmillent d'allusions à la vie contemporaine et de traits franchement comiques et « petit-bourgeois ». Ce mélange me paraît être -- je le répète -- un « alibi » de littérateur au souffle poétique un peu court, et incapable de s'abandonner complètement à son inspiration.

Drame géométrique

     Aussi, en fin de compte, le drame de Gide a-t-il tout d'une oeuvre d'idéologie géométrique. L'on sent que l'auteur a extrait du mythe le plus riche d'idées et de passions que connaissent les hommes, certains motifs auxquels il pouvait aisément appliquer ses pensées favorites. Il en est résulté un commentaire  aigu, qui rappelle parfois les anciennes soties, mais qui est, d'autre part, d'un lyrisme trop sentencieux.

     Gide est un écrivain à l'âme romantique, irrationnel, éperdument individuel. Mais il est en même temps doué d'un esprit critique extrêmement lucide qui l'induit constamment à enfermer ses élans dans des formes auliques ou -- comme c'est le cas pour OEdipe -- dans des vêtements classiques, et à les tempérer d'une polémique sociale extrêmement subtile, rehaussée d'une intelligence du jugement et d'une expérience de la vie souvent admirables.

     Sans doute, la pièce de Gide a-t-elle été accueillie par des applaudissements. Mais le public romain, plus instinctif que lettré, ne s'est guère laissé aller à beaucoup d'enthousiasme lors de la première, qui lui a été offerte avant même que les Parisiens aient eu l'occasion de se prononcer.

 

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