Le Figaro

 

 

Marcel BALLOT

29 novembre 1909.

 

     

     M. André Gide est un très noble et très pur écrivain. De parti pris, il se tient maintenant à l'écart de la mêlée littéraire ou, au moins, de cette « Foire sur la place » que nous évoquait naguère le biographe de Jean-Christophe. Aussi bien n'est-il pas sans quelque parenté avec M. Romain Rolland et, si l'on veut, avec M. Gustave Geffroy. Toutes différentes, toutes divergentes même que soient la manière et la tendance de ces trois auteurs, ils se ressemblent, en effet, par leur conception sérieuse de la vie, par leur morale un peu austère et par une sorte de gravité rude auxquelles ils savent allier l'art le plus scrupuleux et souvent le plus raffiné. Il semble, d'ailleurs, que M. André Gide ait lui-même écrit dès 1905 leur commune profession de foi et on nous permettra d'en transcrire ici quelques lignes, car ces brèves formules nous aideront à mieux comprendre les singulières beautés ou, pour mieux dire, les beautés singulières de [95] La Porte étroite.

     « Aujourd'hui surtout », disait-il, « je ne crois pas possible de séparer les questions éthiques des questions esthétiques. Une littérature n'est viable que si elle représente non seulement une manière de se comporter en face de l'art, mais encore de se comporter devant la vie. » Relisez les poèmes ou les récits de M. André Gide, Le Voyage d'Urien ou Les Nourritures terrestres, Saül ou Philoctète, Le Roi Candaule ou Le Prométhée mal enchaîné, L'Immoraliste ou La Porte étroite, vous constaterez qu'ils tendent tous à une interprétation philosophique autant qu'artistique de l'être, de la destinée humaine et du mystérieux Univers. Vous le constaterez particulièrement en ce dernier ouvrage sur lequel plane un assez étrange idéal de renoncement stérile et de farouche sainteté, -- idéal si déconcertant que la femme qui lui fait tant de vains sacrifices va, sans doute, comme à nous, vous paraître bien irréelle. Mais ce sera le moment de nous remémorer comment M. André Gide s'expliquait, il y a quelques années, sur la décadence du roman : «  Un des signes de ce déclin, c'était, selon lui, l'impuissance des romanciers à créer des caractères neufs, car le signe des grandes époques est, au contraire, d'en avoir su créer. Ces caractères nouveaux n'apparaissent que lorsque l'état des moeurs leur permet de se former. En attendant, les romanciers vivent sur une bibliothèque de caractères déjà connus et leur rôle se borne à feuilleter les oeuvres antérieures. Or, nous avons suffisamment scruté les caractères qu'on nous avait légués. Les jeunes gens naissent avec d'autres étoiles sur leur tête » -- hum ! M. Gide se porterait-il garant de ce bizarre phénomène cosmique ? -- « et nous sommes à une heure où de nouveaux caractères sont possibles. Je crois », concluait-il, « que nos jeunes romanciers sont pénétrés de cette vérité ; c'est pourquoi j'ai confiance dans l'avenir du roman de demain. »

     Faut-il s'étonner, après cela, qu'il ait aussi voulu prêcher d'exemple et qu'il se soit ingénié à créer un caractère neuf ? Malheureusement les caractères neufs sont, par définition, un peu exceptionnels et l'exception s'écarte de la vraisemblance, sinon de la vérité. M. Gide n'aura donc pas trop de tout son talent pour nous persuader -- ô mystique héroïne de La Porte étroite, ô trop quintessenciée et sublime Alissa, -- que vous n'êtes pas une créature de rêve. Il y parviendra, cependant, et, sous le charme de ce talent aussi subtil que loyal, nous ne douterons plus de votre existence, nous admettrons que vous ayez pu concilier la rigidité protestante avec une passion si exaltée, avec un si ardent amour que les pages posthumes, où ils s'analysent, nous font quelquefois songer aux lettres éperdues de la Religieuse portugaise. Nous croirons un instant à la possibilité du sentiment qu'on nous décrit et qui ne saurait se satisfaire qu'au delà de lui-même, -- se réaliser qu'en Dieu.

     Tout sera, du reste, harmonieusement combiné pour entretenir notre illusion. Les premiers chapitres, d'une si vivante et si nette réalité, nous introduiront dans un milieu familial de dignes calvinistes havrais chez qui la ferveur religieuse n'exclut ni le goût de la culture ni la finesse de l'esprit. Le hasard y [96] aura jeté une créole voluptueuse et légère que nous verrons s'en évader au bras d'un amant de passage. Ce sera la mère d'Alissa et de sa plus jeune soeur Juliette. De l'inconduite maternelle Alissa aura gardé un souvenir fait de répugnance et d'effroi, une secrète prévention contre l'Amour ou tout au moins contre la Chair. Et c'est alors que, justement, elle s'éprendra d'une tendresse passionnée pour son cousin Jérôme qui avait été le premier à comprendre et à consoler son humiliante douleur filiale. Mais il s'agit ici d'un légitime amour que le mariage doit consacrer. La pieuse Alissa s'y peut donc abandonner sans scrupule. Elle y voit même un moyen de se sanctifier et de sanctifier celui qu'elle aime. Côte à côte, ils s'éloigneront « du chemin spacieux et de la porte large qui, d'après les Ecritures et le bon pasteur Vautier, mènent à la perdition ». Ils graviront, appuyés l'un sur l'autre, la voie resserrée des élus, « ils franchiront la porte étroite qui, seule, conduit à la Vie », et, heureusement pour Jérôme, la jeune fille n'a pas encore découvert que cette porte étroite est de celles où l'on n'entre pas deux de front ».

     Mais entre Alissa et lui l'esprit d'abnégation chrétienne -- notez que ce pourrait être aussi le profane altruisme ou le simple amour fraternel -- va dresser un premier obstacle. La soeur aînée s'avisera que l'aimable Juliette aime aussi son cousin ; et, prête à se sacrifier, Alissa retardera obstinément la date décisive des fiançailles. A cette ruse généreuse Juliette, dont le caractère plus impulsif et plus proche de la nature a néanmoins d'égales délicatesses, répondra en sa hâtant de faire un mariage de raison. Comme elle est de ces âmes qui se plient aux événements et ne prétendent pas les diriger, elle trouvera même un bonheur relatif auprès de l'honnête viticulteur qu'elle vient d'accepter pour mari ; et tout ce petit roman, sur lequel le livre aurait pu se fermer, nous est conté avec une grâce exquise, en un style familier, limpide, se prêtant aux nuances les plus rares de sentiment ou d'expression.

     Il semble donc que désormais rien ne doive séparer Jérôme d'Alissa, mais celle-ci continue à gagner du temps. Jusqu'au mariage de sa soeur, elle tient le jeune homme à distance. Sur ses conseils, il voyage, et, si les lettres qu'il reçoit d'elle témoignent encore d'un tendre attachement, d'une précieuse communion intellectuelle, certains passages y paraissent volontairement évasifs et nous sentons s'y exalter un grandissant mysticisme. Tout prétexte devient bon pour reculer l'instant de se revoir et aussi de contracter un engagement officiel, -- engagement qu'Alissa prétend superflu et indigne d'eux. Après le mariage de Juliette, elle met en avant la santé de son père qu'elle se reprocherait de laisser seul. Et toujours suivent des rêves de perfectionnement moral ou d'amour supraterrestre. A Paris, où il poursuivait ses études, au régiment où il vient d'accomplir son service militaire, le pauvre Jérôme passe par des alternatives d'enthousiasme et d'anxiété. Il essaye de s'élever au diapason de son amie et n'y réussit pas toujours. Mais qu'importe ! Ne va-t-il pas rejoindre Alissa et, en sa chère présence, toutes appréhensions ne s'évanouiront-elles pas ? Hélas ! Il est venu à la jeune fille d'autres scrupules. Elle [97] craint maintenant d'être trop âgée pour lui ; elle a peur non de le moins aimer, mais de l'aimer autrement. Pendant cette triste promenade le long de la côte d'Orcher, leurs mains moites et lasses se déprennent soudain, comme par un tacite accord, et Alissa se demande si ce ne fut pas là un geste symbolique. Et chacune des entrevues qui suivront, soit à l'enterrement de la brave miss Ashburton, soit dans le verger jadis si riant de Fongueusemare, ne fera qu'ôter à Jérôme quelque joie ou quelque espoir. En écoutant Alissa dire que la sainteté lui semble bien préférable au bonheur, il sentira que l'âme tant aimée lui échappe et prend son essor vers les cieux. Pour ne pas tout perdre d'elle, il s'efforcera encore de la suivre et de l'imiter, de s'associer docilement à sa fanatique ascension. Ce ne sera pas encore assez, car Alissa ne veut pas qu'il soit ramené à Dieu par le seul amour de sa créature, et Jérôme va connaître une plus cruelle épreuve. Tout ce qu'il aimait en Alissa -- beauté, culture, élégance et largeur d'esprit --, elle feindra de ne le plus posséder. Quoi ! Cette dévote de province au corsage plat, aux cheveux tirés, cette vieille fille pour qui les petits manuels de piété ont à présent plus d'attrait que les paroles brûlantes de l'Imitation ou que les magnifiques vertiges de Pascal, ce serait la même Alissa que Jérôme a si tendrement formée, admirée, adorée ? Qu'elle se félicite et triomphe : ce coup suprême a porté ! Dupe de sa volontaire « dépoétisation », Jérôme la quittera guéri et il partira pour l'École d'Athènes sans zèle, sans goût, mais souriant à l'idée de l'exil comme à celle d'une délivrance. Seule, Alissa continuera de souffrir silencieusement, de souffrir comme Jérôme n'a jamais souffert, car cette sainte, -- et voilà ce qui fait la troublante beauté du roman de M. Gide, -- est avant tout une amoureuse. Peu s'en faut même que, le jour où les circonstances la remettront une dernière fois face à face avec l'être aimé, elle ne laisse échapper son secret. Mais jusqu'au bout elle aura le courage de se taire et, usée, minée de souffrance, elle ira finir misérablement, dans une maison de santé, sur une table d'opération. C'est seulement par les quelques cahiers de son journal intime que Jérôme apprendra toute la vérité. Il pourra alors mesurer les élans, les luttes, les angoisses, les défaillances de l'âme d'élite qui voulut, à force d'amour, le hausser avec elle au-dessus de l'amour ; et on ne peut nier que ces feuillets d'outre-tombe où la passion palpite, crie, butte, se relève, puis retombe encore et se traîne, saignante, jusqu'à l'immolation finale, soient parmi les pages les plus fortes du roman contemporain.

     Cela dit, et le critique s'étant ainsi mis en règle avec la valeur littéraire de ce très beau livre, nous passera-t-on d'avouer ici à quel point il nous semble morbide et malsain, combien cette révolte oiseuse contre les lois de la Vie et de la Nature nous rend l'héroïne peu intéressante, enfin combien à celle-ci nous préférons la droite et naïve Juliette, qui a, du moins, quelques raisons de se sacrifier et qui ne sacrifie qu'elle, sans tout ce déploiement de morale théocratique ou de puritain calvinisme. Mais je me rends fort bien compte que « la nouvelle Héloïse » de M. André Gide -- car mieux qu'à celle de Jean-Jacques [98] ce surnom lui conviendrait -- aura, au contraire, pour elle, tous les abstracteurs de quintessence, tous les curieux de complications et d'anomalies, tous les blasés des cénacles et des salons. Auprès d'eux, Alissa invoquera victorieusement la réflexion de La Bruyère qu'elle cite en son journal et qui explique, à la rigueur, son énigmatique attitude : «  Il y a quelquefois, dans le cours de la vie, de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu. » Quant à nous, nous serions tenté de lui répondre, comme le prévoit M. Gide, qu'engagements et plaisirs étaient cette fois licites, qu'elle-même se les est interdits par un raffinement de vertu qui ressemble à une coupable aberration ; et volontiers nous lui rappellerions, en la modifiant un peu, une autre pensée empruntée à ce Pascal qu'elle aimait tant : « La femme n'est ni ange ni bête et, quand elle veut faire l'ange... »

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