Vers et Prose

 

 

Henri GHÉON

avril-juin 1910

     

LA PORTE ÉTROITE ET SA FORTUNE

 

     Nul écrivain, n'eût-il jamais tracé un seul mot en vue du public, ne saurait se vanter de mépriser la notoriété ou la gloire. Le jour venu, le plus retiré s'y plaira, et d'autant mieux que l'une ou l'autre lui arrivera moins précoce et que dès lors il n'aura plus à en craindre l'enivrement. Je juge l'applaudissement funeste, qui s'attaque à un coeur trop neuf. Il crée telles obligations sinon de flatterie, du moins, de politesse, vis-à-vis des applaudisseurs, que seul un esprit mûr secoue. Mais quand au contraire il salue l'artiste au temps de sa maturité, trop tard pour fausser son développement, limiter ses essais et décider de sa manière, il m'apparaît comme le prix et la preuve de l'oeuvre accomplie, comme un des ressorts de l'oeuvre à venir. Ce bruit approbateur le plus indépendant a le droit alors d'y prêter l'oreille, sans aucun risque de déchoir.

     Je laisserais donc le succès venir à André Gide à l'heure juste, en n'exprimant rien que ma joie, si je ne me faisais un devoir d'amitié de signaler le danger qui s'y cache. Oh ! danger tout extérieur ! Contre un danger intime ce serait assez de lui-même pour se défendre : comme si de rien n'était (et quelqu'un a parlé de mode !) il continue sa route avec plus de foi et d'élan. Mais puisqu'on traite enfin de lui au delà d'un cercle d'élite, il importe qu'on ne se trompe ni sur le sens ni sur l'avenir de son art et de sa pensée. L'admiration à côté et méjugeante, voilà ce que, en toute connaissance de cause, souhaiteraient de pouvoir lui éviter ses amis, comme dans le même cas il le leur voudrait éviter [51] lui-même.

     Je ne doute pas que certains ne doivent sourire de cette intervention amicale et en contester la valeur. Tenez ! Je cueille dans Les Marges, signée de M. Jean Viollis, en conclusion à un article qui veut paraître louangeur, cette supposition que véritablement rien n'autorise : « M. Gide, écrit-il, trouvera des amis pour assurer que tout cela (La Porte étroite) ne vaut pas un acte de SARL, qu'il les laisse dire ! » Pardonnez-moi, mais M. Gide n'aime pas entendre ses amis déraisonner à tel point qu'ils préfèrent un curieux essai de seconde jeunesse à une oeuvre accomplie d'âge mûr! D'amis, il n'en veut point qui déraisonnent. Ah! que j'aimerais en passant redresser la conception que se font ces messieurs de l'amitié littéraire !

     Il est des cas où un esprit supérieur a su grouper autour de lui, par la force attractive du génie, un lot d'admirateurs béats qu'éblouit son rayonnement et si complètement incapables de discerner ses vertus de ses tares qu'ils porteront leurs préférences sur celles-ci. Qu'il se contente d'une pareille cour, pire : qu'il en subisse l'influence, je l'imagine difficilement quant à moi, si du moins sa supériorité est réelle et si son génie n'est pas instinct pur : l'orgueil humain connaît pourtant de ces faiblesses. Mais en tout cas, qu'il n'aille pas nommer ses courtisans et ses ouailles, des amis!... Un autre type de coterie se fondera sur la réciprocité des louanges : association de talents inégaux qui jugent utile de faire bloc et qui s'aveuglent par principe sur eux-mêmes. Cette camaraderie complaisante et quelquefois intéressée mérite-t-elle le nom d'amitié ?...

      Point d'amitié sans absolue franchise, point sans estime réciproque et du plus grand au plus petit, comme du plus petit au plus grand, estime de caractère et d'esprit. J'appelle ami celui qui aime et comprend, qui comprend et juge, et qui a le droit de juger. On conçoit que M. Rostand par exemple n'en tolère pas de cette sorte. Il est et il veut être tout son groupe et que ceux qui l'aiment s'abîment en lui. Que ferait-il de plusieurs consciences littéraires, quand il a trop déjà de la sienne propre, qui ne parle point ? Et je cite M. Rostand, mais n'ai que l'embarras du choix, même chez les nôtres... Ah ! entre amis de lettres véritables, quelle émulation, mais quelles exigences ! Quel respect de l'individualité et des intentions de chacun -- mais quelle sévérité vis-à-vis des réalisations ! Sachez-le, nous n'aurions pas plus hésité, s'il eût été un mauvais livre, à condamner le roman d'Alissa, que nous n'hésitons à défendre quelques scènes de la plus haute et de la plus neuve beauté [52] dans ce drame de Saül, qui renferme en effet des parties lentes et froides, mais qui ne mérite pas le dédain de M. Viollis. Qu'on excuse cette parenthèse, elle me ramène à mon sujet, et n'a pas été inutile.

      Il n'entre pas dans mon dessein d'étudier les raisons du succès de La Porte étroite. Interrogez certains lecteurs, vous vous apercevrez qu'ils ont été séduits précisément par ce qui s'y trouve de plus tiède : l'affabulation bourgeoise, la médiocrité du milieu, l'atmosphère « vie de province » cent fois décrite, cent fois rendue par l'exquis talent de M. Boylesve par exemple, dont M. Viollis lui-même rapproche André Gide bien légèrement. « Ah ! voici enfin du connu, un vrai roman ! », c'est le cri de soulagement qui échappe même au snobisme. De fait le récit de L'Immoraliste manquait un peu d'événements encore. Conflits d'amour, fiançailles, mariage vont former ici le sujet, bravo !... Du sujet profond, nul n'a cure : il passera par-dessus le marché ! -- Ô pathétique pascalien d'Alissa vierge et martyre ! M. Gide se voue désormais au « roman de moeurs provinciales », -- on a prononcé le mot, oui! Passons.

     D'autres lecteurs, hypnotisés sur le jansénisme du livre -- et nous quittons ici le terrain littéraire -- ont cru voir dans La Porte étroite sinon un acte de foi décisif, du moins un acte d'acheminement vers la foi. Le christianisme ne pouvait manquer d'accueillir bientôt une brebis de plus, M. Gide. Et les néo-royalistes qui ne séparent point la monarchie du classicisme, ni le classicisme de l'orthodoxie, adjuraient celui-ci de sauter le pas et de mériter tout à fait le titre de maître ! ?...

     Ici ou là, que pour ceux-ci il dût se reposer en un dogme, pour ceux-là s'aveulir dans un art d'observation médiocre, un nouvel André Gide commençait à La Porte étroite, et par ce commencement, en somme, « il faisait une fin » : un Moréas à la période des Stances, un Racine à celle d'Athalie. Excusez-le, il n'est pas si près de la mort !

     Loin de moi la pensée de diminuer le beau livre qui nous occupe, sous prétexte qu'il se conforme au type, je ne dis pas classique, mais commercial du roman, au bénéfice des ouvrages qui le précédèrent et qui nous présentaient un aspect plus original : on ne juge pas l'art littéraire sur l'apparence. Je considère La Porte étroite comme un des meilleurs livres de Gide, comme le meilleur même. Mais je refuse obstinément de le séparer des autres et de l'admirer à part. Je dis que dès Paludes nous avons connu des réussites d'art plus complètes et à travers [53] d'autres difficultés que celles d'une banale affabulation romanesque. Je dis que Les Nourritures terrestres nous ont révélé une plus grande force sensuelle, Philoctète un intellectualisme aussi haut, Les Cahiers d'André Walter la même source d'émotion, L'Immoraliste ou Candaule, une psychologie plus hardie et plus rare. Je dis qu'il n'est pas dans La Porte étroite de qualité qui ne nous ait touché, surpris dans les ouvrages précédents, et mise en oeuvre dans ceux-ci avec plus d'adresse, peut-être. Mais quelle densité, quelle maturité humaine ! En ces deux mots se résument pour moi toute la nouveauté et toute la valeur de l'admirable histoire d'Alissa.

     On a parlé de classicisme. Veut-on dire économie, égalité de ton, équilibre ? Mais quoi de plus mal composé que La Princesse de Clèves ? La Porte étroite s'ordonne bien, sans doute, suivant une ligne souple, nue, sans placage... Chaque chose s'y tient à sa place : la banalité des propos de la tante Plantier comme la passion d'Alissa... Avouerai-je que j'avais trouvé cependant plus d'équilibre plastique dans L'Immoraliste ou dans Philoctète ? L'inconsistance du caractère de Jérôme, sans la passivité duquel je sais bien que tout l'édifice psychologique s'écroulerait, détermine un défaut de proportion entre la stature relative des personnages, dont je ne suis pas sans souffrir. Si souveraine que se dressât la figure morale de sa fiancée, j'aurais aimé que Jérôme en retrait demeurât pourtant debout auprès d'elle...N'était-ce pas possible ? ... Dès qu'Alissa ouvre la bouche il n'est pas de doute esthétique que n'emporte l'émotion. Ö profondeur simple du sentiment, du fait de sa complexité même ! paroxysme du lyrisme intérieur ! nudité déchirante de la parole solitaire ! En ces accents dont nous savions l'auteur capable, dont se portait garant tout son passé, sa débauche intellectuelle et ses complications morales, nous reconnaissons l'ancien Gide, celui d'hier et non pas plus habile, et non pas meilleur styliste, et non pas psychologue plus curieux, le même, mais qui a mûri pleinement. A Paludes, à Saül, à L'Immoraliste, à Candaule, La Porte étroite s'ajoute comme un nouveau drame de l'inquiétude, et rien ne l'en différencie dans l'intention. Même, l'inquiétude d'Alissa et de Jérôme rejoint celle d'André Walter à vingt ans !

     Qu'à l'âge d'André Gide un écrivain vagabond et chercheur, ayant éprouvé sous son pas les plus divers terrains, trouve enfin la route sûre qu'il prétend suivre désormais, le cas est assez fréquent pour qu'un critique insuffisamment averti, en présence de La Porte étroite, se laisse aller à ses habitudes d'esprit et entreprenne [54] de montrer la marche logique de l'écrivain vers un livre si décisif, premier exemple d'une « manière » définitive. Mais je le défie bien, si habile soit-il, de tracer autre chose ici qu'une « courbe de poids » si j'ose dire. Je crois avoir assez prouvé que La Porte étroite ne vaut surtout ni comme tableau de moeurs bourgeoises, ni comme peinture de types moyens, si on l'étudie en substance. C'est par hasard que le sujet a rencontré, revêtu une forme vulgaire. A peine reconnaîtrai-je une certaine tendance de l'auteur à employer dans ce livre des moyens littéraires plus simples et plus directs. -- Que si j'aborde le point de vue idéologique, j'arriverai, je l'ai fait autrefois, à établir une progression vraisemblable simplement, des Cahiers d'André Walter aux Nourritures terrestres, de l'intellectualisme mystique de ceux-là au paganisme sensuel de celles-ci. Mais à dater des Nourritures, le fil que je tenais se rompt. N'est-ce pas que dès lors André Gide se juge assez pourvu pour vivre sur les multiples éléments de cette évolution de jeunesse qu'il va approfondir tour à tour, que dis-je ? à la fois ! -- Et en effet de cette succession d'états, il fait la somme : ce serait bien mal le connaître que de s'attendre à ce qu'il en préfère aucun. Ils cohabitent tous en lui, s'y coudoient, s'y combattent, s'y fortifient. La chronologie des ouvrages ne signifie rien dans son cas. Un jour naît donc Le Roi Candaule, un jour L'Immoraliste, un jour La Porte étroite. Lequel a été conçu le premier ? L'auteur lui-même le sait-il ? Voilà dix ans, quinze ans que son cerveau les porte ensemble. Si La Porte étroite est née la dernière, à la plus belle époque, c'est pur hasard, et non parce qu'elle traduit une attitude morale nouvelle. Soyez bien assurés d'avance que l'oeuvre qui la suivra ne lui ressemblera en rien... Si ! autant qu'elle-même ressemble aux précédentes. Mais comme elle, plus qu'elle, elle aura profité du temps.

     Grosse désillusion pour tels esprits de toute pièce, qui reprochent à notre auteur ce qu'ils appellent doute, flottement, contradiction, versatilité même, et qui déjà l'imaginent au port. Il faut pourtant qu'ils comprennent que précisément sa valeur réside dans la multiplicité de ses antagonismes profonds, qu'ils n'ont pas devant eux un critique, un moraliste, un philosophe, un lyrique (ni un protestant ni un panthéiste), bien qu'il ait pu paraître ceci et cela en diverses occasions, mais avant tout un [55] psychologue, un psychologue passionné de compréhension et de création qui soumet à ses fins le lyrique, le philosophe, le moraliste, le critique, et qui doute pour croire à tout. Ne nous laissons pas prendre à telle de ses attitudes de détachement ironique. Nul n'est plus loin du libertinage intellectuel, du dilettantisme à froid de M. Rémy de Gourmont, autre douteur, qui croit pourtant à la science. Il ne saurait s'endormir sur son doute, comme sur le mol oreiller de Montaigne. Il porte un doute anxieux et religieux, qui le tient éveillé, en perpétuelle défense contre toute foi exclusive, et si peu qu'elle entraîne de négation. Curieux de tout, suivant le mot de Nietzsche, il prétend dire « oui » à toute chose, et comment le dire en personne sans quelquefois se déjuger ? A quoi pensent ceux-là qui veulent l'enfermer dans un dogme, dans une politique, dans une morale, -- quand il y a le drame et le roman ?

     On trouve à l'origine de La Porte étroite, si étonnant que cela paraisse, une intention de satire : la satire du sacrifice de soi. Pourtant quel don de sincérité, d'affirmation y résonne. Le romancier a été conquis par son héroïne, il a épousé sa folie. Qu'il s'agisse d'Alissa, de Michel ou de Candaule, que d'abord il condamne ou approuve ses créatures, dès qu'il a commencé de peindre, il a perdu le pouvoir de juger. C'est là proprement le don du créateur de caractères. Libre à d'autres de se complaire à envisager pour lui un avenir littéraire plus égal, plus médiocre et sans imprévu. Quant à nous, nous laissons la parole à ses personnages. Qu'ils le conduisent où ils veulent. Maudit le jour où cet esprit se fixerait.

Avril 1910.

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