Albert BÉGUIN, Une Semaine dans le monde, 1946 ?

[Repris dans le BAAG, n° 34, avril 1977, pp. 66-9].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

LE DIALOGUE D'OEDIPE ET THÉSÉE

ANDRÉ GIDE : THÉSÉE et JOURNAL 1939-1942

 

     En même temps que Paul Valéry choisissait pour son ultime porte-parole un Faust mis au goût du XXe siècle, André Gide chargeait Thésée d'exprimer les actuelles conclusions de toute son oeuvre. On voit bien pourquoi, jadis, Gide se plut à emprunter les traits de Narcisse penché sur son miroir, et on ne serait pas trop surpris de le voir un jour épouser les métamorphoses du sinueux Ulysse. Mais Thésée, qui n'a jamais passé, chez les anciens, pour un modèle de subtilité, Thésée qui fonce à l'exploit, qui se trompe et qu'on trompe, qu'a-t-il en quoi Gide puisse se reconnaître ?

     Comme Gide n'ôte rien à son héros de son caractère traditionnel, et commence même par insister sur sa maladresse de jeune niais bataillard et tout d'une pièce, on se demande un instant s'il n'en va pas faire sa tête de Turc. Puis, égaré par les plaisanteries faciles des premiers épisodes, on se prend à douter si Gide, cédant à son vieil usage de désorienter le lecteur, n'a pas élu par simple gageure ce personnage le plus opposé à lui-même. Il faut en venir à l'histoire du labyrinthe et au dialogue final entre OEdipe et Thésée pour comprendre que ce petit traité est fort sérieux. C'est pour ces deux brefs passages qu'on été écrites, avec une application qui ne dut pas toujours aller sans ennui pour l'auteur, [67] les pages vaines, vainement amusantes, qui les précèdent. Et Gide nous livre son ouvrage sans se soucier d'établir aucune cohérence entre le jeune tueur de monstres et le très moderne moraliste qui, au nom d'André Gide, répond à OEdipe. C'est ce second Thésée qui nous intéresse, car jamais Gide n'en avait tant dit, et si clairement, sur le sens qu'après coup il voudrait donner à son aventure intellectuelle.

     Même le Journal du temps de guerre reste moins explicite, bien qu'on puisse y suivre, à travers les mille méandres d'une intelligence indéfiniment abandonnée à sa propre mobilité, une préoccupation qui est celle même de Thésée. Seulement, cette préoccupation, le traité l'avoue mieux, parce qu'il la dépouille de tout l'accessoire, tandis que le Journal (dont c'est le mérite et l'agaçant excès) ne laisse rien choir de ce qui distrait un esprit de sa vocation, rien même de ce à quoi il peine à s'intéresser. Que nous importe, par exemple, que dans la nuit du 20 mai 1940, Gide ait été tenu éveillé par d'intolérables démangeaisons, ou qu'un autre jour, ayant lu Lessing, il se borne à noter : « Ce que j'en pense ? Il faudrait nuancer. Pas d'humeur à cela » ? Les remarques qu'il fait en marge de ses lectures sont parfois importantes, et ailleurs banales, ou visiblement inspirées par l'humeur d'un moment. On n'en retient que l'extraordinaire étendue de ces lectures et leur surprenante diversité : septuagénaire, Gide reste ouvert à tout, offert aux séductions, travaillé par le besoin de se fuir pour coïncider avec autrui, quitte à s'évader ensuite de modèle en modèle. Pourtant, au-dessus de tous autres maîtres, et malgré des instants de désaffection à son égard, Goethe garde un rang privilégié. À lui seul Gide s'attache avec constance, et ce n'est pas l'un des moindres paradoxes de ce journal que de montrer le plus excessif des individualistes, le plus soucieux, aujourd'hui comme autrefois, de sauvegarder « sa différence », ne vivre sa vieillesse qu'en la modelant sur l'exemple d'un autre vieillard.

     Cette même défaite de l'individualisme, n'est-ce pas elle surtout que l'on discerne dans les passages du journal qui ont trait aux événements des années quarante ? On a diversement interprété ces pages, dont la subtilité est si mobile, les déductions au jour le jour si changeantes, qu'il serait fort malaisé d'y relever une ligne de conduite un peu sûre. Aussi bien faut-il les lire dans la seule perspective du drame personnel d'André Gide, et non point pour y chercher quelque appréciation objective des faits. On y voit se poursuivre ce dialogue sans conclusion possible qui aura duré autant que sa vie même, et dont chaque réplique est toujours prononcée par Gide contre [68] Gide. S'il se tait quand la guerre réclame de chacun une adhésion, c'est, il le dit bien, parce qu'il ne lui importe de s'exprimer que lorsqu'il se sent différent du grand nombre. Mais ce repli sur soi ne demeure pas sans une ironique revanche du destin : l'évolution de Gide, en 1940 et 1941, suit de si près l'évolution générale de l'opinion qu'il est impossible de nier que le sentiment de la foule n'influence fortement le sien. Il faut être de mauvaise foi pour prétendre qu'il ait jamais éprouvé autre chose que de l'horreur pour l'esprit et le langage de Vichy ; mais il a désespéré de la France tant que les Français semblaient désespérer, cédé lui aussi à cette manie d'auto-accusation qui fut une forme de l'esprit de défaite, et c'est seulement lorsqu'il sentit monter un peu partout la volonté de résistance, qu'il se décida à préférer enfin « la lutte de l'esprit contre la force » à l'acceptation de l'« inévitable ».

*

     Mais ce sont là encore les aspects superficiels du drame gidien. Le Journal trahit et Thésée confirme la permanence d'un débat dont les termes n'ont pas beaucoup changé depuis que Les Nourritures terrestres et André Walter, L'Immoraliste et La Porte étroite en posaient les termes alternés. C'est, plus profondément que le dilemme de l'individualisme et du besoin d'assentiment, l'hésitant débat entre la tentation chrétienne et la sagesse humaniste. Ou, pour mieux dire, entre le désir métaphysique d'éternité et le choix d'une éthique enclose dans le temporel, d'une sagesse accomplie dans l'instant. Les pages de Journal, tout en confessant le désir persistant d'un « état de communion » avec « je ne sais quoi d'adorable où l'individuel se fonde et résorbe », renferment le refus explicite de toute foi, et ce cri sans ambiguïté : « Heureusement que je ne crois pas ! » Gide peut bien, ensuite, affirmer que, dans le communisme, c'étaient les vertus chrétiennes qu'il croyait trouver ; il sait bien que ces vertus ne sont plus chrétiennes dès qu'on les sépare de la croyance. Fixé sur ce point, son défi au christianisme se précise et s'irrite jusqu'à lui faire écrire assez grossièrement : « N'était cette sacrée question de croyance... je m'entendrais bien avec ceux-ci (les chrétiens). » Ou encore, après avoir fait la louange de la vie parce qu'elle est ce qui ne dure pas, il s'écrie, à l'adresse de ceux qui espèrent la contemplation de l'éternel : « C'est ça qui serait gai, d'avoir toujours en face de soi l'immuable. »

     Les quatre pages finales de Thésée confrontent encore une fois l'actuelle attitude gidienne et la position chrétienne, telle du moins que Gide croit pouvoir la définir. C'est OEdipe qui en devient le symbole : en se privant de la vue du monde extérieur, il pense avoir découvert un regard nouveau, ouvert en lui « sur les perspectives infinies d'un monde intérieur », qui est « le seul vrai ». Coupable, et voyant sa faute se transmettre à ses fils, il tient que « quelque tare originelle atteint ensemble toute l'humanité », que l'homme « ne saurait s'en tirer sans je ne sais quel divin secours qui le lave de cette souillure ». Et, en s'infligeant de sa propre main le terrible châtiment, il a appris ce que la souffrance, en même temps que d'héroïque, a « d'auguste et de rédempteur ». Tout ce discours d'OEdipe, à peine se douterait-on que, dans l'esprit de Gide, il est illusion et fausseté, si dans le Journal du 13 mars 1942 on ne trouvait des propositions analogues, empruntées à Rancé et tournées en dérision.

     Mais voici que répond Thésée, et son discours aussi reprend certains passages du journal. Non, pour lui, le monde intemporel n'est point ailleurs que dans cette vie « où nous vivons et agissons ». Non, il n'admet pas « cette sorte de sagesse surhumaine » que professe OEdipe, car il tientà rester « enfant de cette terre » et veut que l'homme « fasse jeu des cartes qu'il a ». Non, il n'attend aucun secours divin, car il lui suffit de pouvoir se dire qu'il a fait son oeuvre, goûté des biens de la terre, travaillé au « bien de l'humanité future ». Il lui est doux de penser qu'après lui, grâce à lui, « les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres ».

     Conclusion de l'oeuvre de Gide ? Décision finale et joyeux acte de foi humaniste ? Message de vie ? Mais alors, pourquoi faut-il que le discours de Thésée soit fait d'une série de négations ? Pourquoi Gide n'a-t-il pu l'écrire sans que ce fût contre OEdipe ? À vrai dire, cette croyance au progrès temporel, dont Gide désormais ne démordra plus, n'a guère la force rayonnante d'un credo. Il y manque une flamme, un amour. Ce qui prend fin, c'est bien un débat ; une idée est choisie, une autre rejetée. Mais le désir, mais la vie de l'âme en sont, semble-t-il, absents. Serait-ce pas que, chez Gide, le vieux dialogue d'OEdipe et de Thésée se poursuit, dans la tragique indécision, dans la redoutable réclusion d'un coeur qui, depuis tant d'années, vainement souhaita de « se déséprendre de soi-même » ?

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