Raymond GUÉRIN, Juin, 29 octobre 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 33, janvier 1977, pp. 57-58].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

DE GIDE À BRAQUE

EN PASSANT PAR LES CAHIERS DE LA PLÉIADE

 

     En publiant son Thésée, André Gide vient de nous donner une manière de testament littéraire. Cette oeuvre finale, de proportions vastes ou réduites mais de grande portée, que tout écrivain célèbre, à l'approche de la mort, ambitionne de livrer comme un message à son public et à la postérité, qu'il s'agisse du Faust de Goethe ou des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, du Temps retrouvé de Proust ou du Finnegan's Wake de Joyce, Gide vient, à son tour, de l'accomplir.

     J'écris ce dernier mot à dessein, car c'est bien d'un accomplissement qu'il s'agit. Jamais l'auteur de Paludes, je crois, n'avait montré pareille maîtrise dans la domination de son langage et des idées qui l'obsèdent. Dernièrement, je parlais ici des pages de son journal écrites entre 1939 et 1942, mais j'ai plus de plaisir encore, aujourd'hui, à vanter les mérites de celui qui, après la mort de Proust et de Valéry, reste le seul génie vivant de sa génération.

     On sait que Gide fut toujours attiré par la mythologie, de Prométhée à OEdipe et de Corydon à Perséphone, avide qu'il était de trouver dans les mythes anciens une illustration symbolique de ses drames intérieurs comme de ses inquiétudes, de ses révoltes comme de ses questions. Cette fois, c'est à la vie de Thésée qu'il a demandé ses figures. Et certes, nulle mieux que l'existence du fils d'Égée n'était propre à servir les visées de son biographe. [58] Au point qu'on pourrait, sans embarras, calquer sur la plupart des événements, les aventures ou les réactions mêmes de Ménalque.

     Le voyage de Thésée en Crète, son séjour chez Minos, sa lutte contre le Minotaure, ses rapports avec Ariane, avec Phèdre, avec Dédale, la mort de son père, son entrevue avec OEdipe enfin, autant de thèmes où s'extravasent les préoccupations gidiennes. Nous retrouvons là l'homme des Nourritures et celui d'Amyntas, celui de l'Enfant prodigue et des Caves, de L'Immoraliste ou de Saül, voire même celui du Retour de l'U.R.S.S. ou des essais critiques.

     En ce petit livre, Gide a condensé toutes les pensées qui réglèrent ou qui troublèrent ses jours. Il y ordonne ses concepts sur le monde et sur les êtres, sur le politique et le social, sur les prérogatives de l'individu et sur les subversions de la connaissance. On s'attachera surtout à cette rencontre Thésée-roi et OEdipe déchu qui clot le récit. Gide y met particulièrement en valeur l'ambivalence de son caractère, tourment et sérénité, mysticisme et sensualité, diabolisme et humanité, besoin de prendre parti et désir, aussi, de ne pas prendre parti. Pourtant, à la fin, et contre OEdipe (qui fut, on ne l'oubliera pas, lui aussi, une des incarnations les plus chères de la légende gidienne), c'est en faveur de Thésée que Gide se prononce, un Thésée enfin délivré des extravagances de la jeunesse, des séductions troublantes de l'angoisse ou du plaisir, un Thésée assagi, ironique, presque trop lucide (mais jamais trop à son gré), et volontairement soumis aux réalités de la nature et de l'humain.

     « C'est consentant que j'approche la mort solitaire. J'ai goûté des biens de la terre. Il m'est doux de penser qu'après moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l'humanité future, j'ai fait mon oeuvre. J'ai vécu. »

     Que Thésée ait vécu, certes ! Et qui songerait à le nier ? Reste à savoir s'il n'entretient pas en lui la plus douce (mais aussi la plus dangereuse) des méprises en formulant une sentence aussi délibérément optimiste ?

[...]

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