Robert KANTERS, Spectateur, 27 août 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 31, juillet 1976, pp. 48-51].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

RIEN QU'UN HOMME

      De même qu'il n'est point de bonne revue au Casino sans Mistinguett, il n'en est point chez Gallimard sans M. André Gide. Que voulez-vous, nous manquons de compère ? Les Cahiers de la Pléiade où le maître cet été fait sa rentrée, et ses adieux, sont une de ces superproductions qui doivent attirer la grande foule. Autour de la vedette, il y a peu de femmes nues, bien entendu : seule Mlle Édith Boissonnas s'essaie dans cet emploi avec beaucoup de bonheur :

Sur le ventre léger palpite avec le souffle
Une peau dont le grain ne peut se comparer
À rien, car l'eau, la soie, l'ivoire se camouflent
En vain et sans lui ressembler.

     En revanche, les N.R.F.'s boys font valoir leurs grâces ordinaires, Alain en pédant ingénu, M. Julien Benda en clerc et l'abbé Grosjean en sécularisé. Le cahier est réglé par M. Jean Paulhan, cet Henri Varna de notre littérature, qui vient à la fin nous faire entrevoir ses malices dans le récit dun voyage au pays de Toppfer. Le tout compose un spectacle presque toujours excitant pour [49] l'esprit, de saveur un peu sèche, et sans un grain d'existentialisme : vers le même temps, le comité de rédaction s'évanouissait de la couverture des Temps modernes...

     La rentrée de M. André Gide dans notre vie littéraire a d'ailleurs de multiples aspects. En même temps que ce Thésée, il publie les pages de son journal écrites de septembre 1939 jusqu'à mai 1942. On annonce pour l'hiver prochain la représentation d'Hamlet dans une traduction à laquelle il donne ses soins depuis des années et celle dune adaptation de Kafka. Enfin M. Paul Archambault lui consacre un nouvel et important ouvrage de critique sous le titre Humanité d'André Gide, essai de biographie et de critique psychologiques. On pense aux soixante-seize ans de l'auteur et on a envie de dire avec Figaro : << C'est un beau... jeune vieillard... rusé, rasé, blasé, qui guette et furette... >>

     Du style de ce Thésée, M. Roger Caillois a déjà parlé ici en termes excellents. Aussi ne chercherons-nous à indiquer que le sens de cette histoire. Elle est écrite à la première personne : Thésée lui-même parle et même bonimente. Il nous raconte sa vie depuis le temps où son père lui faisait soulever des rochers pour chercher des armes jusqu'à celui où, roi d'Athènes à son tour, il accueillit OEdipe aveugle conduit par Antigone. On sait que parmi les héros de l'antiquité, il en est peu dont la carrière soit aussi chargée de hauts faits merveilleux : naissance divine, monstres abattus, enfers visités, il n'est presque aucune des actions de Thésée qui ne dépasse la taille de l'homme. Et c'est, semble-t-il, la gageure que M. André Gide s'est proposée : reprendre ce récit, le reprendre de l'intérieur et, sans rien soustraire aux prodiges, ou presque, les porter tous au crédit de l'homme.

     Il y a plus de vingt-cinq ans déjà, dans des Considérations sur la Mythologie grecque, M. André Gide ébauchait en plus dun point le Thésée qu'il nous donne aujourd'hui pour illustrer cette thèse que « la fable grecque est essentiellement raisonnable ». Il nous enseignait aussi à nous méfier de ces mythologues toujours ardents à rationaliser, qui font du taureau de Pasiphaé un jardinier nommé Taurus, et de n'importe quoi un mythe solaire. Connaissant le péril, il a su l'éviter et il n'y a guère qu'un ou deux endroits où la volonté de Thésée de tout expliquer dune manière terrestre sonne un peu fâcheusement. On aimera au contraire les subtiles transcriptions qui abondent dans le récit de l'aventure crétoise. Ainsi Dédale expliquant qu'il a construit le labyrinthe de sorte [50] « non point tant qu'on ne pût... mais qu'on n'en voulût pas sortir ». Aussi les premières chambres sont-elles des paradis artificiels : sous l'influence de certaines fumées, la volonté s'y engourdit, l'esprit s'y égare. Ainsi, l'esprit d'Icare est-il toujours au labyrinthe et le jeune homme vient faire devant nous un numéro de ratiocination philosophique fort réussi. Si bien que le merveilleux ne s'évanouit pas tout à fait, même au contact de l'ironie gidienne, mais il se soumet au héros. Et, d'ailleurs, celui-ci a des titres de gloire purement terrestres : Thésée est aussi l'unificateur de l'Attique, le véritable fondateur d'Athènes. Aux dernières lignes, c'est de cela surtout qu'il se glorifie.

     Et cette vie qui s'achève sur le plan terrestre vient se confronter avec la vie d'OEdipe. Dans la pièce qu'il lui a consacrée, M. André Gide avait fait d'OEdipe le maître de l'humanisme. Mais ici, c'est Thésée qui reprend cette position. OEdipe s'est crevé les yeux : il rejoint Tirésias dans la foi comme dans la cécité, il prêche à son tour. Et Thésée, vainqueur des monstres, maître de sa cité, l'écoute avec quelque scepticisme, les deux pieds par terre, les yeux au ras de l'horizon...

     Les cahiers que M. Gide vient de publier n'ont pas un très gros intérêt en eux-mêmes, mais ils continuent (avec un trou de quelques mois cependant, de janvier à septembre 1939) le journal de l'édition de la Pléiade. Les réactions de l'écrivain devant la guerre, la défaite et le régime vichyssois ne me paraissent pas très intéressantes. Dune façon générale, ce qui me gêne dans ce journal, c'est que l'auteur ayant pris depuis plus de dix ans l'habitude de le publier assez vite, je devine ces pages apprêtées pour le public et, à la fin, plus proche du journal quotidien que du journal intime. Ce que je sens trop ici, en particulier, c'est la volonté de faire figure d'esprit non prévenu : la parfaite disponibilité tourne à la coquetterie. Approuver le maréchal page 44, puis le général page 45 ; le double jeu page 97, puis la résistance page 103, cette succession d'attitudes na en soi rien que de naturel : mais elle me fait penser à ces héros de Paludes qui chassaient la panthère en escarpolette...

     N'importe : d'oeuvre en oeuvre et, dans ce journal, de page en page, André Gide circonscrit sa propre silhouette et, comme son Thésée, prétend nous dire : je ne suis qu'un homme. L'essai de M. Paul Archambault s'attache à mettre en évidence ce caractère humain, dans tous les sens du mot. C'est une étude appuyée sur une très bonne connaissance des textes, menée avec une constante probité, inspirée par une charité toute chrétienne, et qui vise en somme le point le plus important. Si la question majeure pour nous tous est de savoir si la vie humaine s'ordonnera désormais autour dune image de Dieu ou bien autour dune image de l'homme. Si le seul combat à mort de notre temps est un combat entre la religion et l'humanisme, il nous faut examiner soigneusement le cas de cet André Gide qui se propose volontiers en exemple de l'homme nouveau, celui qui a évacué la croix du Christ et exorcisé le démon.

     Mais, de cette double tâche, Thésée lui-même se serait-il acquitté ?

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