Robert KANTERS, La Gazette des Lettres, 31 août 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 32, octobre 1976, pp. 52-7].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

LE DEMI-DIEU

PAUL ARCHAMBAULT : HUMANITÉ D'ANDRÉ GIDE

ANDRÉ GIDE : JOURNAL 1939-1942

ANDRÉ GIDE : THÉSÉE (Cahiers de la Pléiade)

 

     Depuis longtemps déjà, M. André Gide a conquis la taille et la place d'un demi-dieu de notre littérature. Sa métamorphose aujourd'hui s'achève. Comme pour OEdipe, comme pour Thésée, comme pour tant de héros qui lui sont chers, voici qu'on se demande s'il a été un homme. M. Paul Archambault, qui pose la question, se hâte, certes, de répondre par l'affirmative ; mais le jour viendra peut-être bientôt ou quelque zélateur, ou quelque détracteur, se montrera moins catégorique.

     Cela fait longtemps déjà que la critique suit M. André Gide comme l'Anglais le dompteur et qu'elle s'oblige périodiquement à des mises au point définitives. Le temps de dresser un bilan de l'oeuvre, sinon de la vie, est cependant venu : en parlant de son Thésée, dans la dédicace, comme d'un « dernier écrit », M. Gide marque peut-être le point final de sa production. Il y a d'ailleurs dix ou quinze ans que cette oeuvre ne s'est plus guère enrichie que de notes, et nous pouvons célébrer cette année le [53] vingtième anniversaire des Faux-Monnayeurs.

     Le livre de M. Paul Archambault se présente comme un « essai de biographie et de critique psychologiques ». Peut-être y a-t-il encore beaucoup de témérité à vouloir écrire dès maintenant une vie d'André Gide. Je sais bien qu'il y a le Journal, les 1.300 pages de l'édition de la Pléiade, auxquelles M. Gide vient précisément de joindre celles écrites de septembre 1939 à mai 1942, et certes la sincérité de Gide dans ces notes n'est pas contestable. Il n'en reste pas moins que ce journal est un journal tronqué et donc truqué. On en connaît la plus grosse lacune, celle qui concerne la femme de l'écrivain, et par contre-coup sa vie conjugale. Mais il y a aussi tout le jeu des initiales, dont la discrétion est parfois démentie dès l'index, les omissions que l'on croit deviner : la première mention de Marc dans le Journal est de février 1928, bien que Gide déclare avoir écrit Les Faux-Monnayeurs pour lui, la Catherine Gide dont il est question dans le supplément de guerre semble avoir porté un autre nom dans le Journal de la Pléiade, et son existence même implique une lacune importante du Journal publié, etc. Bref, le Journal ne deviendra une source sûre pour une biographie que lorsque nous en posséderons une édition définitive, sans restrictions sur ce qui a tenu le plus au coeur de l'auteur : et s'il faut attendre pour cela la mort de la dernière petite fille, ou du dernier petit garçon pour lequel ce coeur a battu, nous avons sans doute en perspective une querelle du Journal de Gide qui viendra remplacer celle du Journal des Goncourt.

     Au surplus, Gide a toujours eu le souci de ses éclairages. Il nous faudrait donc pour écrire sa biographie disposer aussi, d'une part, de sa correspondance, pour confronter les divers visages qu'il offre aux autres, d'autre part, des témoignages de ceux qui l'ont approché. Sur ce point, nous sommes très pauvres, à peu près tous les amis personnels de M. André Gide ayant été d'une grande discrétion : à peine peut-on trouver quelques articles ici ou là, quelques notations dans un journal parallèle comme celui de Pierre Louÿs ou celui de M. Julien Green. Bref, nous ne connaissons M. André Gide que par lui-même : condition favorable sans doute pour une de ces « héroïsations » dont son amie, Mme Delcourt, a fort bien parlé, mais funeste à un dessein biographique.

     De ce point de vue, le livre de M. Archambault est donc surtout une utilisation des confidences déjà livrées au public, avec une mise en ordre convenable, mais sans apport nouveau. L'intérêt du plan chronologique, qui est celui du livre, suivant l'écrivain année après année, est [54] de faciliter une comparaison perpétuelle entre le journal et les oeuvres dont le caractère confidentiel est bien connu : par le rapprochement de ces deux séries, M. Archambault a essayé de construire la figure humaine de M. André Gide.

     On trouvera donc ici une bonne analyse de Si le grain ne meurt, pour exposer l'enfance et l'adolescence de notre auteur. Puis le rapprochement de quelques pages de Si le grain ne meurt, de quelques pages du Journal, et surtout de ce journal détaché plus que travesti que sont Les Cahiers d'André Walter, permet de diagnostiquer la grande crise de jeunesse, l'opposition entre les exigences du tempérament personnel de Gide et les exigences du Christ. Lutte avec l'Ange qui se termine par la défaite de l'Ange : comme son Saül, Gide cèdera dans un désert à un petit corps bronzé. Et son chant de victoire, il l'écrit ensuite, ce sont Les Nourritures terrestres.

     La victoire est-elle entière ? Gide n'a pu vaincre l'ange qu'en assumant son rôle, qu'en proclamant son propre angélisme -- sans reprendre à mon compte la théorie pesamment exposée par le Dr. Stocker, dans son livre sur L'Amour interdit. Mais il lui était impossible de supprimer d'un coup toutes les postulations de son éducation chrétienne, que sa femme, au surplus, incarnait à ses côtés. Ses oeuvres de la période suivante vont donc manifester sa dualité intérieure permanente. M. Archambault propose de les rattacher à deux pôles, de ranger les unes du côté de chez Ménalque, les autres du côté de chez Alissa. Le libéré, le ressuscité écrit Le Prométhée mal enchaîné, L'Immoraliste ; ce qui de l'ange était invaincu passe dans La Porte étroite ; et un accord des contraires est tenté dans Le Retour de l'Enfant prodigue. C'est bien l'homme libre qui marque des points à la fin, et engendre le Lafcadio des Caves du Vatican.

     Mais il y a eu pour Gide, vers sa quarante-cinquième année, une visite, non du démon (il était dans la place), mais de l'ange de midi. À la faveur de quelques circonstances, la mort d'un de ses amis convertis, le lieutenant de vaisseau Pierre Dupouey ; la conversion d'un autre ami, Henri Ghéon ; l'expérience quotidienne qu'il faisait dans la guerre de la souffrance des autres et de sa propre charité, voici que le conflit se rallume et que l'Ange vient provoquer Jacob pour un deuxième round. Aux Cahiers d'André Walter correspond le cahier vert de Numquid et tu...? Et l'issue du second combat est la même : ce n'est pas l'Amour, mais l'amour qui l'emporte. La première mention de M. dans le Journal est, je crois, d'août 1917, mais il s'annonçait déjà en mai en inspirant un chant de joie.

     [55] Cette fois, la victoire sur l'Ange est, sinon définitive, du moins beaucoup plus complète. Le bulletin, et il sonne comme un défi, en est dans Corydon et dans Si le grain ne meurt ; et le fruit de toute cette seconde crise, c'est la grande tentative de Gide pour faire un roman, Les Faux-Monnayeurs.

     Assis désormais dans son équilibre, M. André Gide, qui est parvenu en même temps à une rayonnante célébrité littéraire, va pouvoir se consacrer aux autres, prêter sa voix aux victimes de ce monde. « Parmi ces victimes », dit M. Archambault, « il en est quatre qui ont particulièrement intéressé Gide : le criminel, la femme, l'indigène colonial, le prolétaire. » Et cela va nous permettre de ranger sous quatre chefs un certain nombre d'oeuvres : les Souvenirs de la Cour d'Assises, et les volumes de la collection Ne jugez pas ; L'Ecole des femmes et ses prolongements ; les souvenirs de voyage en A.E.F. ; et, enfin, les textes communisants et les notes sur l'U.R.S.S.. À l'issue de cette période, se confirmant dans son extrême humanisme, M. André Gide publie ses dernières oeuvres significatives, OEdipe et Les Nouvelles Nourritures. M. Archambault ne semble pas avoir eu connaissance du Thésée qui vient de paraître. Mais je ne vois pas qu'il ajoute grand'chose à l'OEdipe ; c'est une suite de dialogues qui ne forme ni une pièce, ni un récit, mais plutôt un traité à la manière des oeuvres de jeunesse, un traité sur l'art de purifier la terre de ses monstres et de ses dieux, et le bonheur d'y être parvenu.

     Dans les derniers chapitres de son livre, M. Archambault groupe autour de quelques idées cardinales : la sincérité, le bonheur, la liberté, le dépassement, les positions les plus constantes ou les recherches les plus têtues que l'on peut discerner dans toute la carrière de Gide. Bien que je sois d'accord avec lui sur beaucoup de points et que cette critique de la pensée gidienne me paraisse souvent pertinente, c'est cependant la partie du livre qui m'a le moins attaché. Il me semble, en effet, que Gide n'est à aucun degré un philosophe, au sens où on le dit de Platon, de Descartes, de Hegel ou de Bergson. À quel point ces constructeurs de systèmes ont tenu peu de place pour lui, il suffit de voir pour s'en convaincre le petit nombre de fois qu'ils sont mentionnés dans le Journal. L'incapacité d'être systématique est même un trait caractéristique de son esprit. « Ils parlent d'édifier un système », écrit-il, d'ailleurs. « Construction artificielle d'où la vie aussitôt se retire. Mon système, je le laisse lentement et naturellement se former », etc. (Journal, p. 842). Dès lors, toute tentative, si modestes qu'en soient les prétentions, pour dresser un système [56] d'André Gide, est parfaitement vaine, et plus vain encore l'effort pour critiquer ce prétendu système en le confrontant à une philosophie déterminée.

     Le livre de M. Paul Archambault, qui est chrétien, est un livre plein de probité, et mieux que cela, plein de sympathie. On sent en plusieurs endroits qu'il pense surtout à un public de lecteurs chrétiens comme lui : à ceux-là qui pourraient ne pas connaître encore M. Gide, il fournira une grande masse de renseignements et de citations, un exposé des principales oeuvres et des principales tendances de l'auteur, et enfin une base solide pour porter un jugement et indiquer des limites. C'est une sorte de Baedecker de Gide, principalement à l'usage des personnes pieuses. Adolescent, j'ai découvert Gide à travers les Jugements de M. Henri Massis : ah ! comme je compris vite, devant la haine de ce médiocre, ce que l'oeuvre qu'il condamnait pouvait m'apporter, comme je me précipitai tout de suite après sur les Nourritures, comme j'abordai Les Thibault de Roger Martin du Gard avec sympathie... Le livre équilibré de M. Archambault risque infiniment moins de provoquer de telles réactions.

     Le revers, c'est que cette modération même maintient constamment l'auteur en vue de terres déjà bien connues. Aux familiers de l'oeuvre de Gide, ou bien à ceux qui, en dehors de toute révérence, cherchent à définir la place réelle que Gide garde parmi nous, ce gros essai n'apportera pas grand'chose. Il ne pouvait sans doute en être autrement, du moment que Gide lui-même était pris comme centre de perspective et son cheminement comme itinéraire. De même que la biographie, la critique souffre un peu du manque de repères extérieurs. Avouons-le : les variations de Gide par rapport à Gide nous paraissent souvent d'un assez médiocre intérêt. Les thèses du genre « L'Évolution de la notion d'acte gratuit chez André Gide, de Paludes aux Caves du Vatican et aux Faux-Monnayeurs » sont périmées ou dépassées, parce que cette oeuvre n'est ni assez stabilisée dans notre jugement, ni assez proche de notre actualité. Il reste donc, après celui de M. Archambault, un livre à écrire sur M. André Gide : c'est le livre où on le mettrait à l'épreuve, celui dans lequel, au lieu d'écouter son discours, on lui poserait des questions, les questions très simples de notre vie ; et on obligerait son oeuvre à nous répondre. C'est un jeu auquel lui-même nous a invités : « Quels problèmes inquièteront demain ceux qui viennent ? » demande l'Édouard des Faux-Monnayeurs. « C'est pour eux que je veux écrire. Fournir un aliment à des curiosités encore indistinctes, satisfaire à des exigences qui ne sont pas encore précisées, de sorte que celui qui n'est aujourd'hui qu'un enfant demain [57] s'étonne à me rencontrer sur sa route. » (OEuvres complètes, XII, 146). Si, au seuil de l'éternité, l'âme est soumise à une pesée unique et définitive, au seuil de l'immortalité littéraire, une telle pesée doit être refaite quatre ou cinq fois, de vingt en vingt ans, avant que l'on puisse être sûr de la survie d'une oeuvre. Je gage que les résultats de l'expérience seraient assez différents aujourd'hui de ce qu'ils étaient en 1926, au temps de la plus grande « ferveur », comme de ce qu'ils seront en 1966, aux approches du centenaire. Et au total, je parie encore pour la survie du demi-dieu.

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