Robert KEMP, Les Nouvelles littéraires, 19 septembre 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 27, juillet 1975, pp. 25-30].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

LA VIE DES LIVRES

THÉSÉE

 

     Un bien grand nom, Thésée, posé par M. André Gide sur la couverture d'un conte petit, mais parfois profond... Thésée est un divertissement d'alexandrin philosophe. Ne pas aimer Anatole France, et composer, au crépuscule de la vie, un philtre tout francien, d'érudition légère et de rêverie personnelle, d'humour et de gravité, érotique de-ci de-là, -- comme, aussi, faisait Voltaire, -- mélancolique et presque poignant en deux ou trois passages, dissimulés avec pudeur ou camouflés avec art, voilà une des contradictions qui sont M. André Gide même, témoignent de son activité spirituelle, -- car un esprit qui cherche paraîtra toujours capricieux, -- et de sa sincérité volontaire. Il faudra, cette biographie de Thésée, [26] réduite à l'essentiel, à côté de laquelle la Vie de Thésée de Plutarque, parallèle à celle de Romulus, semble un pesant monument, que le lecteur de loisir l'épluche, repli à repli, ainsi qu'une noix. Il y prendra plus de plaisir que de peine, conformément à une des fables de cet oublié, Florian...

     S'il va, mon lecteur, de l'extérieur à l'intime, il s'amusera d'une forme minutieusement affinée. Jamais M. Gide qui aime assez à refléter dans ses écrits, tout en restant fidèle au style mince et limpide, ses plus récentes lectures, n'a mieux imité le langage de son cher Montaigne. Peut-être, s'il a vraiment relu Plutarque, devrais-je dire notre cher Amyot. « L'important c'était de ne point se laisser appoltronner par aucune [femme]. » -- « Remonté sur le bord, je tendis, de mon plus galant, l'onyx à la reine. » -- « J'étais mal ressuyé du mal de mer. » -- « Non point de lui faire du mal, mais plutôt de vous accointer avec lui de manière à lever un malentendu... » -- « ... juré par Poséidon de la retrouver au palais si tôt ensuite. » -- « Sans mon abandon, ne fût advenu rien de tout cela, si avantageux pour elle... » Et des tellement que, des la même amitié (pour l'amitié même), qui sont comme pincées d'épices, pour donner au texte un chaud et vieux fumet. Vous savez combien M. Gide s'intéresse aux menus problèmes de grammaire, de vocabulaire, de métrique. Dès l'abord, on a la satisfaction de voir qu'il s'est appliqué pour nous plaire. Ce ne sont pas là des imitations, des citations de vieux auteurs, comme n'importe quel élève en peut faire. Mais, plus subtilement, des tours à l'ancienne, quasi spontanés, jaillissant d'une élocution intérieure enrichie dès longtemps, et qui ne se lasse pas d'acquérir.

     Sur quels documents, pour faire parler le vieux Thésée, se rappelant sa jeunesse, ses monstres étouffés et ses brigands punis, et « la Crète fumant du sang du Minotaure », et « Ariane aux rochers contant ses injustices », s'est appuyé M. Gide ? Je ne crois pas qu'il ait voulu se charger d'un lourd bagage... Il est, sans doute, parti de cette Phèdre racinienne qu'il admire et, pour une jeune comédienne, naguère si bien commentée. Quand Thésée soupire qu'Hippolyte était « extrêmement pudibond », il parle comme parlait Sarcey, venant d'écouter le jeune Mounet. Il a sans doute parcouru, dans l'édition de « la Pléiade », Plutarque, mais n'en a pas gardé grand-chose. Pour la plongée de Thésée au fond de la mer, il a accommodé ce me semble, et transposé dans le ton de l'ironie, l'ode exquise de Bacchylide qu'Alfred Croiset expliquait à ses élèves, toute neuve, c'est-à-dire à peine retrouvée et déchiffrée. Cette ode est intitulée Les Adolescents ou Thésée. Je dois avouer que l'antique poète ionien garde la supériorité de la foi, de la fraîcheur, et d'une indicible [27] grâce. Le miracle de Thésée rencontrant au fond de la mer, de la pleine mer, des Néréides qui le fêtent et couronnent sa jeune tête, est remplacé par une tête piquée, du haut du rivage, et la feinte d'un onyx que Thésée cachait dans sa main, et présente comme un don de Poséidon, et une preuve qu'il est le fils du dieu, comme du reste le bruit en a couru dans tout le monde ancien. C'est ainsi que, toujours, l'interprétation rationaliste qui, si j'ose dire, a raison, tue la poésie, et le charme des mythes. Et pourtant, lui aussi, M. Gide, est poète ! Il a des paragraphes enchanteurs. « Ô jardins en extase, suspendus dans l'attente d'on ne savait quoi sous la lune ! C'était au mois de mars ; avec une tiédeur délicieuse palpitait déjà le printemps... » (Oh ! la ravissante inversion !) Poète à la mode de sa génération, à la mode de Pierre Louÿs et de Valéry, néo-Hellènes. Mais il est sarcastique aussi. On ne peut lui demander de croire aux miracles du paganisme. Il a déjà bien assez des autres.

     Désireux de nous ramener en Crète, M. Gide n'a pas osé ignorer les fouilles d'Evans ; il a peut-être lu les gros livres sur Cnossos ; ou tout simplement les chapitres de Glotz, ou même les quelques pages du pauvre Robert Cohen, dans son Histoire grecque, à la portée de tous. De là sont tirés les détails sur l'habillement de Pasiphaé et des deux petites princesses, Ariane et Phèdre ; cette description de la « Parisienne » de Cnossos que Thésée, évidemment, ne nomme pas ainsi, à quoi l'eussent contraint Meilhac et Halévy, dégustateurs d'anachronismes ; et les fourchettes du festin, et la double hache et les fleurs de lys, emblèmes de la royauté minoenne. Ce n'est pas tiré de fort loin ; mais utilisé avec beaucoup d'esprit, et plus de discrétion que n'en montra, inopportunément, le dernier décorateur de Phèdre à la Comédie-Française. M. Gide écrit joliment : « Tous et toutes, serrés jusqu'à l'absurde par des corselets bas et des ceintures, avaient des tailles de sablier. » La substitution du sablier à la guêpe banale est heureuse, délicate. Les femmes et les jeunes hommes en frac, ou les officiers coquets, avaient, au temps où M. Gide écrivait Amyntas et Paludes, des tailles de sabliers. Il a dû sourire avec une tendre et moqueuse mélancolie.

     Je me suis attardé sur l'écorce, pour vous persuader que Thésée est d'abord un objet d'art. M. Gide l'a fait petit pour le faire avec soin, comme il est dit dans Namouna. Mais si vous ouvrez les lèvres du fruit, -- une expression à lui, -- pour atteindre le noyau et l'amande, vous serez récompensés. Je ne vais pas pousser des cris d'extase ; M. Gide a été plus profond, ce me semble, qu'il n'est ici. Je vois dans Thésée une sorte de revue des thèmes gidiens ; moins provocants, aigus, perçants qu'ils ne le furent à leur naissance. Baignés dans cette [28] sagesse onctueuse qui vient à tous, vers le soir. Adoucis, émoussés non par le scepticisme, -- en quoi M. Gide ne ressemble pas, n'a jamais ressemblé à France ; c'est même sa force, -- mais par une sérénité socratique, une sorte de majesté patriarcale. Thésée a perdu son fils préféré. M. Gide n'a pas d'enfant. Pourtant, « il ne suffit pas d'être, puis d'avoir été : il faut léguer et faire en sorte que l'on ne s'achève pas à soi-même. » M. Gide éprouve la tristesse de ceux dont la race, immémoriale, qui remonte à la première cellule vivante dans le plasma marin, va s'achever quand eux-mêmes se « résumeront » en un dernier soupir, selon le mot du Cimetière marin. Un testament philosophique, c'est plus beau qu'un testament de partage entre enfants ou petits-enfants. Mais c'est encore plus triste. Thésée est un peu, ce testament. Le Thésée de l'adolescence, avant les exploits, n'est-il pas le Gide des Nourritures terrestres, un Nathanaël obéissant qui « caresse des fruits, la peau des jeunes arbres, les cailloux lisses des rivages, le pelage des chiens, des chevaux, avant de caresser les femmes », et aime même, ô Freud, a être « assis à cru sur l'herbe fraîche ou l'arène embrasée » ? Il est cruel, ce bel animal inconscient. Par deux fois, M. Gide insinue que l'oubli de la voile noire, l'oubli fameux qui fit Égée se précipiter dans les flots, n'était pas involontaire. « Égée m'empêchait », dit avec une concision terrible Thésée vieilli, face à sa conscience. Et encore : « Je me voyais déjà roi d'Attique. » Ce soupçon, je ne crois pas qu'on le rencontre chez aucun auteur grec. C'est une invention de M. Gide, atroce, démoniaque ; mais à considérer, hélas ! tant d'ambitieux, perspicace. Voyez l'histoire de Louis XI ; et voyez Shakespeare, pour ne prendre que de hauts exemples.

     Les épisodes les plus saisissants, où M. Gide a poursuivi et atteint les grands symboles, c'est l'histoire d'Ariane et de son fil ; la rencontre de Thésée avec Dédale, et surtout avec Icare ; la fondation d'Athènes ; et le dialogue de Thésée et d'OEdipe. Pour mieux voiler sa pensée, il a flâné sur des polissonneries délicates, sur Pasiphaé et ses souvenirs taurophiliques, ou d'afficionada, si j'ose dire, et sur les avances que lui fait l'ardente Ariane. Hors-d'oeuvre qu'un Fénelon, certes, -- ma foi ! j'ai pensé plusieurs fois à Fénelon, en lisant Thésée, et aussi au jeune Anacharsis, dont Thésée a l'insatiable curiosité, et l'amour des voyages ; il y reste aussi Grec qu'un Français, de terre en terre, reste Français, -- qu'un Fénelon, donc, n'eût point servis à son élève. Nous les tolérons fort bien ; mais, je l'avoue, sans y tenir absolument... Donc, Ariane, au bout du fil, attend le retour de Thésée, qui n'aura qu'à rembobiner pour la rejoindre. Le labyrinthe n'est pas seulement le repaire du Minotaure. C'est, plein de parfums troublants, un vrai « paradis artificiel », baudelairien ; l'image de [29] la vie sensuelle, dissipée, et de ces mille « expériences » voluptueuses qu'un esprit disponible et « non prévenu » comme celui de Thésée, né avant la morale, donc immoraliste, traverse avec enthousiasme. Il faut pourtant revenir à la sagesse ; se laisser ramener par le devoir, dont le fil d'Ariane est le symbole. Ariane elle-même, qui tient le fil, peut-elle être identifiée, comme l'a pensé notre ami Lefèvre, à la conseillère assidue, à l'inflexible et grave pensée qui veilla si longtemps sur la vie de M. Gide, et dont la silhouette, vaporeuse, circule dans le Journal ? Je n'oserais l'affirmer qu'avec précaution. Ariane cependant, Icare l'explique, c'est bien le devoir ; « ton attachement au passé. Reviens à lui. Reviens à toi. Car rien ne part de rien, et c'est sur ton passé, que ce que tu es à présent que tout ce que tu seras prend appui ». Développement, en somme, du delphique et socratique « Connais-toi », que M. Gide modernise, en l'obscurcissant un peu, mais aussi en y ajoutant une nuance de prix : « Obtiens-toi. » Se connaître tel qu'on est ? Non, tel qu'on devient en se méditant, c'est-à-dire se perfectionner par l'étude intelligente et... comparative de soi-même.

     Icare est mort. Thésée cependant le rencontre. Icare est « l'inquiétude humaine », la recherche, « l'essor de la poésie ». Or cet effort, dignité de notre espèce, excuse de notre existence, se transmet, et ne meurt pas. Je vous recommande deux pages, ici, d'une rare beauté. De l'abandon d'Ariane par un Thésée qui se veut toujours disponible, et qui raille un peu, -- il y a du rustaud chez lui ; du primitif, en tout cas, -- cette lyrique, cette chanteuse de plaintes rythmées, cette Louise Labbé, cette Valmore, cette Noailles de l'Archipel, M. Gide n'a pas tiré de pensées très frappantes. Ou sans doute m'ont-elles échappé. Tandis que la phrase de Dédale : « ... Dans la faune entière, chaque animalpeut bien mourir sans que l'espèce... s'en trouve aucunement appauvrie ; car il n'y a pas d'individus parmi les bêtes, TANDIS QUE SEUL COMPTE, PARMI LES HOMMES, L'INDIVIDU » ne manquera pas de vous exciter comme moi. Ainsi parle celui qui, de bonne foi, se crut marxiste, quand il n'était que (si je puis dire) charitable, selon l'exhortation de saint Paul...

     Il faut encore signaler cet OEdipe aveugle, mais doué, depuis que toutes les apparences du monde se sont évanouies pour lui, d'une vie intérieure ardente, lumineuse... Cet OEdipe aussi, curieusement préchrétien, qui parle de la rédemption par la souffrance. Ce n'est pas là compléter ; c'est préciser Sophocle. Personne n'osera pourtant dire que l'aube de Bethléem ait blanchi le front de Sophocle. Mais il y a tant de passerelles, délicates, aériennes, solubles dans l'air, de la sagesse des tragiques à celle des évangélistes !... Enfin, Thésée -- son nom le dit, -- est essentiellement le fondateur d'Athènes, [30] des Athènes. La réunion des bourgades attiques fut son oeuvre politique ; et entre nous on eût pu l'oublier, si Athènes n'avait été le climat où le génie aryen a donné sa plus belle fleur. « Il m'est doux de penser qu'après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront meilleurs et plus libres... J'ai fait mon oeuvre... » Thésée dit vrai. Et M. Gide a le droit de finir ainsi son livre. Car, on le voit, après tant d'injustes querelles : il est le serviteur inquiet, ce qui est le mieux, passionné, parfois douloureux, toujours libre, de la vérité.

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