René LALOU, Les Nouvelles littéraires, 11 juillet 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 29, janvier 1976, pp. 29-31].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

LE LIVRE DE LA SEMAINE

THÉSÉE, par ANDRÉ GIDE

 

     Dans un des meilleurs billets qu'il cisèle comme des sonnets et qui formeront, quelque jour, un autre recueil de Trophées, Jean Paulhan présente les Cahiers de la Pléiade. Ils ne se soucieront point, avertit Paulhan, « de publier des textes de tout point admirables et dus aux grands écrivains de l'heure ». On y estime, en effet, « qu'un texte douteux n'est pas toujours sans charme ni sans mérite, et qu'il arrive aux grands écrivains de l'heure d'avoir leur sommeil ». Mais le premier de ces cahiers s'ouvre par un long et important Thésée d'André Gide. Goût de la contradiction ou de l'épigramme ? J'y verrais plutôt un hommage implicite, l'affirmation que [30] Gide a dépassé la célébrité tapageuse des grands écrivains d'une heure.

     Or ce n'est point la première fois qu'André Gide nous invite à revivre les aventures de Thésée. Dès 1919, dans des « Considérations sur la Mythologie grecque », il insinuait que le fils d'Égée avait pratiqué l'oubli comme une politique : omettre de changer la voile, cela lui assurait le trône d'Athènes. On approuvait cette explication, avec un sourire de connivence, lorsque Gide situait ainsi Thésée entre Hercule et Ulysse. Avouons que cette irrégularité le gêne davantage, et nous aussi, maintenant qu'il autorise Thésée à prononcer son panégyrique.

     Ne me reprochez pas l'équivoque de l'adjectif possessif dans cette phrase ; car elle persiste tout au long du monologue de Thésée. Bien entendu, il a parfois cette allure de parodie à la Meilhac-Halévy que l'on retrouve fatalement dans les modernes versions des légendes helléniques, chez Giraudoux comme chez Anouilh. Mais dans les discours de Thésée, André Gide est toujours présent. C'est lui qui dicte les subtiles interprétations du labyrinthe où chacun est prisonnier de ses propres illusions, du rôle d'Ariane qui demeura sur le seuil pour assurer à son amant le plaisir des vertiges sans que fût rompu entre eux le fil de la lucidité. C'est encore lui qui consacre cinq ou six lignes de prose harmonieuse à préparer l'explosion d'une de ces boutades viriles qu'il apprit en lisant Stendhal.

     Mais la plus profonde et constante préoccupation d'André Gide, vous la reconnaîtrez moins à ces détails qu'au désir qu'il prêtait à Thésée de léguer cette confession à son fils. Hippolyte mort, le témoignage paternel n'en reste pas moins dédié à un jeune lecteur. Et il sera d'autant plus probant qu'il enferme le récit d'une rencontre avec Dédale et Icare. Magnifique somme d'expériences humaines que Thésée livre à ses descendants. Ainsi, dans le drame d'OEdipe, le porte-parole d'André Gide s'efforçait-il d'instruire Étéocle et Polynice.

     Cela nous excusera d'avoir, depuis une quinzaine d'années, tenu cet OEdipe pour une sorte de testament intellectuel. En fait, il marquait une étape : Thésée ne déclare-t-il pas que la confrontation avec OEdipe fut le « couronnement de sa gloire » ? À toute biographie d'André Gide s'ajoute désormais un chapitre. Il a pesé les mérites de l'homme qui vainquit le Sphinx et de celui qui triompha du Minotaure. S'il admire la « sagesse surhumaine » du roi de Thèbes, il donne la préférence à l'Athénien qui, ayant dompté tant de monstres, est demeuré fidèlement « enfant de cette terre » et a su fonder une ville « où [31] asseoir la domination de l'esprit ». Conscient de la portée de son message, André Gide se tournait résolument vers l'avenir lorsqu'en avril 1944 il s'identifiait à Thésée et concluait ce qu'il nommait son « dernier écrit » par cette profession de foi : « Pour le bien de l'humanité future, j'ai fait mon oeuvre. J'ai vécu. »

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