René LAPORTE, Opéra, 25 septembre 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 29, janvier 1976, pp. 31-33].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

L'AVENTURE ET SON REVERS

ANDRÉ GIDE : THÉSÉE

 

     Un petit livre, mais combien précieux ! Chaque phrase se prolonge, se multiplie -- impose à l'esprit du lecteur une réflexion, une contre-phrase. Telle est la vertu d'une certaine forme d'« art classique » que la concision et la clarté y créent le mystère. Cette lumière crue invente obligatoirement une ombre portée. La littérature de l'immédiat est tellement à la mode, nous défend si violemment de songer au passé et à l'avenir des personnages qu'elle peint -- que toute une mythologie commence à nous échapper. Voir de l'homme ce qu'il montre dans la minute présente, dans l'acte qu'il accomplit au présent, correspond assez bien à l'époque mal gardée que nous traversons. Il faut des polices, c'est-à-dire des moeurs, des volontés et des orgueils, pour que la créature ose se juger en face de ce qu'elle fut ou pourrait être. Aujourd'hui, elle est -- et cela lui demande un suffisant effort.

     Or, il se trouve que Thésée a surtout un passé. C'est là le bénéfice des héros, le petit capital qu'ils ont amassé pour leurs vieux jours. Quand ils vivent plus longtemps que Tristan, on comprend qu'ils aient du plaisir à feuilleter ce mémorial. Dans le traité d'André Gide (dont il faut admirer aussi l'intérêt « romanesque », la vivacité de récit, s'ajoutant à un continuel refus de cette lourdeur confuse à quoi les jeunes penseurs semblent, eux, se contraindre), le héros se raconte. Il s'assied au coin de ses actes, comme auprès d'un foyer, et ainsi s'éclaire. Évidemment, je ne pense pas que le vrai Thésée ait eu autant d'esprit, autant d'ironie surtout. Mais tel qu'on nous le présente, il est assez révolutionnaire pour demeurer perpétuellement jeune.

     [ 32] Avant que d'être philosophe, il a été aventurier. La vie dangereuse est une excellente préface à la réflexion. Celle de Thésée débute, en fait, par le voyage de Crète. L'affaire du Minotaure -- l'individu sacrifié à la bête, mais à une bête qui est peut-être un dieu : quel attrait ! -- est depuis des centaines d'années restée assez mystérieuse pour que chaque auteur l'explique à sa façon. On se souvient que dans une très belle pièce, Le Voyage de Thésée, Georges Neveux nous révélait que le Minotaure, c'est nous-mêmes, c'est-à-dire que nous portons en nous ce qui nous dévore -- se plaçant ainsi à l'inverse de J.-P. Sartre pour qui « l'enfer, c'est les autres ». André Gide, lui, croit au taureau fabuleux, parce qu'il croit aux légendes. Seulement, son Thésée, quand il sera venu à bout du monstre, ne saura pas très bien comment il y est arrivé. Pour André Gide, du reste, c'est moins le Minotaure en soi qui est intéressant que l'étrange famille qui gravite autour de lui. Pourquoi a-t-on placé le méchant animal au centre du labyrinthe ? Parce que Minos préférait dérober au sarcasme public ce fruit des amours coupables de sa femme Pasiphaé. Et qu'est-ce qu'Ariane, sinon une excitée et une raseuse ? Oui, bizarre en vérité, cette famille régnante de Crète auprès de qui Thésée aborde avec le seul préjugé de se conquérir une renommée. Par sa voix, André Giee nous décrit ce milieu avec un humour très entraînant. On peut rire des monstres et des phénomènes psychologiques quand ils se sont figés dans la glu de l'épopée. Ils ne pordront plus, et ils ne démentiront pas. Voici Pasiphaé, qui, pour expliquer sa fâcheuse aventure, s'écrie avec un comique fort involontaire : « Je suis de tempérament mystique. J'ai l'amour exclusif du divin. » Voici Dédale, inventeur du labyrinthe, esprit précis et en fait assez peu orthodoxe pour opposer la science aux dieux. Lesquels, remarquons-le, ne sont pas mieux traités par Thésée. Au soir de sa vie, presque au moment de les affronter, il leur consacre des phrases sévères : « Les hommes, lorsqu'ils s'adressent aux dieux, ne savent pas que c'est pour leur malheur, le plus souvent, que les dieux les exaucent. » Ajoutons qu'il rapporte, sans frémir, les propos délirants du jeune Icare à la recherche d'un dieu unique, et qui parle -- comme par hasard -- de croix.

L'aventure de Crète, qui se poursuit par l'abandon à Naxos d'Ariane, par le règne triomphant, à Athènes, et plus tard par le mariage avec Phèdre, occupe la plus grande partie des souivenirs du voyageur. Mais là réside surtout le pittoresque. C'est en glissant davantage sur la dernière partie de sa vie, que, contrairement à ce qu'on pourrait croire, Thésée se montre le plus explicatif. Tout au moins sur le plan philosophique. Discret sur [33] ses malheurs venus de Phèdre -- malheurs à la mesure commune -- il s'étend davantage sur sa rencontre avec OEdipe. Celui-ci lui arrive, exilé, aveugle, traînant son cortège d'imprécations. Et voici que Thésée, qui n'a rien à envier à qui que ce soit sur le chapitre de la réussite et de la grandeur, nous apparaît comme un peu jaloux. Il pressent que le drame d'OEdipe est plus pathétique et sera plus exemplaire que le sien. Car, lui, Thésée, n'est, en somme, qu'un roi vainqueur, un amant que l'amour a servi sans jamais l'alourdir, en somme, quelqu'un qui a fait assez bon marché de la conscience. Tandis qu'OEdipe, en se punissant comme l'on sait, a voulu franchir les bornes intérieures de l'âme, aller chercher à la fois sa justice et son supplice au delà de notre univers habituel. Ainsi, il se hausse -- par sa douleur comme par ses raisons. Et quand il dit à Thésée en substance : « Personne ne m'a compris quand je me suis crevé les yeux, et tu ne me comprendras pas davantage », il condamne en quelques mots l'aventure de surface, la gloire acquise à bail et révocable.

     Toute oeuvre nouvelle, dans une oeuvre aussi importante qu'est celle d'André Gide, devrait pouvoir se placer, comme un maillon, dans une chaîne des significations. S'il y a ici d'autre mythe que celui de Thésée, s'il y a tentative de mythe de la part de l'écrivain lui-même, je ne voudrais pas me tromper en avançant qu'André Gide, vers le bout de sa longue et féconde expérience, a fait le bilan de tout ce qu'il a discerné en lui et vu autour de lui. Et il est plus proche d'OEdipe que de Thésée.

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