Victor MOREMANS, La Gazette de Liège, 10 janvier 1947.

[Repris dans le BAAG, n° 29, janvier 1976, pp. 33-37].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

THÉSÉE, par ANDRÉ GIDE

 

     Nous avons récemment rendu compte du Journal d'André Gide -- ou plus exactement des pages de ce Journal qui embrassaient les années cruciales 1939-1942. Presqu'en même temps que cet ouvrage, l'auteur d'Amyntas en publiait [34] un autre que nous nous étions borné à signaler et sur lequel nous voudrions aujourd'hui nous attarder plus longuement.

     Sans doute, il ne s'agit plus ici d'un « journal » au sens littéral du terme -- c'est-à-dire d'une oeuvre, sinon toujours dictée par l'événement, régie du moins par l'ordre chronologique, mais c'est pourtant, encore, en dépit de son affabulation empruntée à la mythologie, à une sorte de confession camouflée que nous avons affaire. Nous ne surprendrons personne en disant que c'est là ce qui donne à cette oeuvre sa saveur particulière et ce qui en fait surtout l'intérêt. À travers la fable rajeunie et contée avec l'esprit le plus libre et le plus délié qui soit, ce sont, donc, les démarches d'une âme en quête d'elle-même et de son expression la plus achevée que nous allons suivre car il n'est pas, en effet, de livre plus « gidien » que ce Thésée.

     Pour renouveler leur inspiration, de nombreux écrivains, qui se donnent ainsi par surcroît un petit air d'érudition facile, ont fait appel aux légendes mythologiques. S'égarant dans de multiples complications qu'ils n'avaient pas le courage ou le bon esprit d'élaguer, ils n'en ont souvent retenu qu'un faux clinquant, ne réussissant pour le surplus qu'à les rendre moins compréhensibles et plus ennuyeuses.

     Avec André Gide, il en va tout autrement. Des événements qu'il évoque, il ne retient que l'essentiel, dépistant par ailleurs dans les héros qui en sont les acteurs ce qu'ils ont d'original, certes, mais aussi ce qui les rapproche de nous et en fait des êtres accessibles et humains.

     Tel est particulièrement le cas pour Thésée, auquel il prête la parole et qui va nous raconter, avec le naturel et la bonne humeur d'un héros d'aujourd'hui -- un de ces vrais héros qui, bien entendu, le serait sans le savoir et ne tirerait aucune vanité de ses exploits -- sa fameuse expédition en Crète.

     Thésée qui, comme par hasard, se trouve avoir, pour notre plaisir, l'esprit, la finesse, la pénétration psychologique, le sens de la mesure et la malice d'André Gide, tient tout d'abord à se faire connaître. Il se présente donc à nous, comme fils de roi bien sûr, mais sans attacher à ce titre plus d'importance qu'il ne faut, se plaisant davantage à insister sur son caractère primesautier, sa nature indépendante, son tempérament voluptueux, son insouciance, sa bravoure, ses ambitions et ne se rappelant les sages enseignements de son père que pour se souvenir avec plus de complaisance de ses amours juvéniles, [35] de son espiéglerie et de son « humeur volage ».

     Ce qu'il tient qu'on sache également, c'est que, fidèle au conseil de son ami Pirithoüs, il eut toujours le souci de ne jamais s'attarder ni aux femmes ni aux joies les plus subtiles, et quelles qu'aient les raisons qui, un instant, le retinrent, il s'empressa de passer outre.

     « Ainsi fus-je toujours moins occupé ni retenu par ce que j'avais fait, nous confie Thésée (ou André Gide), que requis par ce qui me restait à faire ; et le plus important me paraissait sans cesse à venir. »

     Mais Thésée a hâte d'en finir, comme il dit, avec ces « bagatelles préparatoires » où il ne se compromettait somme toute qu'assez peu, pour en arriver à la grande aventure de sa vie : son départ pour la Crète et sa lutte contre le Minotaure -- ce monstre auquel chaque année sept jeunes filles et sept jeunes gens de chez lui devaient être sacrifiés et dont il voulait à tout prix triompher afin de libérer son pays « de cet abominable impôt ».

     L'entreprise est hasardeuse et périlleuse, car ceux qui se sont engagés dans le labyrinthe où gîte le Minotaure n'en sont pas revenus. Mais Thésée, confiant dans son étoile, comme on dit, ne se préoccupe guère du danger qu'il va courir. Bien plutôt songe-t-il aux nouveautés et aux charmes de la Crète dont on lui a dit merveille et qu'il ne connaît pas, aux attraits de la Cour du Roi Minos dont le luxe l'éblouit, et aux jeux solennels organisés en son honneur car, au mépris de toute prudence, il n'a pu taire ses origines.

     Thésée n'est pas non plus sans avoir remarqué Ariane, la fille aînée de Minos à laquelle dès le premier contact il a plu visiblement et qui, dans la suite, ne se fera pas faute de le lui démontrer de façon pressante. Aussi est-ce gonflé d'optimisme et d'assurance qu'il se prêtera à l'épreuve de la mer, à quoi Minos a décidé de le soumettre et qui doit démontrer qu'il est authentiquement le fils du dieu Poséidon ainsi qu'il l'a affirmé.

     Vainqueur de cette épreuve, Thésée, plus sûr de lui que jamais, s'apprête donc à affronter le Minotaure. Après une conversation avec la tendre et exigeante Ariane qui le secondera dans son entreprise en le retenant du dehors par un fil, tandis qu'il pénétrera dans le labyrinthe, il est d'autant plus certain de son succès que Dédale, frère de Minos, lui a fourni sur l'antre de celui qu'il veut abattre des renseignements précieux qu'il compte bien mettre à profit.

     [36] Sur son triomphe, Thésée, comme un vrai héros, sera d'autant plus discret que d'autres tâches le requièrent. Débarrassé du Minotaure, il lui reste à se libérer d'Ariane qui déjà l'importune. Son ami Pirithoüs, qu'il a arraché non sans peine aux ivresses du Labyrinthe, va lui prouver sa reconnaissance en lui venant en aide. Et ce sera alors l'habile substitution de Phèdre à Glaucos, qu'il feint de ramener en Grèce alors que c'est la première qui l'intéresse, et l'abandon de « la lassante Ariane », sa soeur dupée, à Naxos.

     De la mort de son père Égée qui se jeta à la mer en apercevant sur son bateau les voiles noires qu'il devait, comme convenu en cas de succès, remplacer par des voiles blanches et qu'il a -- simple oubli -- omis de changer, Thésée ne nous parlera que pour mémoire, préférant terminer son récit en nous faisant quelques confidences sur sa vie intime pour nous permettre d'en tirer d'utiles leçons et en nous donnant un aperçu de ses idées politiques et philosphiques qui, bien entendu, Gide aidant, sont si lucides et si justes qu'elles constituent pour notre époque une salutaire méditation.

     Le livre s'achève que un dialogue entre OEdipe et Thésée qui en forme le sommet. Nous ne connaissant, en effet, rien de plus poignant que cette confrontation et de plus pénétrant que les propos de ces deux héros qui, au soir de leur vie, ont atteitn dans un sens diamétralement opposé leur vérité, le premier professant une sorte de « sagesse surhumaine » et tirant parti de son infortune pour en obtenir « un contact plus intime avec le divin », le second restant « enfant de cette terre » et s'obstinant à croire que l'homme, quel qu'il soit et si taré qu'on le juge, « doit faire jeu des cartes qu'il a ».

     On nous objectera peut-être -- mais on aurait évidemment tort -- que mis à part le ton familier qu'André Gide a adopté pour nous conter la célèbre légende de Thésée, l'oeuvre que celui-ci vient de publier n'offre qu'un intérêt assez relatif. Encore que ce ne serait déjà pas si mal d'avoir renouvelé un thème antique en nous le rendant à la fois plus humaine et par conséquent plus accessible, ce qui fait, répétons-le, l'attrait extraordinaire de ce livre -- c'est précisément tout ce que Gide y a mis de soi-même.

     Certes c'est Thésée qui nous parle, mais il ne faut guère connaître son oeuvre pour ne pas se rendre compte dès les premières pages que c'est l'auteur des Nourritures terrestres qui, par ce truchement, s'adresse directement à nous.

     C'est ainsi que lorsque Thésée déclare : « C'est à [37] moi-même que je me dois », on croit lire la devise gidienne la plus stricte et la plus rigoureuse qui se puisse être. N'est-ce pas Gide lui-même que, par ailleurs, l'on retrouve avec toutes ses aspirations et son besoin d'absolu, lorsqu'il fait dire à Icare : « J'ai parcouru toutes les routes de la logique. Sur le plan horisontal je suis las d'errer. Je rampe et je voudrais prendre l'essor : quitter mon ombre, mon ordure, rejeter le poids du passé. L'azur m'attire, ô poésie ! Je me sens aspiré par en haut. Esprit de l'homme, où que tu m'élèves, j'y monte... Je ne sais quel est cet attrait qui m'engage ; mais je sais qu'il n'est qu'un terminus unique : c'est Dieu. »

     Tous les thèmes gidiens : ceux de la divinité, de la foi, de l'inquiétude, du doute, de l'ironie, de la valeur personnelle, de l'aristocratie de l'esprit, nous les retrouverons ainsi suggérés en quelques observations lapidaires dans le récit de Thésée et c'est ce qui en fait son intérêt, sa richesse et sa substance.

     On a voulu voir dans le Thésée d'André Gide une sorte de testament littéraire. Nous nous demandons pourquoi. Un écrivain capable de nous donner une telle oeuvre, en nous offrant, par surcroît, une sorte de synthèse de sa philosophie, ne semble nullement avoir dit son dernier mot. En pleine possession de ses moyens, on peut attendre de lui d'autres livres encore, pleins de suc et de sève. Celui-ci est en tout cas d'une étonnante verdeur et d'une extraordinaire richesse. Jamais André Gide ne s'est révélé à la fois plus sûr de son métier et de sa langue, plus gracieusement léger à la fois, plus finement ironique et plus profond.

     Nous tenons quant à nous son Thésée digne de Candide, pour une manière de chef-d'oeuvre -- et nous avons réfléchi avant de l'écrire à toute la valeur de ce mot.

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