André ROUSSEAUX, Le Figaro littéraire, 1946.

[Repris dans le BAAG, n° 27, juillet 1975, pp. 34-38].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

LE THESEE D'ANDRE GIDE

 

     En même temps que les pages de son journal écrites pendant la guerre, M. André Gide vient de publier un petit ouvrage auquel il songeait, dit-il, depuis longtemps. C'est le Thésée qui a paru en tête du premier fascicule des Cahiers de la Pléiade. Je ne vois pas, soit dit en passant, qu'on ait salué, comme elle le méritait, la naissance de ces Cahiers. Sous une remarquable présentation typographique dont il faut louer l'auteur, M. Jean Fautrier, ils semblent bien représenter un des rares vestiges de la littérature pure à notre époque. Car vraiment la crise de la littérature n'est pas la moindre de celles que nous traversons. Elle sévit sur les hebdomadaires [35] dont la plupart, entre la politique et la médiocratie, n'ont pas encore trouvé leur chemin. Elle triomphe avec une sorte d'insolence dans la plus brillante des revues d'aujourd'hui, ces Temps modernes où l'on ne voit guère que le document journalistique qui soit d'une substance assez coriace pour résister aux dissections de l'esprit ratiocineur et philosophique. Les Cahiers de la Pléiade, eux, tâchent de sauver ce qui reste de la littérature dans ce naufrage : quelques épaves de la vieille Nouvelle Revue Française, quelques morceaux de poésie absconse, où d'authentiques joyaux brillent parfois dans le balbutiement appliqué de l'insolite, quelques excursions au bord du néant comme la poésie savait en rêver avant que l'existentialisme l'assassinât, et dont toutes ne sont pas jeux d'esthètes (je songe à l'oeuvre pathétique de René Daumal, dont il nous faudra parler un jour) ; enfin, comme un ver malin dans un fruit de serre, cet air de ne pas y toucher, de trouver le faux dans le vrai dès qu'on y touche, de ne pas tenir à ce qu'on aime et de laisser tomber ce qu'on tient, qui se répand sur les écrits dès que l'encre dissolvante de M. Jean Paulhan y met son contreseing. Un des articles de ce premier Cahier, qui est de M. Roger Caillois, a pour titre « Des Excès de la Littérature ». Voilà qui dit fort bien, me semble-t-il, la manière dont les Cahiers de la Pléiade, à grand renfort de respiration artificielle, mettent en clinique la littérature agonisante. Mais je me trompe peut-être, et, comme dirait M. Paulhan, mettons que je n'ai rien dit. Je m'écarte, en tout cas, de mon sujet, car le Thésée de M. André Gide n'est ni excessif ni inutile. C'est même le complément nécessaire d'une oeuvre qu'il éclaire beaucoup. On comprend que M. Gide ait eu, de l'écrire, une intention exigeante et tenace.

     Les mythes grecs ont toujours été pour M. Gide d'une ressource malicieuse, en ouvrant leur symbolisme accueillant à tout ce que son éthique voulait y glisser, quand elle s'emparait à cette fin d'OEdipe ou du Roi Candaule. (L'autre source de personnages symboliques étant pour lui la Bible, où il a pris Saül.) Je viens d'écrire le mot « éthique ». Nul doute en effet, je pense, que l'auteur de L'Immoraliste ne soit un moraliste. Au sens large du mot, si l'on veut, et comme il conviendra quand le moment sera venu de placer son oeuvre parmi celles des auteurs français qu'on classe dans cette illustre catégorie. Dans les grands écrivains d'aujourd'hui, happés presque tous par le gouffre métaphysique, il est même un des rares, qui soit demeuré sur les rives de la morale, quitte à y tracer des arabesques et des sinuosités qui sont bien à lui. Ses tentatives métaphysiques, dont la plus notoire est Numquid et tu... ?, furent brèves, quoique parfois intenses, et semblent définitivement réprimées. Les dernières pages du Thésée, nous le dirons tout à l'heure, sont même là pour déclarer que l'éthique de Gide est décidément établie [36] dans un retranchement d'où l'inquiétude métaphysique est écartée.

     Qu'avait donc le mythe de Thésée, pour offrir à M. André Gide un asile où ses idées se vinssent ingénieusement loger ? Tout simplement l'épisode central de son histoire, la plus tragique et la plus mystérieuse aussi : le labyrinthe. Si les anti-gidiens se sont offusqués, il y a un instant, de m'entendre parler de la morale de Gide, voilà qui va les faire au contraire jubiler : la morale de Gide élisant domicile dans le labyrinthe, à la bonne heure ! Mais beaucoup d'entre eux savent-ils que cette métaphore a servi à l'un des meilleurs critiques de Gide, à Charles Du Bos, pour écrire un essai de grande classe qui s'appelle « Le Labyrinthe à claires-voies » ? Entre le labyrinthe et les itinéraires gidiens, il y a donc longtemps que la jonction était faite, avec ou sans ironie. Et ce qu'on trouvera de plus remarquable dans le Thésée, c'est que le labyrinthe soit pour Gide le lieu, non d'une morale d'immoraliste, mais d'une morale morale si je puis dire.

     Nous arrivons à ce lieu célèbre après quelques gamineries et gambades qui viennent tout droit du genre Caves du Vatican, et qui ne sont pas du meilleur Gide, à mon avis. Un libertinage scolaire sert ici de fond à de petites plaisanteries comme on en peut faire, par exemple, sur la place indiscrète que les taureaux tiennent dans la famille d'Europe et de Pasiphaé. Mais dès qu'on débouche à l'orée du labyrinthe, le ton change heureusement. Il ne s'agit plus de jouer avec les chères légendes anciennes, mais d'en tirer une sagesse nouvelle. Et la nouveauté qui va sortir de l'antre du Minotaure est une des leçons les plus morales que la morale ait jamais prononcées : c'est que cette histoire de méandres d'où nul homme ne parvient à sortir doit être interprétée moralement. Car il n'y a chemins si embrouillés en ce monde où l'esprit humain ne sache se frayer une issue. Non, c'est le coeur de l'homme qui s'égare, avec ses sens. L'invention de Dédale est qu'il a préparé, pour quiconque entre dans le labyrinthe, des breuvages, des parfums, des vapeurs, qui l'enivrent d'erreur et de volupté. Cette ivresse jette chacun dans un mirage qui est comme une projection charmante de sa nature propre, « et chacun, d'après l'imbroglio que prépare alors sa cervelle, se perd, si je puis dire, dans son labyrinthe particulier ». C'est afin de garder une volonté préservée de cette ivresse qu'Ariane doit demeurer hors du piège, en tenant ferme le bout du fil auquel est suspendue la chance de Thésée. Ce fil, explique Dédale à Thésée : « Conserve le ferme propos de ne pas le rompre, quel que puisse être le charme du labyrinthe, l'attrait de l'inconnu, l'entraînement de ton courage... Ce fil sera ton rattachement au passé. Reviens à lui. Reviens à toi. Car rien ne part de rien, et c'est sur ton passé, [37] sur ce que tu es à présent, que tout ce que tu seras prend appui. »

     Plus d'un lecteur se demande peut-être si c'est bien d'André Gide que je cite ici le propos. J'avoue que j'ai été tenté pour ma part de rouvrir Les Nourritures terrestres, pour y cueillir à nouveau mainte suggestion voluptueuse par où le fil d'Ariane aurait chance d'être rompu. Mais je me suis souvenu à temps du conseil final : « Nathanaël, maintenant, jette mon livre », et que pour mettre en contradiction Nathanaël et Thésée, il faudrait d'abord les avoir fixés de part et d'autre. C'est-à-dire qu'il faudrait connaître bien mal M. Gide, et ne pas savoir que sa morale a pour article premier, sinon unique, que la liberté de l'homme ne doit être limitée par rien ni personne. Quand on lui parle de pensée engagée, il réplique dans son Journal : « Je ne compte plus que sur les déserteurs. » Avant tout, ne pas se laisser faire prisonnier. Ni de certaines ivresses, dont le fil d'Ariane sera la sauvegarde, ni d'ailleurs d'un devoir routinier qui pourrait s'ensuivre, et c'est pourquoi, l'aventure du labyrinthe finie, Ariane sera plaquée, comme pourrait dire M. Gide quand il en use familièrement avec la plus vénérable mythologie. Tel est le double conseil de Dédale à Thésée : « Donc ne t'attarde pas au labyrinthe, ni dans les bras d'Ariane... Passe outre. » M. André Gide aime à répéter cette injonction, qui anime pour lui la propulsion de la vie : passer outre. Cet ordre de désobéir à tout commandement limitatif est au principe de son éthique. « Passe outre, va de l'avant, poursuis ta route. » On voit que le « Nathanaël, jette mon livre » trouve finalement dans Thésée le disciple le plus fidèle à ce précepte majeur de la morale gidienne.

     Quiconque voudrait creuser un peu ce principe d'action dégagée de toute entrave y trouverait le moyen de résoudre ce qui, dans l'oeuvre de Gide, paraît être toute contradiction : par exemple, la morale des Nourritures et celle du préfacier de Saint-Exupéry. Cette pensée, qui ne tient jamais pour acquise aucune position qu'elle ait atteinte, a le mérite de ne laisser aucune relative vérité de ce monde prendre indûment la fixité de l'absolu. La liberté même... Écoutez Thésée, quand il est devenu roi d'Athènes : « Je pensais que l'homme n'était pas libre, qu'il ne le serait jamais et qu'il n'était pas bon qu'il le fût. Mais je ne le pouvais pousser en avant sans son assentiment, non plus qu'obtenir celui-ci, sans lui laisser du moins, au peuple, l'illusion de la liberté. » C'est toujours la marche en avant, en passant outre à tout obstacle, qui recourt à cette liberté nécessaire encore qu'incertaine. « Ma grande force, dit encore Thésée, était de croire au progrès. »

     Si ce Thésée est un long monologue, et non un dialogue [38] de théâtre comme tous ceux où M. André Gide a balancé le oui et le non des traditions antiques, c'est peut-être que pour la première fois dans son oeuvre M. Gide se détermine, sinon à fixer son message (ce qui serait en somme le trahir), du moins à dresser une sorte de bilan positif d'un mode de vie qui a le plus souvent passé pour ne chérir que le détachement et la négation. Il y a une sorte d'exegi monumentum dans le Thésée. Avec une indication, pour finir, des limites où l'humanisme d'André Gide ne regrette point de s'être enfermé, en regard des tentations métaphysiques d'où nous avons dit que son esprit s'est aujourd'hui retiré. Si M. Gide ne s'était pas arrêté à cette position de retrait (le seul arrêt, peut-être, qu'il ait prononcé dans sa vie ; mais quelle limitation sa foi au progrès n'en a-t-elle point reçue...), ce serait sur un dialogue vertigineux que s'ouvrirait enfin le monologue de Thésée : sur le dialogue avec OEdipe, dont M. Gide a bien raison de s'étonner que Sophocle l'ait esquissé seulement. Car l'homme qui entre en scène avec OEdipe, ce n'est plus seulement celui qui a résolu tout humainement le problème des actions humaines, entre les impulsions du désir et le sens du bonheur. OEdipe aux yeux crevés, c'est l'homme qui a fermé sa vue aux ténèbres de la terre pour l'ouvrir à la lumière intérieure. « L'obscurité, dit-il, s'éclairait soudainement pour moi d'une lumière surnaturelle, illuminant le monde des âmes... Tout le reste n'est qu'une illusion qui nous abuse et offusque notre contemplation du Divin. » Mais Thésée, respectueux de cette pensée sublime : « Je reste enfant de cette terre », répond-il. Et résolument : « J'ai goûté des biens de la terre... J'ai fait mon oeuvre. J'ai vécu. » Le dialogue qui aurait pu s'ouvrir sur l'infini, M. Gide veut que Thésée le ferme par ce dernier mot. Que les espoirs et les angoisses de Numquid et tu aillent donc se taire à jamais dans le silence d'OEdipe. Thésée qui, du labyrinthe au trône d'Athènes, n'a pas mené trop mal en somme son humaine aventure, le roi Thésée, sage intendant de ses désirs, a tout pour symboliser une morale qui s'abrite de l'inquiétude du salut dans l'aménagement du bonheur.

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