Jean-Claude SALEL, Juin, 10 septembre 1946.

 

LE TESTAMENT DE L'ENFANT PRODIGUE

 

     « Si je compare à celui d'OEdipe mon destin, je suis content : je l'ai rempli. Derrière moi, je laisse la cité d'Athènes. Plus encore que ma femme et mon fils, je l'ai chérie. J'ai fait ma ville. Après moi, saura l'habiter éternellement ma pensée. C'est consentant que j'approche la mort solitaire. J'ai goûté des biens de la terre. Il m'est doux de penser qu'après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l'humanité future, j'ai fait mon oeuvre. J'ai vécu. »

     Ainsi se termine le Thésée d'André Gide. Le grand Sorcier, devenu vieux, nous livre un ultime message d'harmonie et de foi en l'homme. Et en l'homme seul. Aini Montaigne. Ainsi Voltaire. Ainsi Goethe. Il mesure le chemin parcouru et les périls qui le menacent. Je ne parle pas seulement des périls extérieurs. Évidents et sans doute irrémédiables. Je pense aux périls plus subtils et sans doute plus corrosifs, car il n'est plus contre eux aucun refuge intérieur. À ceux de la lucidité où l'homme mesure les gouffres et sy désagrège. À ceux du « troisième Infini », naguère entrevu par les grands visionnaires, et dans lequel de nos jours une conscience ivre de sa désespérante clairvoyance tend à nous précipiter. Mais le fondateur d'Athènes, devenu vieux, a trop lutté contre les monstres pour ne pas être prudent. Il sait de quel prix se paie une civilisation. Grand poète et grand « poiète », lui qui sait modeler les disciples et les styles de vie au même titre que les cités, il ne peut être que menteur ou sage. Il est l'un et l'autre à la fois. Il refuse donc la mort et le mystère. Il saura résister à OEdipe.

     Les dernières pages de l'oeuvre de Gide sont en effet consacrées à un dialogue entre Thésée et OEdipe. Elles prendront certainement place parmi les plus plus sublimes du grand écrivain. Au soir de sa vie, Thésée affronte, de son propre aveu, en le vieil aveugle, le seul adversaire contre lequel il ait jamais eu réellement à lutter.

     Contre les monstres, il suffisait en effet de refus, contre les dieux, de lucidité, contre les femmes, de parjure. Aux deux premiers travaux, toute âme lucide d'anarchiste pouvait subvenir. Pour le troisième il suffisait d'un grand appétit et du sens terrestre d'une mission (à condition, bien sûr, de ne pas s'apercevoir de la contradiction interne de ces termes). Or, Thésée, comme il se doit, croit trop en l'homme pour se refuser, s'il le faut, à meurtrir les hommes. Il est de la race invulnérable des bâtisseurs de cités qui savent, par la magie de l'art et du rite, transformer en splendeurs les souffrances de leurs concitoyens.

     OEdipe, au contraire, lui apporte une expérience jumelle et adverse. Ensemble, en effet, ils ont deviné le même secret. Car le secret du Sphinx est identique à celui du Minotaure (les paris proposés par tous les monstres se ressemblent étrangement). Ils ont su triompher de ce qui s'opposait à eux-mêmes (la cainte, bien sûr -- le milieu, bien sûr -- mais aussi, beaucoup plus... et c'est là le plus grave). Mais tandis que Thésée, hardi et sensuel, s'est par la suite confié aux jeux qu'il aime, au soleil qui le nourrit, aux beautés périssables et irremplaçables qu'il caresse de sa chair et de sa mémoire (fils de prince, pur sang élevé dans les haras de son père, n'ayant connu d'autres luttes que l'héroïsme qui exalte à l'exclusion de l'usure qui dédouble), il lui est facile de demeurer esthète dans son comportement et empiriste dans sa philosophie (pour lui tout sera sport), OEdipe, aventurie exclu par sa naissance de son milieu naturel, qui a mesuré le prix spirituel par lequel s'achète tout triomphe, connaît le sacrilège. Il sait que toute révolution est à la fois justice et viol -- car toujours elle dépasse dans son élan (il n'est pas même question de répercussions) l'obstacle qui la fait naître. Conscient de l'étendue de son nécessaire péché, il s'est refusé à en étouffer en lui le savoir. Par un acte volontaire -- il ne croit bien sûr pas que les dieux soient des forces extérieures -- il s'est enfoncé dans les yeux ses agrafes d'or. Assoiffé de courage et de lucidité, il refuse le mirage des formes et des actes. Un esprit facétieux le dirait anti-humaniste. Il accepte la folie sacrée, exempte de toute tricherie volontaire, départie à toute conscience lucide. À Thésée qui pense, en termes d'urbanisme et peut-être lutte des classes, qui a cédé sans illusions à l'éternelle demande de la juste répartition des biens, il apporte l'univers nocturne du péché, de la chute et de la purification. Encore que Gide ne le dise pas, je suppose que Thésée s'est refusé à le recevoir en Athènes. Tout respectueux qu'il est de son adversaire qui vient inopinément lui apporter le monde de la mort au moment où lui-même s'achemine de toute sa santé vers le tombeau, voici un extrait de leur dialogue :

     « OEdipe. -- Du temps de ma jeunesse, j'ai pu passer pour clairvoyant. Je l'étais à mes propres yeux. N'avais-je pas su, le premier, le seul, répondre à l'énigme du Sphinx ? Mais c'est depuis que mes yeux charnels, par ma propre main, se sont soustraits aux apparences que j'ai, me semble-t-il, commencé à y voir vraiment. Oui ; tandis que le monde extérieur, à jamais, se voilait aux yeux de la chair, une sorte de regard nouveau s'ouvrait en moi sur les perspectives infinies d'un monde intérieur, que le monde apparent, qui seul existait pour moi jusqu'alors, m'avait fait jusqu'alors mépriser. Et ce monde insensible (je veux dire : impréhensible par nos sens) est, je le sais à présent, le seul vrai. Tout le reste n'est qu'une illusion qui nous abuse et offusque notre contemplation du Divin. "Il faut cesser de voir le monde, pour voir Dieu", me disait un jour le sage aveugle Tirésias ; et je ne le comprenais pas alors ; comme toi-même, ô Thésée, je sens bien que tu ne le comprends pas.

     » Thésée. -- Je ne chercherais pas à nier, lui dis-je, l'importance de ce monde intemporel que, grâce à ta cécité, tu découvres ; mais ce que je me refuse à comprendre, c'est pourquoi tu l'opposes au monde extérieur dans lequel nous vivons et agissons.

     » OEdipe. -- C'est que, pour la première fois..., cet oeil intérieur percevant ce qui jamais encore ne m'était apparu, je pris soudain conscience de ceci : que j'avais assis mon humaine souveraineté sur un crime, de sorte que tout ce qui s'ensuivait, conséquemment, en fut souillé...

     » Thésée. -- Cher OEdipe, lui dis-je quand j'eus compris qu'il avait cessé de parler, je ne puis que te louer de cette sorte de sagesse surhumaine que tu professes. Mais ma pensée, sur cette route, ne saurait accompagner la tienne. Je reste enfant de cette terre et crois que l'homme, quel qu'il soit et si taré que tu le juges, doit faire jeu des cartes qu'il a... »

*

     La place me manque pour parler du restant de l'oeuvre -- ou plutôt de son début. Je ne relaterai point les aventures qui nous permettent de suivre le fortuné Thésée dans son périple méditerranéen qui le conduit de Thèbes à Cnossos, de Cnossos à Naxos et de Naxos vers la fondation d'Athènes. Je ne relaterai point les joies d'hommes libérés que nous administre le vieux magicien tandis que nous suivons son récit. Jamais ses moyens ne furent aussi parfaits. Aussi virils que Thésée, aussi ivres de sa jeune hardiesse, aussi forts de son éternelle et prudente jeunesse, nous traversons le monde des enchantements où les chairs triomphent dans leur florès et les résolutions dans leur accomplissement ! Avec Thésée, nous nous refusons à soulever les portes du tombeau et de la nuit que nous propose le cruel et héroïque OEdipe. Tout pour nous devient ironie, c'est-à-dire transposition. Avec nous, la symbolique légère de Thésée soulève perfidement et comme en se jouant des secrets que les mots risqueraient de ternir, alors que le jeu permet de commodément les affronter. Et le roi aveugle qui, sur la fin, vient nous révéler une énigme que Thésée, de tout son « style de vie », de toute sa jeunesse, de toute sa clairvoyante inconscience, voulait cacher au nom de son propre bonheur, est « un traître » !

*

     Ce livre résonne comme un testament spirituel. Si même il ne doit pas être le dernier. De même que chacun tente à se projeter en un mythe, Gide a su se choisir en celui de Thésée, le héros de l'éternelle maturité créatrice.

     Au moment même où le monde est divisé entre l'implacable et castratrice logique marxiste, l'atomisation en des pluralismes intellectuels (phénoménologie comprise) et les gouffres abyssaux que des explorations de plus en plus évidentes proposent à notre lucidité, l'ironie et serein instinct de conservation de Gide nous apparaît comme un phare. Après la mort de Valéry, après celle de Giraudoux, après celle aussi de Léon Brunschwig, en lui demeure un des derniers représentants d'un mode heureux de la pensée -- et de la vie -- tout humanisme abstrait devenant, nous le sentons bien, de nos jours, prétexte à trahison ou à propagande politique. Mais il est des sourires mystérieux et discrets qui savent demeurer entre enfer et ciel, lourds d'une éternelle et prudente jeunesse. Dans l'être contre le néant. Contre les « châteaux » et les rédemptions. Imposteurs et nécessaires. Qui rendent à la vie ce que la raison refuse. Puisse Gide vivre encore longtemps !

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