Nicolas BRIAN-CHANINOV, Mercure de France, 15 septembre 1937, pp. 655-6.

[Repris dans le BAAG, n° 38, avril 1978, pp. 116-117].

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

     

     M. André Gide a écrit ses Retouches à mon Retour de l'U.R.S..S. pour répondre aux critiques de bonne foi qui lui furent adressées après la publication de son Retour de l'U.R.S..S. qui fit, on se le rappelle, tant de bruit et valut à son auteur tant d'injures, parfois bien grossières. M. Gide écrit dans sa nouvelle brochure que ce qui l'effraie, c'est que l'U.R.S..S. change de mois en mois. De mois en mois, l'état de l'U.R.S.S. empire : il s'écarte de plus en plus de ce que M. Gide et certains autres de ses admirateurs de jadis espéraient qu'il était, qu'il serait. Où va la Russie soviétique ? A cela M. Gide ne répond pas ; il ne le sait pas. Mais il pense qu'elle tourne le dos au socialisme et à l'idéal de la révolution d'octobre. Enfin, il constate que le chemin qu'a pris l'U.R.S.S. est parsemé d'écueils et jonché de débris de toute sorte. Car, qu'est-ce que, si ce n'est des débris, tous les déchets qui, dans la production des usines, sont reconnus journellement par la presse soviétique ? « Sabotage », répond-on à cela. Les grands procès récents viennent comme une preuve à l'appui.

Il est permis pourtant, remarque M. Gide, de voir dans ces déchets la rançon d'une intensification excessive et artificielle de la production. Les programmes sont admirables, certes, mais il semble que, au degré de « culture » actuel, un certain rendement ne puisse être dépassé qu'à frais énormes.

M. Gide, comme on le voit, attribue au degré, insuffisant, selon lui, de la « culture » de la masse russe, la situation lamentable de l'industrie soviétique, comme aussi le désordre qui règne dans les transports en commun et dans l'exploitation du sol. Mais en cela il se trompe, comme s'étalent trompés les idéologues communistes qui croyaient que la « culture », l'instruction, pouvaient faire des miracles et transformer un être organiquement paresseux, nonchalant et d'intelligence médiocre en un travailleur conscient et dévoué à la tâche qui lui a été assignée. Non, l'instruction ne peut modifier le caractère des masses en général et de la masse russe en particulier. Bien entendu, on a pu lui faire croire des choses différentes, on a pu lui inculquer des notions variées, mais quelles que fussent l'idéologie et les conceptions inculquées, sa valeur sur le plan productif ne put, et ne pourra jamais, croître au-delà d'une certaine quantité. Tout le drame soviétique réside en cela et nous assistons à la lutte, appelons-la, si l'on veut, « sabotage », entre [117] les particularités ataviques de la nature du Russe et ceux qui tentent de les réduire ou de les extirper. Il est à prévoir que cette lutte sera longue et sanglante et que la victoire ne couronnera pas les efforts des idéologues.

 

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