Nicolas BRIAN-CHANINOV, Mercure de France, 15 janvier 1937, pp. 427-31.

[Repris dans le BAAG, n° 38, avril 1978, pp. 113-115].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

     Il est incontestable que M. André Gide partage dans son petit livre, Retour de l'U.R.S.S., l'avis de ceux qui prétendent qu'il n'est pas bon de vivre au pays des Soviets où n'existe ni liberté d'aucune sorte, ni prospérité, ni véritable culture. Cependant, ses critiques les plus acerbes ne démontrent nullement qu'il a renié sa foi en 1'U.R.S.S. et qu'il s'est détaché de son avenir. Ce qu'il reproche aujourd'hui à la Russie soviétique, ce n'est pas d'avoir tenté une grande expérience politique, sociale et économique, qui serait « au-dessus des forces humaines », mais d'avoir trahi de nos jours la révolution d'octobre 1917 (1), d'avoir abandonné la ligne établie par les fondateurs et les premiers artisans de la Russie Nouvelle. Il se peut que M. André Gide se méprenne sur la valeur de cette ligne, sur sa portée et le degré de son application ; il se peut même qu'il idéalise cette Russie soviétique du temps de Lénine qui, après tout, n'était peut-être qu'un mirage, qu'un miroir à alouettes, qu'une de ces machines germées dans des esprits chaotiques et chimériques sans aucune chance d'être appliquées et surtout de donner des résultats concrets, tangibles et durables. Quoi qu'il en soit, la foi de M. Gide en cette ligne, que suivait la Russie soviétique d'hier, reste aujourd'hui encore intacte, et c'est pourquoi ses critiques ont tant de poids et de relief. Elles montrent combien leur auteur est sincère avec lui-même et quelle est la force de son honnêteté envers ses lecteurs. Car enfin, rien ne l'empêchait de fermer les yeux sur les côtés sombres du tableau soviétique et de continuer à le dépeindre d'une façon conventionnelle, comme le font beaucoup de ceux qui visitent l'U.R.S.S.. Cependant, M. Gide écrit :

Si je me suis trompé d'abord, le mieux est de reconnaître au plus tôt mon erreur ; car je suis responsable, ici, de ceux que cette erreur entraîne. (p. 13).

Et deux pages plus loin :

Qui dira ce que l'U.R.S.S. a été pour nous ? Plus qu'une patrie d'élection : un exemple, un guide. Ce que nous rêvions, [114] que nous osions à peine espérer, mais à quoi tendaient nos volontés, nos forces, avait eu lieu là-bas. I1 était donc une terre où l'utopie était en passe de devenir réalité.

     Mais s'était-il vraiment trompé tout d'abord sur la valeur et la réalité de la Grande expérience entreprise en Russie ? M. Gide, après avoir bien pesé cette question, conclut que non ; que ce n'est pas lui qui s'est trompé, mais que ce sont les dirigeants actuels de l'U.R.S.S. qui ont quitté le bon chemin. Il écrit (page 76) :

Dictature du prolétariat, nous promettait-on. Nous sommes bien loin de compte. Oui : dictature, évidemment ; mais celle d'un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de le reconnaître tout net : ce n'est point là ce qu'on voulait. Un pas de plus et nous dirons même : c'est exactement ceci que l'on ne voulait pas.

     Cette dictature d'un seul Horace (Staline) a fait qu'il n'est pas un pays aujourd'hui, remarque Gide, « fût-ce l'Allemagne de Hitler, où l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé ». La vassalité des esprits crée là-bas un grand conformisme dans la pensée. Aussi n'existe-t-il en U.R.S.S. qu'une seule opinion admise d'avance et une fois pour toutes sur tout et n'importe quoi.

Chaque matin, écrit M. Gide, la Pravda leur enseigne (aux gens de l'U.R.S.S.) ce qu'il sied de savoir, de penser, de croire. Et il ne fait pas bon sortir de là ! De sorte que, chaque fois que l'on converse avec un Russe, c'est comme si l'on conversait avec tous. Non point que chacun obéisse précisément à un mot d'ordre ; mais tout est arrangé de manière qu'il ne puisse pas dissembler.

     La vassalité imposée par Staline et le conformisme qu'il exige de tous ses « sujets » sont rachetés par la restauration progressive de la famille, de la propriété privée, de l'héritage, etc.. Tout cela a été restauré en prévision d'une guerre avec l'Allemagne et dicté par la peur qu'on en a. Il importe de donner au citoyen soviétique le sentiment qu'il a quelque bien à défendre. Mais ce retour aux bases « capitalistes » de la société a terriblement embourgeoisé le peuple russe, et a créé une inégalité flagrante.

Comment, écrit Gide, n'être pas choqué par le mépris, ou tout au moins l'indifférence, que ceux qui sont et qui se sentent « du bon côté », marquent à l'égard des « inférieurs », des domestiques, des manoeuvres, des hommes et des femmes « de journée », et j'allais dire : des pauvres. I1 n'y a plus de classes en U.R.S.S., c'est entendu. Mais il y a des pauvres. Il y en a trop, beaucoup trop. J'espérais pourtant bien ne plus en voir, [115] ou même, plus exactement c'est pour ne plus en voir que j'étais venu en U.R.S.S . (p. 65).

     L'esprit petit-bourgeois qui sévit actuellement dans la Russie soviétique et qui se développe toujours davantage, est servi par une instruction et une culture faites à sa taille.

Cette culture, remarque notre auteur, est toute aiguillée dans le même sens ; elle n'a rien de désintéressé, elle accumule et l'esprit critique (en dépit du marxisme) y fait a peu près complètement défaut.

     Autre phénomène :

Le citoyen soviétique reste dans une extraordinaire ignorance de l'étranger. Bien plus : on l'a persuadé que tout, à l'étranger, et dans tous les domaines, allait beaucoup moins bien qu'en U.R.S.S.. Cette illusion est savamment entretenue ; car il importe que chacun, même peu satisfait, se félicite du régime qui le préserve de pires maux.

     Et Dieu sait si ce régime est maigre, car ce que le citoyen soviétique reçoit de l'État, qui est à la fois fabricant, acheteur et vendeur, ce ne sont, en général, que des marchandises « à bien peu près rebutantes ».

     Voilà donc grosso modo le tableau que brosse André Gide du paradis soviétique tel qu'il est en ce moment. Il est loin d'être enchanteur. Cependant, Gide a une robuste confiance dans l'avenir de 1'U.R.S.S.,car, dit-il, « elle nous a montré qu'elle était capable de brusques volte-face ». Et l'idée d'une faillite définitive de l'expérience communiste lui paraît « inadmissible ».

     Après tout, il est possible qu'il y ait là-bas un jour une « volte-face », « un brusque ressaisissement », comme dit encore Gide, qui sera aussi brutal que celui qui mit fin à la Nep de Lénine. Cependant, je crois que M. Gide aurait été moins optimiste et affirmatif s'il était plus familiarisé avec l'histoire russe. Malheureusement, son ignorance du passé de la Russie, qu'il partage du reste avec bien d'autres « amis de I'U.R.S.S. », est telle qu'il écrit (p. 43) :

... Le "stakhanovisme" a été merveilleusement inventé pour secouer le nonchaloir (du peuple russe) : on avait le knout autre fois.

Je souligne cette phrase, mais en réalité il aurait fallu aligner une série de points d'exclamation. Je sais bien que, pour un Occidental, l'âme russe restera toujours peu perméable et l'histoire russe sera un rébus qu'il aura de la peine à déchiffrer.

(1) Cette conviction d'André Gide que la révolution bolcheviste a été trahie par les dirigeants actuels des Soviets le rapproche singulièrement de Trotsky, dont le dernier volume a justement pour titre : La Révolution trahie (Grasset, édit.). Je reviendrai un jour à cet ouvrage ; pour le moment, je dirai seulement que Gide reste logique avec lui-même et fidèle à ses engouements d'hier. Il n'est nullement revenu sur ses pas comme nous l'ont affirmé d'aucuns un peu hâtivement ; il reste dans « la ligne » sans se préoccuper si cette ligne le rapproche du trotskisme et de la révolution permanente. Non, vraiment, je ne crois pas que les soutiens de la société bourgeoise puissent encore compter sur André Gide. [Retour au texte]

 

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