Benjamin CREMIEUX, La Nouvelle Revue Française, n° 287, 1er août 1937, pp. 339-413.

[Repris dans le BAAG, n° 39, juillet 1978, pp. 103-105].

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

     Ces Retouches se présentent non comme une atténuation, mais comme une confirmation et une aggravation des réserves formulées par André Gide dans Retour de l'U.R.S.S. à l'adresse du régime stalinien. Ne jamais répondre, professait Renan. « A côté des insulteurs, quelques critiques de bonne foi, déclare Gide. J'écris ce livre pour leur répondre. »

     Les Retouches ajoutent peu au Retour, dont elles n'ont pas la spontanéité, la fraîcheur, la saveur personnelle. Pour se défendre ou pour mieux prouver, Gide ajoute des précisions et cite des chiffres, ceux-ci toujours beaucoup plus contestables que l'impression raisonnée d'un observateur de sa qualité et de sa sincérité, parti au surplus avec des préventions plus que favorables pour [104] le régime soviétique.

     Pourtant on peut penser que cette sévérité accrue provoquera moins d'émotion que les critiques plus précautionneuses du Retour. Non seulement parce que l'effet de surprise est émoussé, mais encore parce que l'aggravation de la dictature stalinienne en Russie, les exécutions multipliées, le découronnement de l'état-major et de nombreux organes d'état ont donné à réfléchir à bon nombre de communistes et à tous les sympathisants d'Occident. De sorte que bien des hommes d'extrême-gauche que le Retour avait scandalisés sauront gré aujourd'hui à André Gide de réclamer des réalisations communistes qui ne soient pas calquées sur le modèle russe.

     Tout l'ouvrage gravite autour de deux pages centrales (66-68) : « Lorsque je m'indigne, écrit Gide, vous m'expliquez (et au nom de Marx encore !) que ce mal certain, indéniable (je ne parle pas seulement des déportations, mais de la misère des ouvriers, de l'insuffisance des salaires ou de leur énormité, des privilèges reconquis, du sournois rétablissement des classes, de la disparition des Soviets, de l'évanouissement progressif de tout ce que 1917 avait conquis) vous m'expliquez savamment que ce mal est nécessaire, que vous, intellectuel [...] vous l'acceptez comme provisoire et devant mener à un plus grand bien. Vous, communiste intelligent, vous acceptez de le connaître, ce mal vous estimez qu'il vaut mieux le cacher à ceux qui, moins intelligents que vous, pourraient s'en indigner peut-être [...]. Il n'y a pas de parti qui tienne [...]. Dès que le mensonge intervient je suis mal à l'aise, mon rôle est de le dénoncer. On sert mal [le peuple] en l'aveuglant. »

     Ajoutez aux reproches énumérés dans la parenthèse les malfaçons, le gaspillage, l'esclavage, 1a délation, la bureaucratisation, l'exploitation du prolétariat, l'analphabétisme, l'asservissement de la pensée et vous aurez tous les griefs d'André Gide contre la dictature de Staline.

     La fin du volume est consacrée à répliquer à des accusations personnelles ou portant sur des détails, à se défendre aussi d'être trotskyste.

     En conclusion, André Gide ne renie rien de son adhésion au communisme, il ne méconnaît aucune des difficultés qui pouvaient en retarder la réalisation en Russie, il conteste que la voie présentement suivie en U.R.S.S. puisse y conduire. Mais le lecteur est amené sinon à faire le procès du marxisme, du moins à se demander si l'application étatiste du marxisme, telle que les Russes l'ont pratiquée depuis 1917, peut d'une part être génératrice de prospérité, de bonheur et d'émancipation individuelle, [105] d'autre part détruire l'inégalité de condition si scandaleuse en régime capitaliste, et par suite si tout étatisme (qu'il soit capitaliste ou socialiste) n'entraîne pas fatalement un écrasement de l'individu, s'il ne crée pas pour les dirigeants au centre, les exécutants à la périphérie (pour employer le jargon fasciste) des privilèges d'autant plus exorbitants qu'ils sont sans contrepoids possible.

     L'iniquité de l'étatisme, forcément dictatorial, est dans l'absence de contrepoids comme la faiblesse du démo-libéralisme est dans l'absence de hiérarchie. Il est curieux que les mêmes abus et les mêmes inégalités naissent d'une hiérarchie sans contrôle et de l'absence de hiérarchie. Tyrannie de minorités, tyrannie de masses ou tyrannie de la facilité tournent également le dos à une organisation rationnelle et scientifique de chaque fraction du globe-organisation qui, très vite, si l'entreprise était tentée, s'étendrait à toute la planète.

     Le grand mérite du démocratisme et du marxisme, c'est leur souplesse. On doit à Gide une vive gratitude pour avoir dénoncé avec vigueur la sclérose dont l'application du marxisme en Russie est menacée et pour avoir invité les hommes de bonne volonté à étudier des modalités différentes de réalisation.

     La crise des idéologies d'après-guerre, communisme compris, est plus proche qu'on ne croit. Fascistes, nazis et soviétistes ne vivront pas éternellement d'enthousiasme collectif et d'espoir. Un moment viendra où la satisfaction des besoins physiques et moraux élémentaires prendra le pas sur tout le reste. C'est ce moment que le marxisme d'Occident doit préparer, s'il ne veut pas périr. Il a pour lui ce levier puissant qui satisfait à la fois l'aspiration des masses et celle de la raison : la suppression des classes et de la tyrannie de l'argent. Il a contre lui la gabegie révolutionnaire, la dictature des roués et des indignes, son refus d'examiner sérieusement et de résoudre le problème de l'inégalité des hommes et celui de l'autorité sans abus, ni privilèges.

     Il resterait à se demander (et on eût aimé que Gide se posât la question) comment, après vingt ans de souveraineté, un régime peut se livrer à des exécutions sommaires et en revenir à la terreur. S'agit-il du simple maintien de la dictature personnelle de Staline ou bien l'U.R.S.S. était-elle menacée d'une crise militaire, comme en connaissent les régimes populaires, comme la France en a connu une avec le boulangisme, l'Allemagne avec la Reichswehr fourrière de Hitler ? Ou vraiment y a-t-il collusion entre trotskystes et nazis ?

 

Retour au menu principal