Paul NIZAN, Vendredi , 29 janvier 1937, p. 5.

[Repris dans Paul Nizan, Pour une nouvelle culture, textes réunis par Susan Suleiman, Grasset, 1971, pp. 240-9, et dans le BAAG, n° 37, janvier 1978, pp. 81-7. Dans le même n° de Vendredi, cet article faisait face à celui de Pierre Herbart, sur le même sujet.]

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

 

UN ESPRIT NON PREVENU

Retour de l'U.R.S.S., par André Gide

 

     Il faut bien revenir encore sur ce petit livre où André Gide a pensé définir en 116 pages la politique, la culture et les moeurs de 170 millions d'humains.

     J'admire que Gide, qui entoura de si prudentes vérifications son jugement sur les compagnies forestières, ait si promptement frappé 1'U.R.S.S. d'une sentence qui la place un peu plus bas que l'Allemagne nationale-socialiste.

     Faut-il croire que Gide a obéi à cette célèbre « diversité d'humeur qui me force, aussitôt délivré d'un livre, de bondir à l'autre extrémité de moi-même (par besoin d'équilibre aussi) et d'écrire précisément le moins capable de plaire aux lecteurs que le précédent m'avait acquis ? »

     J'entends bien d'autre part le prix des contradictions, et ce qu'elles peuvent apporter aux beaux arts: j'entends moins bien ce qu'elles valent pour un écrivain politique, tel que Gide, qu'il le veuille ou non, l'est devenu. Au reste, il s'agit ici de contradictions logiques, capables d'infirmer la vision.

     « L'U.R.S.S., dit Gide, est "en construction", et il importe de se le redire sans cesse. »

     La méthode exigeait en effet qu'il se souciât d'un monde qui change; mais il ne fallait point ensuite, à presque toutes les pages, l'oublier, et peindre 1'U.R.S.S. comme un monde qui ne change plus, se dire que c'était fini, qu'il n'y aurait plus d'histoire.

     La psychologie n'était sans doute pas non plus le meilleur des moyens d'approche. Rien n'est plus frivole que cette science quand elle ne rassemble point des enquêtes fort diverses: mais il faut une patience, des loisirs que le voyageur a rarement. La pensée de Gide paraît ici peu sûre: il écrit:

     « Les questions psychologiques seules sont de mon ressort. »

     Pourquoi non ? Mais il ne fallait pas ensuite juger par le psychologique cette « forêt » des questions sociales où Gide sent qu'il se perd. Il s'est en effet perdu. Il dit encore:

     « Les questions économiques échappent à ma compétence. » Ce qui est vrai. Mais non à son ambition. Car il juge l'économique, le social, à travers une enquête psychologique extrêmement courte, qui a laissé échapper les [82] singularités, les différenciations, les diverses « époques » psychologiques d'un pays où elles sont plus nombreuses que partout ailleurs.

     Gide écrivait dans Voyage au Congo:

     « Loin de moi la pensée d'élever la voix sur des points qui échappent à ma compétence et qui nécessitent une étude suivie... »

     Cet échec de la méthode apparaît lorsque Gide entreprend pourtant de résoudre le problème des marchandises, ou celui du rendement du travail. Il déplore le manque de goût de la plupart des fabrications soviétiques, qui s'explique par les difficultés d'organiser rapidement une production très qualifiée, la lenteur avec laquelle s'établit la collaboration entre l'ingénieur et le dessinateur de modèles, les exigences de la production de masse par l'étape de laquelle il fallait passer. Il ne se dit point qu'il le fallait. Il se le disait pourtant à propos du portage en Afrique: les dessins un peu frustes des jerseys me paraissent beaucoup moins importants que les drames du portage. Gide conclut simplement, au terme d'une analyse psychologique, par des rêves sur le grand industriel, le petit commerçant et les charmes de la concurrence.

     De même, il ne suffit peut-être pas pour interpréter certaines apparences de la réalité soviétique de recourir à quelques notions classiques dans la littérature russe: interpréter les problèmes du rendement du travail par la fameuse indolence russe, c'est laisser de côté tous les éléments réels de la question, formation des cadres techniques, retard technique de l'ouvrier russe non qualifié. Gide eût trouvé des explications rigoureuses dans un célèbre article de Lénine sur la productivité du travail. Ne confondons pas l'oblomovtchina des années 40 avec l'état de l'économie russe avant Octobre.

     D'autre part, les faits psychologiques eux mêmes sont mal établis. L'exemple du « complexe de supériorité » me paraît concluant. Le recours à la « jactance » gogolienne, couverte du vêtement moderne du complexe de supériorité, n'explique pas des faits qu'on n'a pas le droit d'autre part de généraliser. Surtout quand on les a notés chez des enfants. Il est bien vrai d'ailleurs que les citoyens soviétiques se vantent souvent: il y a bien de quoi quand ils pensent à ce qu'il y avait à faire et à ce qu'ils ont déjà fait. Mais ils méprisent beaucoup moins l'étranger que Gide ne pense: quelques expériences différentes auraient aussi bien pu l'amener à conclure qu'ils souffrent d'un complexe d'infériorité. La généralisation ne serait pas moins fausse. Mais Gide s'explique la « jactance » qu'il veut croire générale par l'ignorance où les Soviétiques sont systématiquement tenus de [83] l'étranger. Le métro à Paris ! On nous l'avait caché. Mais les murs de Moscou, les journaux ont été pendant des mois pleins de récits, de photographies et de graphiques sur les métros étrangers: tout Moscou savait que les constructeurs de son métro expérimentaient simultanément sur les quatre tronçons de la ligne de Sokolniki les méthodes employées pour le métro de Paris, de Londres, de New York et de Berlin.

     Des journaux fort bien faits ont pour mission d'informer le public sur l'étranger, Za Rubejom, Vokroug Tsvet, parmi d'autres, sans parler des revues techniques où l'on ne parle que de Detroit, de Billancourt, des livres qu'on traduit. Et on ne traduit pas seulement Aragon, ou André Gide, mais aussi Mauriac, mais aussi Drieu La Rochelle.

     Tout cela me paraît grave, parce qu'il s'agit de l'établissement de faits, et que ces faits sont faux. Ou incomplets.

     Que Gide ait rencontré des ignorants, nul n'en doute. Mais M. Jacques Bardoux, de l'Institut, a écrit un jour que New York était la capitale des Etats-Unis, mais André Gide lui-même a écrit que Bolchevo a été fondé sur l'initiative de Gorki, il y a six ans: le fait et la date sont faux. On irait loin, avec ces anecdotes: j'ai rencontré à Moscou un agrégé d'histoire qui avait vu l'automatique dans son hôtel: il n'en revenait point. Mais j'ai d'autres critères pour juger les agrégés.

     Il est encore vrai que les succès montent parfois à la tête des hommes de l'U.R.S.S. quand ils comparent un terrible passé avec le présent, ce que Gide ne fait point, parce qu'il se soucie moins de perspectives historiques que de comparaisons géographiques; mais ce n'est pas André Gide qui a lancé le premier cri d'alarme, c'est Staline: « complexe de supériorité », se dit en russe d'aujourd'hui, « le vertige du succès... »

*

     Si toutes ces enquêtes avaient été multipliées et poussées, si Gide n'avait pas été contraint de recourir à l'oreille et aux lèvres de certains traducteurs, il n'aurait point écrit cette phrase:

     -- Chaque fois que l'on converse avec un Russe, c'est comme si l'on conversait avec tous.

     Il est fâcheux qu'une pareille phrase soit issue d'un système connu et que ce système soit le démon avec lequel Gide a toute sa vie lutté avec un courage passionné : va-t-il être vaincu dans sa lutte avec l'ange ? Car enfin, Gide n'a pas attendu d'être en U.R.S.S. pour évoquer le [84] conformisme: il a connu d'autres royaumes de l'indifférenciation; c'était au Congo, au temps où, sortant d'un district où la propriété indigène était collective, il s'écriait: « Enfin, des propriétés individuelles! » Il y avait à la vérité trouvé les Noirs fort malheureux malgré cet extrême conformisme où Gide voit le secret du bonheur soviétique: « Pour vivre heureux, vivons conformes! » Admettons qu'on peut être tantôt heureux, tantôt malheureux d'être conforme. Mais n'admettons pas le fond de l'idée, parce qu'il ne s'agit aucunement ici d'une divergence de vues sur les formes du socialisme, mais d'une suspecte fidélité à la propriété privée. La « différenciation » d'où naît à la fois « l'exquis et le rare » est liée aux possessions: c'est ce que M. Leroy Beaulieu passa sa vie à enseigner, avec quelques autres économistes; cela se dit encore aux Sciences Politiques.

*

     Tout n'est pas faux, mais presque tout est mal interprété, faute de connaissance réelle. Il est vrai qu'il y a des pauvres. Beaucoup moins cependant qu'en 1933. Il eût peut-être fallu abandonner une heure les âmes pour les chiffres. Il est encore vrai que la civilisation soviétique est dure et que beaucoup d'hommes y manquent de philanthropie. Mais comment Gide qui fait si aisément appel aux histoires de la Russie « éternelle » quand il veut montrer un échec apparent de la Russie révolutionnaire néglige-t-il d'avoir recours à elles quand il s'agit de définir un de ses combats ? Ce n'est pas Gide qui a attiré l'attention là-dessus, c'est Staline. C'est Staline qui a raconté cette histoire pour signifier qu'il fallait vaincre l'héritage de la dureté: en Sibérie, un jour, des paysans, au flottage des bois, laissèrent un homme se noyer sans tenter de le secourir. Ils dirent ensuite à Staline, alors exilé: « Si encore ç'avait été un cheval! Mais un homme... Un homme, ça peut se refaire, mais un cheval ça ne se refait pas... »

     Ces erreurs de perspectives sont au centre du jugement sur le « conformisme » et la dictature stalinienne.

     Je ne doute pas que Gide n'ait rencontré des hommes lâches, parfaitement bas, parfaitement sordides. J'en connais. Je peux mettre des noms. Et les histoires des svetlie sovietskie et des Torgsin babies, je les connais aussi. Mieux que Gide. Je ne suis pas impressionné par les détails sur une « nouvelle » bourgeoisie: c'est l'ancienne qui se défend. On dit chez les trotskystes qu'il est inconcevable que si les koulaks sont liquidés comme classe, comme l'on dit, on en poursuive encore individuellement Gide a-t-il vu un soir, en Ukraine, la colère de l'équipe des moissonneurs, découvrant qu'un koulak [85] dékoulakisé, justement, caché dans ses rangs, avait versé du pétrole dans la soupe ? Gide a-t-il vu vers la Sibérie du sud des femmes de chefs de stations de machines et de tracteurs ne jamais sortir sans leur revolver, parce qu'on ne sait jamais, avec ces anciens koulaks liquidés comme classe ?

     Le combat n'est pas terminé; une des formes de combat c'est la série de ces petites offensives des femmes d'ingénieurs ou d'écrivains qui rêvent de Paris, et qui font des scènes à cause de la Lincoln, des gens comme cet ingénieur saboteur qui revenait du Bielmorcanal et qui disait:

     -- Je vais envoyer mes filles faire leurs études en Occident... Il n'y a encore que l'éducation des couvents...

     Au dix-septième Congrès du Parti, l'un des objectifs assignés au second Piatiletka était la liquidation des vestiges du capitalisme dans la conscience des hommes. Ça ne meurt pas en un jour, mais ça se déguise, et ça dit à pleine voix que Staline est vraiment le « chef et l'instituteur des peuples », et ça oblige les grands écrivains étrangers en voyage à des formules exceptionnelles de politesse.

     Il ne faut pas prendre les vieilles branches pour de jeunes pousses, les survivances pour la nouveauté.

*

     Il ne faut pas confondre non plus le conformisme avec l'adhésion.

     Je me demande si la vraie raison de Retour de l'U.R.S.S. n'est pas dans cette question que Gide se pose et qui est sérieuse parce qu'elle met en jeu l'existence même de l'écrivain.

     -- Je crois que la valeur d'un écrivain est liée à la force révolutionnaire qui l'anime, ou plus exactement (car je ne suis pas si fou que de ne reconnaître de valeur artistique qu'aux écrivains de gauche), à sa force d'opposition...

     Le problème est posé. Avec une apparente rigueur.

     Mais Gide, comme presque tout le monde, entend par conformisme toutes les formes extérieures de l'adhésion. Un conformiste vrai est un homme qui dans ses actes et ses mots est conforme aux valeurs d'une société qu'il refuse: il ment donc. Quand Descartes s'affirmait conforme à la foi catholique, sans doute mentait-il. Mais on ne fera croire à personne que Sophocle, que Racine, que saint Thomas mentaient. Ils ne se conformaient pas: ils [86] adhéraient. A la civilisation d'Athènes, à la monarchie de Louis XIV, à l'Église de Rome.

     Gide a rencontré en U.R.S.S. des conformistes et des adhérents. Babel, Cholokhov sont des adhérents. O..., V... sont des conformistes. L'adhésion est une affirmation de l'homme. Les valeurs qu'il défend sont identiques à sa vie. Le conformiste feint de défendre des valeurs auxquelles il préfère un passé. Ici encore, l'enquête psychologique n'a pas été suffisamment étendue.

     Quant à l'angoisse sur la valeur des fabrications de l'art fondées sur des adhésions, Sophocle, Racine ne suffiront-ils pas à rassurer André Gide ? Gide redoute qu'on n'applaudisse que les « banalités révolutionnaires »: je regrette qu'il n'ait pas entendu Boris Pasternak lire ses poèmes, qui ne sont point faciles, devant quinze cents ouvriers. Nous vivons en Occident dans une société où la grandeur consiste à dire non. Il faut enfin qu'on se décide à ne pas éternellement arracher le destin de l'art au malheur et qu'on proclame qu'il existe une grandeur qui consiste à dire oui.

     A quel point ce oui est difficile, l'exemple de Gide m'en persuade. A « contre courant » dans la société bourgeoise, il se sent contraint encore de l'être dans la société soviétique. Le pire des « conformismes » me paraît être aujourd'hui dans cette mode qui fait que l'on rougit de ne point se conformer aux non conformismes de l'intellectuel ou du clerc. Le malheur fait que cela le remet dans le sens du courant bourgeois. La seule suite rigoureuse du refus total de l'adhésion ne peut être que le silence. Gide parle.

     J'entends bien que la révolution permanente séduit beaucoup nos intellectuels; ils inclinent à croire que le véritable révolutionnaire ne se soucie que de se dépasser sans trêve et qu'il n'y a point de pause. Cette idée d'homme de plume est étrangère au constructeur.

     Quand un citoyen soviétique, qui ne « se conforme » que parce qu'il « adhère » à sa vie, crie Vive Staline, il signifie qu'il préfère la construction qui se fait aux phrases sur les constructions possibles, la révolution réelle à la révolution permanente, que 1'U.R.S.S. a été sauvée par l'entrée dans la période des plans, de l'industrialisation et de la collectivisation de la terre. Les bavards avaient parlé cinq ans: Staline est simplement l'homme qui a mis l'entreprise debout. Malgré eux.

     Je ne crois pas que Gide ait définitivement conclu; ses réactions me paraissent bien moins « trotskystes » que « libérales », comme André Thérive l'a bien vu. Cet esprit non prévenu est parti plus prévenu qu'il ne le pouvait [87] croire. Et c'est un esprit trop prévenu qui a dicté la phrase qui est peut être la plus inquiétante du livre:

     -- Alors je pense (en dépit de mon anticapitalisme) à tous ceux de chez nous qui du grand industriel au petit commerçant se tourmentent et s'ingénient...

     C'est un esprit trop prévenu, plus candide que retors, qui a laissé passer sans y prendre bien garde la phrase désormais célèbre:

     -- Car ceci reste acquis: il n'y a plus en U.R.S.S. d'exploitation du plus grand nombre pour le profit de quelques uns. C'est énorme.

     Mais qui donc en demanda jamais davantage, pour commencer ?

 

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