Jules ROMAINS, Marianne, 18 août 1937, pp. 1 et 2).

[Repris dans le BAAG, n° 44, octobre 1979, pp. 95-98].

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[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

 

UNE EPREUVE SIGNIFICATIVE

 

    Les Retouches au Retour de l'U.R.S.S., qu'André Gide a récemment publiées, ont peut-être fait un peu moins de bruit, ou en tout cas un peu moins d'impression que son premier ouvrage ; parce qu'elles s'accompagnaient de moins de surprise. Le seul étonnement radical que Gide eût pu nous faire, c'eût été de nous dire que, dans l'intervalle, la nouvelle politique de Staline avait levé ses scrupules et ses craintes.

     Mais je n'ai pas l'intention de commenter les Retouches. Vous savez ce qu'elles contiennent. Je ne me propose pas davantage d'examiner l'évolution de la pensée d'André Gide, en la rat tachant à son caractère. Je trouve même qu'on a fait, en cette circonstance, abus de psychologie. Nous prêtons chaque jour l'oreille à un certain nombre de petits messieurs qui nous donnent leur avis sur diverses questions. Nous ne faisons pas le procès de leur psychologie. Nous nous inquiétons seulement de savoir si ce qu'ils disent est juste. Tout au plus nous demandons-nous si, dans ce que nous avons déjà lu d'eux, nous avions le sentiment d'être devant des esprits justes. Quand c'est un « grand monsieur » qui nous parle, traitons-le aussi objectivement.

     Ce qui me paraît plus instructif, c'est de voir comment ses témoignages ont [96] été reçus par les communistes.

     En fêtant l'adhésion d'André Gide, en l'associant aux solennités de leur parti, en couvrant ses moindres paroles d'acclamations, en répandant la joyeuse annonce de cette recrue jusqu'au fond de la Russie, ils avaient bien montré qu'ils attachaient la plus grande importance à la pensée de Gide, aux preuves de jugement et de clairvoyance qu'il avait déjà données ; et en général à l'opinion librement formée d'un intellectuel éminent qu'aucune considération de carrière, d'intérêt, ne peut retenir, le jour où sa conscience lui fait un devoir d'épouser une cause combattue ou même honnie.

     Ils auraient pu prendre les précautions dont l'Église ne se prive pas à l'égard des convertis : faire subir au néophyte un temps d'épreuve pendant lequel on se garde bien de le brandir comme un drapeau ; attirer son attention -- ce que ne manquent jamais de faire les confesseurs -- sur le péril d'un entraînement sentimental, sur la connaissance très imparfaite où il est du dogme ; lui signaler d'avance les difficultés, pour que sa jeune foi ne vacille pas le jour où elle les rencontrera.

     Ils auraient pu lui dire que l'U.R.S.S. était trop grande personne pour vouloir être admirée de confiance ; insister pour qu'il réservât toute manifestation publique jusqu'au jour où il aurait vu par lui-même et jugé sur place.

     Ils ne l'ont pas fait. Ils laissaient entendre ainsi qu'ils dédaignaient les mesquines précautions ; qu'ils assumaient crânement certains risques. Ils prouvaient en outre leur confiance dans la beauté et la grandeur de l'oeuvre édifiée là-bas. Pouvait-on la voir sans lui rendre justice, quand on n'était pas aveuglé par un parti-pris initial ? Ils confirmaient enfin, du même coup, le crédit qu'ils faisaient à Gide. Cet homme-là, à leurs yeux, ne pouvait pas se tromper gravement.

     Une si généreuse imprudence entraînait évidemment, pour la suite, certaines obligations.

     Quand parut le Retour de l'U.R.S.S, nous fumes beaucoup, je crois, qui attendîmes avec grand intérêt ce qui allait se passer. La communistes s'étaient souvent plaints qu'on les accusât de manquer de respect pour l'indépendance de l'esprit. Ils n'ignoraient pas qu'il y avait là, pour nombre d'Européens d'Occident, la plus grosse objection contre leurs méthodes. Eux affirmaient qu'au contraire une critique même rude était pour leur part la bienvenue, du moment qu'elle ne procédait pas d'une hostilité préconçue et systématique. L'épreuve était décisive ; les conditions en étaient parfaites.

     Nous souhaitions donc que la communistes -- ceux d'ici et ceux de là-bas -- fissent preuve d'une entière sérénité ; mieux que cela missent leur coquetterie à tenir compte des critiques de Gide dans la plus large mesure.

     Nous souhaitions entendre surtout de la part des communistes français, qui avaient encore plus de raisons de ménager nos susceptibilités intellectuelles -- un langage comme celui-ci : « Notre ami Gide a jugé l'expérience russe avec toute la sévérité d'un amour exigeant. Nous l'en remercions. Nous sommes [97] sûrs que la Russie se hâtera de corriger ceux des défauts ou des vices dénoncés par lui qui sont graves et incontestables. Il y en a d'autres qui, sans être imaginaires, car nous savons Gide trop honnête pour avoir rien inventé, n'ont pas l'importance qu'il leur attribue, et sont largement compensés par des avantages qui lui ont échappé. Nous allons lui fournir à ce sujet de nouveaux documents, et le prier d'entreprendre un second voyage. En tout cas, nous autres communistes français, qui ne sommes nullement contraints, quoi qu'on en ait dit, de copier servilement ici les méthodes russes, nous allons étudier avec le plus grand soin les moyens d'éviter les erreurs qu'il nous signale. Car nous devons penser que les choses qui l'ont heurté ou même révolté en heurteraient ou en révolteraient bien d'autres chez nous. Comme notre intention est d'apporter le bonheur aux Français, et non point de les soumettre à un régime pénitentiaire, notre intérêt est de recueillir par avance des « tests » de sensibilité nationale, surtout quand cette sensibilité se double, comme c'est le cas, d'une grande intelligence et d'une absence de préjugés aussi complète qu'on peut raisonnablement la demander à un homme. »

     Ce langage eût été bien habile ; je dirai même bien émouvant. Est-ce celui que nous avons entendu ? Je n'en suis pas sûr. Il y a bien eu, tout au début, chez quelques-uns, un effort pour répondre « sans se mettre en colère ». Mais la voix tremblait. Et au bout d'assez peu de temps, des mots désagréables sont sortis, d'un peu partout, et à une cadence précipitée. Certes, je ne rends pas les communistes responsables des excès de leurs zélateurs. Quand je lisais il y a quelques mois, sous la signature d'un parlementaire de la région de la Seine (il n'est pas communiste, il n'est que sympathisant), universellement méprisé comme toucheur de pots de vin et pirate des deniers publics, qu'il fallait « repousser du pied les basses calomnies d'un esthète décadent », je me suis contenté de rire. Mais qu'Aragon prononce dans un discours, et publie cette phrase : « le clerc qui trahit est celui qui sert quelques-uns contre le peuple par l'habileté qu'il a acquise à manier les idées et les mots. J'ai nommé André Gide », c'est un peu plus pénible. Aragon s'imagine-t-il avancer les affaires du communisme, en créant la conviction, chez les témoins de cette bagarre, qu'adhérer au communisme, c'est s'enfermer pieds et poings liés dans sac ; et qu'à partir de ce moment-là, penser comme on l'estime juste, dire ce qu'on croit la vérité, c'est trahir ?

     Je sais apprécier, comme un autre, le spectacle de la fidélité à une cause, à un parti ; le spectacle de l'homme qui déclare : « Qu'ils se trompent, qu'ils commettent des fautes, des crimes, je ne les lâcherai pas. Moi, quand je me donne, c'est pour toujours ! », le spectacle -- un peu romantique -- de l'homme pour qui l'acte d'adhésion est un pacte « à la vie, à la mort ». Mais ce n'est pas ce spectacle-là que nous avons jadis attendu d'André Gide, ni qu'il convient, je crois, d'attendre d'un intellectuel. Il y a assez, dans le monde, de ces vertus de sombre et aveugle fidélité. (Elles abondent chez les nazis, et dans le fascio.) Ce que nous attendions de Gide, c'était un jugement en toute liberté, [98] comme ceux qu'il a toujours eu l'habitude de porter jusqu'ici. C'est cela qui, de sa part, était intéressant, avait une valeur. Ce jugement, il l'a rendu, avec une clarté parfaite dans les considérants. Il a pu se tromper ; ou ne connaître qu'un aspect du problème. Mais de grâce ne l'injuriez, pas ! Ou vous vous mettez dans votre tort.

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