Robert TRENO, Le Canard enchaîné, 16 décembre 1936.

[Repris dans le BAAG, n° 41, janvier 1979, pp. 58-60,
à l'intérieur d'un article de Michel BRACONNIER, « A propos d'un "mot" d'André Gide », pp. 55-60.

Cet article répond à une recension de Jean GALTIER-BOISSIERE, « André Gide retour de l'U.R.S.S. », parue dans le n° précédent du journal].

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

 

RETOUR DE FRANCE
par Andrew Gidowsky
Traduit du russe par R. Tréno

 

     Je reviens d'un voyage l'études à travers la République française. Ce voyage a duré deux jours. C'est beaucoup, puisqu'il n'en a fallu que quinze au camarade André Gide pour se faire une opinion définitive sur l'U.R.S.S., dix fois plus vaste.

     [59] Ce n'est pas les institutions de la France que j'ai voulu étudier, ni sa structure sociale. Mon reportage est purement psychologique, lui aussi, bien que je ne sache pas un mot de français. Il est vrai que Gide ne connaît pas davantage le russe, et, pourtant, il s'en est bien tiré.

     Son livre aussi s'est bien tiré. 200 à 300 000 exemplaires paraît-il. Si j'ai la même chance avec le mien, du moins mon voyage n'aura-t-il pas été inutile.

     Je dois dire tout d'abord que j'avais, avant de partir, une profonde admiration pour la démocratie française issue de la grande révolution de 1789. Eh bien ! cette admiration, je l'éprouve toujours, aussi forte, aussi passionnée.

     Seulement, bien sûr, ceux qui liront cet ouvrage perdront la foi, eux. Tant pis. Chacun sa vérité.

*

* *

     Ce qui frappe le plus un grand écrivain comme moi, dès son premier contact avec la France, c'est l'ignorance crasse de ce peuple qui pousse pourtant le complexe de supériorité jusqu'à se croire le plus spirituel de la terre. Songez que pas un Français sur dix n'a lu mes livres ! Et pourtant j'étais en droit d'espérer que mon adhésion éclatante â la démocratie française me vaudrait du moins d'être traduit et diffusé à quelques centaines de mille d'exemplaires.

     S'il n'y avait que cela. Mais il y a aussi le conformisme étroit qui étouffe la culture française. Dans ce pays, pour aspirer aux suprêmes honneurs littéraires, l'Académie française par exemple, il faut avoir fait sa première communion, aller à la messe tous les dimanches, se moquer de la république et surtout ne pas avoir écrit une ligne qui puisse passer pour une critique de la société. J'ajouterai même ne pas avoir écrit une ligne du tout.

     Le plus fort est que ce soient précisément les quelques rares esprits subversifs qui se font quotidiennement traiter de conformistes par les neuf dixièmes de la presse et des écrivains !

     Quant aux moeurs, n'en parlons pas. Dans le journalisme aussi bien que dans la littérature, n'arrivent que les pédérastes. Je pourrais citer des rédactions entières qui sacrifient à ce culte, si j'ose ainsi m'exprimer. Tout cela ne serait rien, chacun étant libre d'aimer à sa façon. Mais que penser, au point de vue démocratique, de la loi qui réprime le masochisme, qualifiant celui-ci d'attentat public à la pudeur et punissant sévèrement ses adeptes ? Personnellement, j'ai été très offusqué par cette loi, parce que, ainsi que je l'ai franchement affiché dans Corydonoff, je suis moi-même masochiste.

     Drôle de démocratie, d'ailleurs. Le jour même de mon arrivée à Paris, je croisai, dans le quartier de la Madeleine, M. Albert Lebrun. Qu'auriez vous fait à ma place ? Vous seriez allé lui taper sur le ventre en lui disant : « Comment allez-vous, citoyen ? »

     Eh bien ! pour avoir osé faire cela, j'ai été conduit à l'infirmerie spéciale du dépôt et il a fallu rien de moins que l'intervention de mon ambassadeur pour m'en sortir.

     Ce M. Albert Lebrun, au surplus, quel tyran ! Imaginez que vous ne pouvez [60] pas entrer dans une mairie sans y voir sa photo à la place d'honneur !

     Un dernier trait. Dans un square, je questionnais des gosses (je rappelle que je ne sais pas le français, mais ça n'empêche pas, dirait M. Gide).

     Quand ils surent que j'étais citoyen soviétique, ils se reculèrent effrayés. Mon guide m'expliqua que les malheureux petits croyaient que les Russes mangeaient les enfants ! Où sont-ils allés chercher ça !

     Quand ils furent rassurés, ils me questionnèrent à leur tour.

     -- Est-ce que chez toi il y a des autos ? me demanda un blondinet.

     -- Bien sûr, lui répondis-je.

     -- Quel blagueur ! s'esclaffa un second galopin. J'ai lu dans Michel Strogoff que les Russes y z-ont des traîneaux !

     Voilà ce que pensent les Français du reste du monde !

Andrew Gidowsky

P.c.c. R. TRENO

     Et Gide, ce « vieil ennemi du Crapouillot », adressa à Galtier-Boissière, à la suite de son article, ce simple mot, sur une grande feuille :

MERCI.

Gide (1).

 

(1) Mémoires d'un Parisien, t. II, p. 312.