Daniel MOUTOTE, Gide et Uzès, BAAG, n° 34, avril 1977, pp. 5-21.

Conférence prononcée le 19 février 1977 à Uzès
pour le vingt-sixième anniversaire de la mort d'André Gide

De manière à faciliter la référence lors d'une réutilisation, la pagination de l'édition originale dans le BAAG est restituée par l'indication des chiffres de page entre crochets droits, sur le modèle :
[5] par exemple, placé au début de la p. 5.

Gide n'est qu'à demi l'enfant d'Uzès. Son oeuvre n'est pas enracinée dans un terroir. On connaît l'apostrophe célèbre à Barrès :

Né à Paris d'un père Uzétien et d'une mère Normande, où voulez-vous, Monsieur Barrès, que je m'enracine ? J'ai donc pris le parti de voyager. 1

[6] Uzès sera une étape de ces voyages, et une étape privilégiée. Gide foncièrement fidèle n'a jamais renié aucune de ses deux origines. Il n'évoque jamais l'une sans l'autre, refusant d'opter pour l'une ou pour l'autre :

Entre la Normandie et le Midi je ne voudrais ni ne pourrais choisir et me sens d'autant plus Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de France, que je ne peux penser et sentir spécialement en Normand ou en Méridional, en catholique ou en protestant, mais en Français et que, né à Paris je comprends à la fois l 'Oc et 1'Oïl, l'épais jargon normand, le parler chantant du Midi, que je garde à la fois le goût du vin et le goût du cidre, l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du pommier blanc et du blanc amandier. 2

Ou plutôt il ne voit l'une qu'à partir de l'autre, nullement déchiré, mais composant ainsi les deux côtés de son univers imaginaire, les deux faces de son Moi, inséparables et contraires, complémentaires vraiment :

Du bord des bois normands j'évoque une roche brûlante -- un air tout embaumé, tournoyant de soleil, et roulant à la fois confondus les parfums des thyms, des lavandes et le chant strident des cigales. 3

C'est ainsi qu'il grave le blason d'Uzès, berceau de sa famille paternelle et paradis de son enfance :

J'évoque à mes pieds, car la roche est abrupte, dans l'étroite vallée qui fuit, un moulin, des laveuses, une eau plus fraîche encore d'avoir été plus désirée. J'évoque un peu plus loin la roche de nouveau, mais moins abrupte, plus clémente, des enclos, des jardins, puis des toits, une petite ville riante : Uzès -- c'est là qu'est né mon père et que je suis venu tout enfant. 4

L'Uzès de Gide est presque tout entier dans ces quelques lignes : un nom musical, au bout d'une longue phrase comme la petite ville aimée au terme d'un pèlerinage, la paisible vallée où coule une eau fraîche, la roche abrupte, le pays paternel, le refuge d'un enfant poète, peut-être le meilleur de son âme.

     Quand André Gide est-il venu à Uzès ? Cette question n'est pas sans embarrasser parfois le chercheur, soit que les récits qui évoquent Uzès datent d'une époque où l'homme était bien loin de l'enfant qui les avait vécus, soit que les documents se dissimulent au hasard du Journal ou des Correspondances de l'écrivain.

    Le plus ancien souvenir d'Uzès est relaté à la seconde page de Si le grain ne meurt  perdu dans les brumes de [7] l'enfance. André Gide le rappelle avec d'autant plus d'empressement que c'est un de ses premiers exploits, et des plus caractéristiques, ennobli d'ailleurs par un illustre précédent littéraire, celui de Stendhal : c'est le « grand coup de dents » dont l'enfant gratifie l'épaule de sa belle cousine de Flaux. « Je ne devais avoir guère plus de quatre ans ; cinq ans peut-être » 5 : confirmation de l'âge est donnée par l'Album de famille exposé à Uzès pour le Centenaire en 1969, où l'on pouvait revoir en particulier Mme de Flaux, et André Gide à quatre ans 6. Ce Premier contact eut donc lieu sans doute vers Pâques 1874, si l'on tient compte des indications que Gide donne par ailleurs :

Les vacances du nouvel an, nous les passions à Rouen dans la famille de ma mère ; celles de Pâques à Uzès, auprès de ma grand'mère paternelle. 7

... et longtemps encore, ensuite, nous retournions à Uzès, ma mère et moi, aux vacances de Pâques... 8

     Il est malaisé de distinguer l'un de l'autre les premiers séjours à Uzès. Non seulement André Gide a du mal à localiser ses souvenirs : « comme je le disais déjà, je les situe moine aisément dans le temps que dans l'espace (...) » 9, mais encore le souci littéraire le porte au bariolage des temps dans Si le grain ne meurt. Tous les événements de son enfance à Uzès y sont réduits à l'unité d'une vision globale, aussi peu analysable que l'amour profond qu'il porte à ces lieux charmants. On peut rattacher à la petite enfance la promenade aux « abords du Gardon » dans le lit duquel il découvre « une flore quasi tropicale »... C'est la petitesse de l'enfant qui lui a fait voir la végétation si importante. De même la présence de Paul Gide, mort en octobre 1880, localise ces souvenirs avant cette date. Egalement celle de Charles Gide jeune, « un grand jeune homme aux cheveux noirs longs et plaqués en mèche derrière les oreilles, un peu myope, un peu bizarre, silencieux et on ne pont plus intimidant » 10. Ce souvenir est nommément rattaché, dit l'auteur, « au temps de ma première enfance ». D'après 1880 datent peut-être les souvenirs comme la remise en marche des pendules de grand'mère, si l'on en juge par l'attendrissement de cette dernière sur son petit-fils désormais livré en principe à lui-même et dont elle se plaît à saluer avec tendresse le savoir-faire : "Eh ! dites-moi, Juliette ! ce petit... » 11. Peu avant cette date, sans doute, les premières promenades avec Marie sur le « mont Sarbonnet ». Peu après, les promenades solitaires : « (...) je gagnais en courant la garrigue ». Le goût manifesté un temps pour l'entomologie peut dater du passage en cinquième au Lycée de Montpellier. Et il n'est pas certain [8] que les cures à Lamalou, puis à Gérardmer aient détourné André Gide et sa mère d'Uzès, au printemps de 1881, non plus qu'à la fin de l'année 1882 le séjour sur la Côte d'Azur, à Hyères et à Cannes.

     Mais le premier séjour qui ait été noté immédiatement est celui du 14 au 25 avril 1889 12. Ce séjour studieux, lié à la préparation de la Nouvelle Éducation sentimentale, marque la naissance de l'écrivain et nous y reviendrons. C'est d'alors que datent les souvenirs célèbres sur la fontaine d'Eure et la garrigue :

14 avril.

Je revois Uzès (...). Cette après-midi course folle partout (...).
J'ai vu un endroit charmant près de la rivière (...). Je me souviens de m'être étendu sur une pierre plate (...) au ras de l'eau.
Il faisait très chaud ; le soleil avait chauffé la dalle -- ma main plongeait dans l'eau très profonde. (...) sur la garrigue le vent soufflait (...) c'était un grand étourdissement.

Il revoit la grotte où, il y a deux ans dit-il, "j'avais lu René. Ce qui authentifie un séjour au printemps de 1887. En avril 1889, il note qu'il y a « lu quelques pages de Stello », ce qui date par ricochet la parenthèse sur le grenier où il passait son temps les jours de pluie : « C'est là que plus tard je lus Stello » 13. Il renonce bien vite à prendre des notes, tant il est requis par le charme des lieux :

Je renonce à transcrire la sensation au moment où elle m'émeut. L'esprit est distrait de l'émotion lorsqu'il l'analyse, et le charme est rompu.

Il vaut mieux s'abandonner tout entier aux choses présentes -- à la perception seule rendue plus intense encore par le désir d'en jouir -- et laisser plus tard l'imagination en évoquer l'ivresse toute transposée pour être décrite. 14

Le reste du séjour est vécu dans une ivresse sensible qui se passe de mots et laisse l'émotion se poétiser dans l'âme par le souvenir. Cette vibration poétique du moi gidien reparaîtra en 1916 dans le chapitre II de Si le grain ne meurt. Mais elle aura, entre temps, été transposée toute fraîche dans les paysages de Lamalou, de la Côte d'Azur, et plus tard de la Tunisie et de l'Algérie, pour Les Nourritures terrestres et Amyntas.

     L'achèvement des Cahiers d'André Walter  à Menthon-Saint-Bernard de mai à juillet 1890 écarte André Gide [9] d'Uzès en 1890. C'est le futur Pierre Louÿs qui assiste à sa place aux fêtes du sixième centenaire de l'Université, à Montpellier, où il rencontre Paul Valéry. Mais 1891 ramène André à Uzès. Il s'en excuse auprès de Valéry, donnant du même coup la raison des séjours : « Ma grand'mère que surtout nous allions voir à Montpellier s'en est revenue à Uzès » 15. Et surtout ce projet, qui prolonge peut-être celui de 1889 :

Combien de temps resterai-je là bas ? Je ne sais encore. J'y veux reprendre l'énergie qui relèvera ma tête et recommencer quelque noble travail que je rêve.

En fait, André Gide sera à Uzès durant la première quinzaine de juin 1891 et y préparera son Voyage d'Urien 16.

     La note du Journal, page 30 : « 20 janvier (1892). A Uzès de nouveau » permet de préciser un souvenir de Si le grain ne meurt  qu'André Gide reporte avec hésitation à sa « dix-huitième (?) année » 17 : c'est l 'heureuse mésaventure du jeune lecteur de Balzac qui oublie de changer de wagon, est remisé sur une voie de garage et n'a d'autre ressource que d'aller frapper à un mas du voisinage. Il tombe sur une famille chrétienne qui l'accueille comme un des siens à sa table et à son culte et l'héberge pour la nuit. L'auteur rapporte son étourderie à la lecture du Cousin Pons, ajoutant : « (...) ce jour-là, je le découvrais. J'étais dans le ravissement, dans l'extase, ivre, perdu... » Or le Cahier de lectures d'André Gide, tenu de 1889 à 1893, donne cette date sans erreur possible : « Le Cousin Pons (18 au 25) janvier 1892 » 18. Gide est en fait dans sa vingt troisième année.

     Nouvelle visite a Uzès en octobre 1893, au départ du grand voyage pour l'Afrique du Nord avec P. A. Laurens :

Je suis arrivé à Uzès lundi soir, un jour plus tôt qu'on ne m'attendait ; j'aime mieux cela, car ma grand'mère en a vingt-quatre heures de moins d'inquiétude. C'est la première visite, je crois, que je lui fais tout seul. 19

     Cette lettre déborde, non moins que d'humour sur la vieillesse de sa grand'mère, d'une tendresse qui explique rétrospectivement les voyages annuels à Uzès.

     André Gide conduisit-il sa jeune ferme au pays de son père, quand, en octobre 1895, au début de leur voyage de noces, tous deux font un crochet par Bellegarde, où les Charles Gide les reçoivent dans leur propriété des Sources ? Il y a tout lieu de penser que ce pèlerinage aux sources s'en tint là 20. Nous serions tenté d'admettre que la mort de sa grand'mère marque, pour André Gide, le terme de ses séjours annuels à Uzès.

[10] Désormais ces passages ne seront plus qu'exceptionnels. Notons celui de 1903, qu'atteste une lettre à Marc Lafargue :

(...) cet été, une heureuse nécessité me rappela dans la petite ville d'Uzès, que je n'avais pas revue depuis douze ans.[En fait, dix !] Depuis bien plus longtemps encore, je n'avais plus entendu crisser les cigales. J'aime Uzès, comme vous pouvez aimer Toulouse ; à chaque pas j'y revois quelques souvenirs, dont les plus anciens sont ceux de ma première enfance. Située un peu à l'écart des trafic, Uzès s'est mieux préservée que d'autres villes, et mériterait plus que beaucoup d'autres d'être préservée. 21

     Le dernier passage date de 1939. Gide en fait mention dans sa lettre à André Rouveyre du 4 février 1940 :

 

     Oui, cette petite ville est charmante entre beaucoup ; les environs immédiats m'ont, hélas ! paru un peu abîmés lorsque j'y suis retourné l'an passé, en particulier les chemins qui descendent vers la Fontaine d'Eure et ce qu'on appelait la Fon di biaou. Me trompé-je ? Ou n'a-t-on pas donné à une rue ou à un boulevard le nom de mon oncle Charles Gide ? 22

     L'éditeur ajoute que ce n'est qu'en 1944 que fut donné au boulevard le nom de Boulevard Charles Gide...

     La présence d'André Gide à Uzès est ainsi largement attestée. Elle se situe de façon privilégiée pendant la jeunesse de l'écrivain. Voilà qui ne manquera pas de donner sa signification à Uzès dans l'oeuvre et la pensée d'André Gide.

     Faut-il regretter qu'Uzès ne tienne pas une place de premier plan dans une oeuvre qui a noué tant de liens avec l'existence de son auteur ? Toute grande oeuvre tend à l'universel. Même un Charles Gide, malgré le voeu qu'il avait fait de se fixer à Uzès, dut composer avec sa vocation d'économiste et se rendre à Bordeaux, Paris. A plus forte raison André Gide, qui, nouveau Fils prodigue, pratiqua et prêcha toute sa vie le « nomadisme » et restera sans doute comme le poète des départs et des quêtes lointaines, au delà des horizons connus. Tout génie, [11] dans sa grandeur, et celui d'André Gide est éminent, a quelque chose de parfois monstrueux. Félicitons-nous qu'Uzès y occupe une place préservée, incarnant à la fois l'exigence et la poésie de l'enfance.

     Tous les lieux qu'a connus André Gide sont liés à l'une de ses oeuvres. C'est le propre d'une oeuvre authentique, fondée sur une expérience personnelle, que de poser ses bases sur un sol connu. Les Nourritures terrestres  sont essentiellement les poèmes de l'Afrique du Nord, de l'Italie et de la grasse Normandie ; L'Immoraliste est le livre de La Roque ; La Porte étroite, le livre de Cuverville ; Isabelle, celui de Formentin ; Les Caves du Vatican, celui de Rome et de Naples ; La Symphonie pastorale, celui de La Brévine ; Les Faux-Monnayeurs, le livre ce Paris... Chacune doit à un paysage ce que Gide nomme son « imagination », c'est-à-dire son cadre réel. De tous les lieux chers à Gide, Uzès est l'un des rares à ne pas avoir été lié à une oeuvre de fiction. Sa part est plus secrète.

     D' abord, Uzès fut bel et bien choisi pour être le lieu d'élaboration du second projet littéraire d'André Gide, la Nouvelle Education sentimentale, -- le premier, comme on sait, Allain en préparation depuis 1887, devant en 1890 aboutir aux Cahiers d'André Walter. Dans les cahiers inédits de son Journal, André Gide note, à la date du 8 avril 1889, que l'Education sentimentale  est encore à faire et qu'il compte en écrire à Uzès quelques pages « qui me demanderont moins de temps à composer que celles d'Allain ». La patrie de son père est un lieu de rigueur et de poésie, dont le futur écrivain attend un style :

 

Quand je relis certaines de mes pages, je m'en veux de les avoir écrites ; il faut que j'apprenne à ne rien dire que sous une forme qui me satisfasse.
Je veux la soigner à Uzès : écrire peu, quelques pages seulement, mais parfaites, sur des sensations qui me sont chères.
 Je veux trouver des phrases frissonnantes, des chuchotements de mots qui murmureraient doucement comme les feuilles de saule au bord des rivières, alors que le soir tombe et que le vent s'élève...  de ces sonorités étranges qui semblent des voix endormies dont on se souvient vaguement, comme dans un rêve et qui par le mystère des songes font trembler dans les secrets du coeur des larmes de deuils ignorés... 23

     Il est facile de reconnaître la voix secrète d'Uzès, endormie au coeur de Gide, au coeur de l'écriture de Gide dans ces « chuchotements de mots qui murmureraient doucement [12] comme les feuilles de saules au bord des rivières, alors que le soir tombe et que le vent s'élève »... Ce sont eux que nous retrouverons à propos d'Uzès dans Si le grain ne meurt en 1916. Mais on reconnaît aussi dans ce projet la voix dolente d'Allain ! celle d'André Walter, qui est celle d'un André Gide décadent et toujours en deuil de son père, attentif à « ces sonorités étranges qui semblent des voix endormies dont on se souvient vaguement (...) des larmes de deuils ignorés »... Cette voix de sa poésie, André Gide la cultivera bientôt en Bretagne et ce sera celle des Cahiers d'André Walter. Mais l'autre, la voix d'Uzès, Gide l'élève, légèrement orchestrée de quelques harmoniques normands, dans Fragment de la "Nouvelle Education sentimentale", gui a été recueilli en tête de toute la production dans les Oeuvres complètes d'André Gide en quinze volumes :

Il aimait, quand la chaleur était grande, descendre jusqu'à la rivière. La fraîcheur de l'eau l'attirait. Il savait un endroit, qu'il croyait connu de lui seul ; l'eau semblait y couler plus fraîche et plus limpide, sur un fond de sable que dorait le soleil ; du haut des coudriers qui l'abritaient tombait un grand mystère ; il lui semblait qu'en approchant très doucement, il pourrait surprendre je ne sais quelle intimité secrète, quel amour de fleur et de papillon... 24

     La suite du texte, avec sa rêverie d'une « hamadryade se baignant toute nue sous les rameaux penchés » et la baignade du personnage « nu dans cette paix de la nature », n'a déjà plus la réserve qui est le charme d'Uzès dans l'oeuvre d'André Gide. Elle annonce la poésie plus sensuelle des Nourritures terrestres. Mais la pureté de ce premier texte me semble se rattacher au thème uzétien de l'enfance préservée et pure, qui mettra une note si claire, en opposition à la perversité enfantine, dans le second chapitre de Si le grain ne meurt.. Cette Nouvelle Education sentimentale tourne court, et l'on en devine la cause : la sensualité, qui déjà trouble ce premier texte, devait s'épancher d'une manière plus dramatique dans les Cahiers d'André Walter et, se cultivant d'oeuvre en oeuvre, éclater avec la force que l'on sait dans les Nourritures terrestres. Mais il est bon de conserver dans l'oreille cette note si pure de son enfance que Gide entendit pour la première fois à Uzès et qui restera l'harmonique le plus irremplaçable de sa poésie. Toujours dans ses oeuvres, même les plus troubles, au départ s'entendra un accent :

La brise vagabonde
A caressé les fleurs
Je t'écoute de tout mon coeur
Chant du premier matin du monde...

[13] Toujours paraîtra un enfant, comme Jérôme que blesse son équivoque cousine au début de La Porte étroite... Et ce sera, en contrepoint dans l'ardente symphonie poétique, la note gidienne par excellence, la note cristalline de l'enfance, celle d'Uzès.

     Uzès reparaît dans l'oeuvre à l'époque de la controverse sur l'enracinement. Sans reprendre ces textes célèbres, on se souvient qu'Uzès y est invoqué pour faire contrepoids à Paris et à la Normandie dans la supputation de ses origines à laquelle se livre l'écrivain, pour équilibrer le sang catholique et le sang protestant dans l'économie de son être spirituel, bref pour fonder sa liberté humaine. C'est bien à se libérer qu'il avait employé sa jeunesse, ainsi qu'en fait foi son journal, et il poussera cet effort jusqu'au grand manuel poétique de délivrance que sont Les Nourritures terrestres en 1897, puis contre Barrès et l'enracinement. D'où le recours à Uzès contre Cuverville et La Roque, durant toute la jeunesse. Uzès déprend de la Normandie et assume un rôle d'étape vers l'Afrique du Nord émancipatrice.

     Mais plus profondément Uzès joue un rôle dans la vocation artistique d'André Gide, ainsi que ce dernier le reconnaîtra dans Si le grain ne meurt.. C'est en effet dans les « mémoires », comme on pouvait s'y attendre, que paraît pour la dernière fois une évocation importante d'Uzès dans l'oeuvre. (On notera, par exemple, que pour l'anecdote la mention faite par Gide du nom, d'ailleurs étonnant, de ce bateau sur lequel il descend le Chari jusqu'au lac Tchad : le Jacques d'Uzès 25. Les « mémoires » ne sont pas tant qu'il veut bien le dire le récit naïf de son existence que la suite des efforts et des chances par lesquels s'annonce un libre esprit et se compose une personnalité d'écrivain. C'est pourquoi il les intitule Si le grain ne meurt, titre qu'il emprunte à l'Évangile (Jean XII, 24). C 'est moins un livre de souvenirs qu'une leçon de morale en action, où il y a plus de logique qu'il ne semble, en dépit de l'affectation de désordre. Ainsi après avoir rappelé que sa famille maternelle est normande, sa famille paternelle uzétienne, il commente :

Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences. Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'oeuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. (...) les produits de croisement en qui coexistent et grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées, c'est parmi eux, je crois, que se recrutent [14] les arbitres et les artistes. 26

Uzès fait donc entendre sa voix dans le dialogue intime de l'écrivain, entre comme composante ou pôle dans la personnalité ambivalente de l'artiste. Et l'on sait que ce dernier s'est plu à cultiver l'antithèse de ses deux origines, qu'il oppose par le parler, le goût, la religion.

     Il les oppose aussi par la tendresse délicate et poétique qu'il a toujours gardée pour Uzès. Uzès est bien resté un lieu préservé de son coeur, le sanctuaire de son âme habituée pourtant à se pencher sur les abîmes intérieurs, et de son esprit habile pourtant à tourner en dérision les valeurs reçues. Dans l'universelle remise en question gidienne, deux êtres du moins sont restés et se sont éloignés sans qu'il y pût mordre : Em., son épouse et inspiratrice, et Uzès. Dans Si le grain ne meurt., après les aveux liminaires sur l'enfant pervers dans le chapitre I, le second chapitre s'ouvre comme une oasis de fraîcheur. D'abord l'arrivée à Uzès venant de Nîmes :

(...) c'était la Palestine, la Judée. Les bouquets des cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue, que les lavandes embaumaient. Il soufflait par là-dessus un air sec, hilarant, qui nettoyait la route en empoussiérant l'alentour. 27

     Puis c'est la promenade au bord du Gardon, qui révèle un Paul Gide aimant la poésie. La description de l'appartement de la grand'mère est l'occasion de noter la bizarrerie de l'oncle Charles Gide, mais c'est pour mettre valeur Paul Gide qui « avait accaparé toute l'aménité dont pouvait disposer la famille ». Il y a certainement plus d'admiration que d'ironie sur l'austérité de Tancrède, comme le prouve l'anecdote de la nuit passée au mas dans une famille chrétienne. De même, malgré l'ironie légère sur la surdité, l'évocation à la fois tendre et admirative des vieux protestants d'Uzès. Et toute la gentillesse et même l'esprit dont est créditée la grand'mère qui « se mettait en quatre »pour son petit fils. On peut croire que, pour Gide comme pour Proust, par une mystérieuse tendresse, la grand'mère reste une figure sacrée de son enfance. De même enfin l'âme pieuse de Gide reporte sur le paysage environnant l'admiration respectueuse, un peu mystique, qu'il éprouve pour ses habitants :

J'aimais passionnément la campagne aux environs d'Uzès, la vallée de la Fontaine d'Eure et, par-dessus tout, la garrigue. 28

     Longtemps dans l'oeuvre, comme dans Les Nourritures terrestres, s'entendra le bruit des laveuses non loin [15] d'une petite rivière sous un ciel très pur dans une petite ville qui n'est pas nommée : c'est bien l'écho discret d'Uzès.

     Quelle place tient donc finalement Uzès dans la pensée intime d'André Gide ? Uzès ramène à une couche première du psychisme gidien : à un type d'homme, à un paysage élémentaire et à la vertu fondamentale classique d'André Gide : la réserve.

     Autant Gide a toujours regimbé contre l'autorité de sa mère, autant il a toujours aimé et regretté ce Père savant, humain et poète dont il rappelle que ses collègues l'appelaient Vir probus. Cette probité est la marque d'Uzès. Gide la vénère en son grand'père Tancrède Gide, quoique sous un masque de rudesse, et la porte jusqu'à la mysticité, dans le portrait admirable que lui en donne sa mère :

Elle m'en parlait comme d'un huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l'excès, inflexible, et poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime. 29

     Sans doute André Gide ne serait-il pas sincère s'il n'ironisait pas un peu sur les excès de ce mysticisme, quitte à corriger en note ce que le trait a d'excessif, après une remise au point sans équivoque de son oncle Charles 30. Mais il étend cette confiance en Dieu, qui rappelle les temps bibliques, à Uzès et à sa région :

Certains s'étonneront peut-être qu'aient pu se conserver si tard ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l'humanité ; mais la petite ville d'Uzès était conservée tout entière ; des outrances comme celles de mon grand'père n'y faisaient assurément point taches ; tout y était à l'avenant ; tout les expliquait, les motivait, les encourageait au contraire, les faisait sembler naturelles ; et je pense, du reste, qu'on les eût retrouvées à peu pris les mêmes dans toute la région cévenole, encore mal ressuyée des cruelles dissensions religieuses qui l'avaient si fort et si longuement tourmentée. 31

Le ton de respect auquel s'élève le texte au souvenir des persécutions montre que Gide, « le petit de Monsieur Tancrède », se retrouve aux côtés de ses rudes ancêtres :

Ceux de la génération de mon grand'père gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance ; un grand raidissement intérieur leur restait de ce qu'on avait voulu les plier. Chacun d'eux entendait distinctement le Christ lui dire, et au petit troupeau tourmenté : « Vous êtes le sel de la terre ; [16] or si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-ton ? »

C'est à de tels souvenirs, au fond de sa conscience comme un granit cévenol, que Gide doit d'avoir été inébranlable dans son attitude contre les abus de son temps : les Grandes compagnies de Voyage au Congo en 1927, contre le stalinisme dans Retour de l'U.R.S.S. en 1936 et dans bien d'autres discussions morales redoutables qui sont au coeur des remises en cause de notre temps. Chaque fois qu'il est question de la liberté et de l'intégrité humaine, André Gide se dresse avec une force qu'on n'attendrait pas d'un artiste, ferme jusqu'au martyre et comme son Thésée capable de vaincre les monstres. C'est aux « tutoyeurs de Dieu » qu'il le doit.

     Nulle pose d'ailleurs dans cette attitude. On connaît bien la tendre ironie sur le spectacle savoureux de la petite chapelle d'Uzès. Mais un bel exemple de ces « mégathériums » nous est donné par l'oncle Charles près de mourir, au cours d'un mémorable dialogue que son neveu rapporte dans son Journal. C'est sans doute le plus bel éloge de ce type d'homme sous l'humour de la peinture, qu'on peut lire à la date du 16 janvier 1932 :

Je retourne voir mon oncle, qui a beaucoup baissé depuis ma dernière visite. Je le trouve tout diminué par la fièvre. Mais son esprit reste toujours le même ainsi que son immalléabilité, si je puis dire. Cherchant quoi d'agréable à lui dire, à lui crier plutôt, car il entend de plus en plus mal, et tandis qu'il prend un peu d'orangeade -- toute nourriture solide lui étant défendue :
-- On en faisait de bien bonne à Uzès.
-- De bien bonne quoi ?
-- Limonade.
-- Où ?
-- A Uzès.
-- Qu'est-ce qui t'a dit ça ?
-- Mais personne ; je me souviens...
-- Alors, qu'est-ce que tu en sais ?
-- Mais c'est moi-même qui la buvais.
-- Tu y es donc retourné ?
-- Non ; je me souviens de celle que je buvais quand j'étais enfant.
-- On ne faisait pas de limonade.
-- Mais si ; je me souviens fort bien. C'était une limonade au riz.
-- Pourquoi au riz ?
-- Pour enlever l'âcreté du citron ; on faisait bouillir du riz et on jetait l'eau bouillante sur du citron coupé.
-- Mais on ne faisait cela que pour les dérangements d'entrailles. Tu n'étais pas malade à Uzès ; pourquoi en aurait-on [17] fait pour toi ?
-- Ce qui est certain, c'est que j'en ai bu et que je la trouvais très bonne.
Mon oncle finit par accorder que, en effet, ce n'était pas mauvais. 
32

     Je laisse à décider qui se révèle le plus têtu, de l'oncle ou du neveu. André Gide d'ailleurs constatera bien des fois qu'on le confond avec son oncle Charles Gide. Il fait suivre ce dialogue d'un commentaire qui est un bel éloge de cet esprit :

Toujours égal et conséquent et fidèle à lui même, il ne pouvait comprendre autrui que par la pensée et comprendre d'autrui que des pensées. Au demeurant fort capable d'émotions, et des plus sublimes et des plus vives, mais d'ordre général ; il restait on ne peut moins soucieux du particulier et de ce qui différencie. (...) Même l'amour et l'amitié devaient se dépersonnaliser pour trouver accès dans son coeur, qui ne battit jamais si fort que pour le collectif.

     Ajoutons que la grand'mère, elle, compensait le goût du collectif par une attention toute particulière à la santé de son petit fils, en des repas particulièrement soignés, avec « quelque tendre aloyau aux olives..., un vol au vent de quenelles, une floconneuse brandade, ou le traditionnel croutillon au lard ». Ces gourmandises font aussi partie d'Uzès, comme un sourire sur toutes ces austérités.

     Uzès, c'est aussi un paysage, et le plus profond de l'imagination d'André Gide. Paysage double, de douceur et d'austérité lui aussi. D'abord paysage d'eau, le plus connu peut-être :

La Fontaine d'Eure est cette constante rivière que les Romains avaient captée et amenée jusqu'à Nîmes par l'aqueduc fameux du Pont du Gard. (...) O petite ville d'Uzès ! Tu serais en Ombrie, des touristes accourraient de Paris pour te voir ! (...) Des terrasses de la Promenade ou du Jardin Public, le regard, à travers les haute micocouliers du duché, rejoint de l'autre côté de l'étroite vallée, une roche plus abrupte encore, déchiquetée, creusée de grottes, avec des arcs, des aiguilles et des escarpements pareils à ceux des falaises marines...

     André se plaît à évoquer « la rivière à la Fon di biau », le moulin, une métairie, une sorte d'îlot, où il venait lire, « délicieusement assourdi par le ronflement de la meule, le fracas de l'eau dans la roue, les mille chuchotis de la rivière, et plus loin, où lavaient les laveuses, la claquement rythmé de leurs battoirs » 33. C'est le côté humain, vivant de l'univers d'André Gide, attentif à la fraîcheur de l'eau, de la luxuriance de la flore, au grand élan de la sève universelle.

     [18] Mais il est un autre côté d'Uzès, plus typique, plus lié à la rigueur de la religion ancestrale : « la garrigue rauque, toute dévastée de soleil ». C'est là sans doute l'appel de la ferveur gidienne dans la symphonie intérieure des voix d'Uzès :

Mais le plus souvent, brûlant la Fon di biau, je gagnais en courant la garrigue, vers où m'entraînait déjà cet étrange amour de l'inhumain, de l'aride, qui, si longtemps, me fit préférer à l'oasis le désert. Les grands souffles secs, embaumés, l'aveuglante réverbération du soleil sur la roche nue, sont enivrants comme le vin.

     Nous touchons là le tuf de l'imaginaire gidien, bientôt retrouvé dans les paysages d'Afrique du Nord que le poète des Nourritures terrestres et d'Amyntas devait chanter, avec la ferveur que l'on sait :

Apre terre ; terre sans bonté, sans douceur ; terre de passion, de ferveur ; terre aimée des prophètes -- ah ! douloureux désert, désert de gloire, je t'ai passionnément aimé. 34

     Qui douterait que le désert matériel des Nourritures terrestres ne soit investi d'un amour qui en fait l'ardente poésie ? C'est l'épanouissement poétique de l'austère amour d'un autre « désert » qu'André Gide adolescent avait découvert dans les garrigues d'Uzès.

     Car pour André comme pour Charles et pour tous les Gide, Uzès fut un refuge spirituel, un haut lieu de l'âme, le Désert enfin, comme le nomment les Protestants cévenols. Après les persécutions dont André Gide se crut victime au lycée de Montpellier en 1881, les vacances à Uzès étaient bien un tel Refuge. Uzès est également lié aux vacances. C'est pourquoi Uzès constitue une enclave printanière de paix dans l'existence d'André Gide. Une enclave d'affection et de fierté. Tout le monde ne bénéficie pas d'un grand'père comme Tancrède Gide, d'un père comme Paul Gide, d'un oncle comme Charles Gide. Si bien que même lorsqu'à la fin de sa vie André prit ses distances par rapport à la foi de son enfance, l'éminente dignité humaine de sa famille paternelle ne laissa jamais de s'imposer à lui. Et ce n'est pas désaffection, mais bien plutôt respect, si André Gide ne retourne plus guère à Uzès dans les derniers temps de sa vie. Uzès lui reste comme un sanctuaire lointain, comme son amour pour Em. Un peu comme un remords. Mieux même : il put avoir l'impression qu'Em. l'abandonnait après qu'il l'eut abandonnée. La mesure de sa douleur paraît dans Et nunc manet in te, en date du 1er juillet 1927 :

Le lent progrès du catholicisme sur son âme ; il me semble assister à la marche d'une gangrène. 35

[19] Rien de tel dans l'amour d'Uzès et d'André Gide. Il y retourne comme au Dieu de sa jeunesse dans

Les Nouvelles Nourritures :

Je reviens à vous, Seigneur Christ, comme à Dieu dont vous êtes la forme vivante. Je suis las de mentir à mon coeur. C'est vous que je retrouve partout, alors que je croyais vous fuir, ami divin de mon enfance. 36

     Reste de la religion, mais aussi de la pureté de son enfance, Uzès est pour lui un lieu que n'ont pas encore gâté les méfaits de la civilisation. « Il semblait que le progrès du siècle eût oublié la petite ville ; elle était sise à l'écart et ne s'en apercevait pas. » 37 Il risque même ce mot : « la petite ville d'Uzès était conservée tout entière ». Uzès est un ensemble de souvenirs ténus comme un rêve de Paradis : « Le son angélique des cloches », « Le chant micacé des cigales », « le claquement rythmé des battoirs », la voix de la grand'mère : "Eh ! dites-moi, Juliette ! », la lecture de la Bible, le Notre Père et le baiser du soir...

     A mesure que le temps passe le rêve se laïcise. Signe des temps, il se matérialise et vire à l'écologie. Au temps du Retour de l'U.R.S.S., dans les Nouvelles Nourritures, André Gide remplace les regrets par la réprobation contre le gâchis qu'introduit l'homme dans son univers :

Mais ce que les hommes ont fait de la terre promise -- de la terre accordée... il y a de quoi faire rougir les dieux. (...) O triste abord des villes ! laideur, désharmonie, puanteur... 38

     C'est en ce sens qu'il faut entendre les regrets formulés par André Gide sur Uzès en 1939 : « Les environs immédiats m'ont, hélas ¡ paru un peu abîmés (...), en particulier les chemins qui descendent vers la Fontaine di biau et ce qu'on appelait la Fon di biaou. » Heureux serait-il, s'il revoyait Uzès en 1977, maintenant que ses concitoyens ont réparé les dégâts, donné son nom au chemin aimé, désormais la Promenade d'André Gide, et à la Bibliothèque Municipale, désormais Bibliothèque André Gide...

     Uzès, petit trésor spirituel que se réserve une âme de poète dans le fond silencieux de son coeur, a laissé de soi un délicat symbole dans les dernières lignes qu'André Gide consacre à la maison de sa grand'mère dans Si le grain ne meurt. C'est le fameux morceau de la bille, que Gide a dû trouver assez significatif pour l'enregistrer. C'est ce morceau que nous pouvons entendre pour conclure, de la voix même de Gide, comme son ultime hommage [20] à Uzès et son adieu. En voici le texte :

 Avant de quitter Uzès avec elle, je veux parler de la porte de la resserre, au fond de la salle à manger. Il y avait, dans cette porte très épaisse, ce qu'on appelle un noeud de bois, ou plus exactement, je crois, l'amorce d'une petite branche qui s'était trouvée prise dans l'aubier. Le bout de branche était parti et cela faisait, dans l'épaisseur de la porte, un trou rond de la largeur du petit doigt, qui s'enfonçait obliquement de haut en bas. Au fond du trou, on distinguait quelque chose de rond, de gris, de lisse, qui m'intriguait fort :

     -- Vous voulez savoir ce que c'est ? me dit Rose, tandis qu'elle mettait le couvert, car j'étais tout occupé à entrer mon petit doigt dans le trou, pour prendre contact avec l'objet. -- C'est une bille, que votre papa a glissée là quand il avait votre âge, et que, depuis, on n'a jamais pu retirer.

     Cette explication satisfit ma curiosité, mais tout en m'excitant davantage. Sans cesse je revenais à la bille ; en enfonçant mon petit doigt, je l'atteignais tout juste, mais tout effort pour l'attirer au dehors la faisait rouler sur elle-même, et mon ongle glissait sur sa surface lisse avec un petit grincement exaspérant...

     L'année suivante, aussitôt de retour à Uzès, j'y revins. Malgré les moqueries de maman et de Marie, j'avais tout exprès laissé croître démesurément l'ongle [86] de mon petit doigt, que d'emblée je pus insinuer sous la bille ; une brusque secousse, et la bille jaillit dans ma main.

     Mon premier mouvement fut de courir à la cuisine et de chanter victoire ; mais, escomptant aussitôt le plaisir que je tirerais des félicitations de Rose, je l'imaginai si mince que cela m'arrêta. Je restai quelques instants devant la porte, contemplant dans le creux de ma main cette bille grise, désormais pareille à toutes les billes, et qui n'avait plus aucun intérêt dès l'instant qu'elle n'était plus dans son gîte. Je me sentis tout bête, tout penaud, pour avoir voulu faire le malin... En rougissant, je fis retomber la bille dans le trou (elle y est probablement encore) et allai me couper les ongles, sans parler de mon exploit à personne. 39

 

NOTES

1. L'Ermitage, février 1898. Recueilli dans Prétextes  (Paris, Mercure de France, 1947), p. 45.

2. L'Occident, 15 juillet 1902, p. 64 (Prétextes, éd. citée, p. 61).

3. Ibid., p. 62.

4. Ibid., p. 67.

5. Si le grain ne meurt, Pléiade p. 350.

6. N° 8 du catalogue André Gide. Exposition du Centenaire, Ville d'Uzès : Musée Municipal, 12 Juillet- 17 août 1969.

7. Si le grain ne meurt, éd. citée, p. 358.

8. Ibid., p. 376.

9. Ibid., p. 370.

10. Ibid., pp. 371-2.

11. Ibid., p. 382.

12. Carnet inédit, Bibl. litt. J. Doucet, gamma 1558, pp. 35-6.

13. Si le grain ne meurt, p. 382.

14. Ms. gamma 1558, p. 36 (inédit).

15. GIDE-VALÉRY, Correspondance, p. 81.

16. Lettres des 2, 5 et 11 juin 1891, ibid., pp. 88-93.

17. Si le grain ne meurt, p. 373.

18. V. le « Subjectif » d'André Gide, publié par Jacques COTNAM, Cahiers André Gide 1, p. 54.

19. Lettre d'André Gide à sa mère, Uzès, 10 octobre 1893, citée par Jean DELAY, La Jeunesse d'André Gide, t. I, p. 102.

20. V. Claude MARTIN, La Maturité d'André Gide, pp. 86-7.

21. Lettre d'André Gide à Marc Lafargue, 1903, inédite, citée par Geneviève DONNADIEU dans son mémoire de Maîtrise, André Gide et Le Bas Languedoc (Université Paul Valéry, 1969), p. 39.

22. GIDE ROUVEYRE, Correspondance, pp. 150-1.

23. Ms. gamma 1558, p. 34 v° (inédit).

24. O.C., t. I, p. 3.

25. Voyage au Congo, Pléiade, pp. 825-6 (28 et 30 janvier 1926).

26. Si le grain ne meurt, p. 358.

27. Ibid., p. 370.

28. Ibid., p. 380.

29. Ibid., p. 372.

30. Journal, 1932, Pléiade, pp. 1101-2.

31. Si le grain ne meurt, pp. 372-3.

32. Journal, 1932, Pléiade, pp. 1103-4.

33. Si le grain ne meurt, pp. 381-2.

34.Les Nourritures terrestres, VII, Pléiade, p. 238.

35. Journal 1939-1949, Pléiade, p. 1158.

36. Roman, récits..., Pléiade, p. 266.

37. Si le grain ne meurt, pp. 369-70.

38. Roman, récits..., Pléiade, p. 284.

39. Si le grain ne meurt, pp. 383-4. Disque André Gide vous parle, réf. FLD 4 M Festival (coll. « Leur oeuvre et leur voix », publiée sous la direction de Georges Beaune).

 

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