Sélection

Robert Marin

1925-1926

 

Le Roman : André Gide, Les Faux-Monnayeurs

 

Cette œuvre naît à peine et la voilà qui gagne les régions de la mort. Chacun tendait vers elle des mains prêtes à étreindre et chacun les a laissé tomber.

Rien ne nous retient ici que le spectacle d'un effort immense et vain. La grandeur de la peine nous rend moins supportable encore le vide qu'elle a circonscrit. Faudra-t-il que, comme tous, nous nous rabattions sur l'accidentel de ce livre, l'aisance, l’audace, une probité que l'on a pu méconnaître ou même sur la réussite de certaines pages ? Triste proie pour l'admiration que ces intentions clairement exprimées et clairement trahies. Et comment louer des qualités que, par ailleurs, nous connaissions bien employées. On comprend le ton funèbre de la critique à l'égard de ce livre, cet accent du regret dont la sympathie la mieux armée ne peut se défendre.

« Les livres que j'ai écrits jusqu'à présent, dit Édouard, le héros principal des Faux-Monnayeurs, me paraissent comparables à ces bassins des jardins publics d'un contour précis, parfait peut-être, mais où l'eau captive est sans vie. A présent, je la veux laisser couler selon sa pente, tantôt rapide et tantôt tente, en des lacis que je me refuse à prévoir. » Pour que l'attitude annoncée de la sorte trouve sa justification, il faut que l’auteur soit assez fort pour y demeurer fidèle et en outre qu'il se sache possesseur d'une infinie variété de richesses. Ces richesses, il doit pouvoir les exprimer d'un seul élan, se gardant d'influer sur leurs cours. Or il semble que M. Gide ait ouvert les portes à son goût le plus habituel, qu'il n'ait fait que rendre plus allègre la démarche d'une pensée déjà connue. On doute même s'il n'a pas empêché l'éparpillement de cette pensée, s'il a su se garder de lui imposer la direction unique qu'il faut bien lui reconnaître. La profondeur est réduite à l'extrême. La vie se répand, c'est vrai, mais pas si loin que le regard n’en saisisse en un instant l'étendue. L'eau du bassin a un volume, une couleur, un poids ; celle-ci qui devrait fuir plus loin que l'horizon, humecte à peine un aride enclos.

Ce défaut apparaît si crûment et les exemples en sont si nombreux qu'il devient évident que M. Gide en a méprisé les méfaits. Encore nous devait-il compensation. Mais où la trouver ?

« J'invente, dit Édouard, un personnage de romancier, que je pose en figure centrale, et le sujet du livre, si vous voulez, c'est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que lui, prétend en faire. » Ce que M. Gide conte est donc, pour Édouard, comme la vie, comme la réalité. Édouard a, de croire à l'existence de ces personnages et de ces événements, des raisons dont la principale me paraît être la volonté de M. Gide. L'idée était ingénieuse pour établir l'authenticité de sa parole, de confier au personnage principal le soin de son commentaire. Malheureusement, nous ne découvrons pas dans les récits que nous fait M. Gide des motifs d'excitation aussi puissants que ceux qu'Édouard y recueille. M. Gide n'a pu se détacher d'Édouard : malgré les travers dont il afflige son héros, nous sentons trop comme il lui ressemble. La réalité qui arrive à Édouard sous des traits purs nous parvient à nous comme une réalité déformée. Il nous paraît inutile que le personnage principal ou l'auteur s'applique encore à l'interpréter, puisque déjà il le fit. Cette critique, d’ailleurs, provoque la nôtre. Elle l’obtient, qui ne porte plus sur cette réalité mais bien sur la façon dont on veut nous l'imposer. Et pour finir, nous ne verrons dans cette conception qu'une habileté, le plus souvent impuissante à entamer notre froideur.

Qui, malgré tout, se voudrait sensible à cette réalité, il ne donnerait qu'un assentiment précaire. En effet, quand M. Gide raconte les divers épisodes de son roman, il ne les réduit pas aux dimensions convenables, il les ampute. Il accomplit des coupes sur la réalité, mais toujours au même endroit et dans le même sens. Comme cet acte se répète avec une régularité en quelque sorte nécessaire, il produit une uniformité invraisemblable. Une curiosité qui ne s’adresse qu’à un côté de l’individu immobilise rapidement l'écrivain, faute de nourriture. De là ce dédain pour certains personnages, dont on regrette qu'il vienne si tard. A côté de la convention qu'il crée, M. Gide admet celles de ses prédécesseurs, quand à l'idée tout au moins qu'il veut suggérer de ses héros. La stylisation est ici poussée au point que l'on se demande pourquoi M. Gide n’a pas appelé Olivier et Bernard « les Adolescents » par exemple, Passavant « le mondain cynique », Laura Douviers « l’amoureuse délaissée », etc... Tout le monde a constaté le manque de vie particulière de chacun de ces êtres : leurs gestes n'émeuvent guère plus qu'une succession de signes algébriques.

La manière même dont les événements se pressent et, si nombreux, se soudent pour former un courant sans force, je ne suis pas à l'aise pour la louer. Quelle que soit l’agilité de l'auteur, son élégance, ou, si l'on veut, sa grâce, on a l’impression, en dépit ou à cause de toutes ses prudences, que le calcul le plus méthodique y présida. Je cherche la part de Dieu ou du démon ; je ne trouve que le visage de M. Gide, sous un aspect peu inquiétant.

La leçon morale qui se dégage des Faux-Monnayeurs, les théories artistiques d'Édouard, le progrès « dans la connaissance du cœur humain », tout cela ne nous satisfait pas. Notre admiration demande un étai plus robuste. D'ailleurs, si M. Gide avait voulu nous intéresser au seul jeu des idées, il eût composé quelque traité d'éthique. Mais à quoi bon recommencer Corydon ?