La Renaissance

Fortunat Strowski

6 mars 1926

 

M. André Gide ou Les Nouvelles Liaisons dangereuses

 

M. André Gide a intitulé son dernier livre : Les Faux-Monnayeurs. C’est un nom de pure fantaisie, qui n’a guère de rapport avec le sujet. Le vrai titre, le seul qui conviendrait à ce roman, c’est : Les Nouvelles Liaisons dangereuses.

Les Liaisons dangereuses, les voilà bien, entre les adolescents cyniques et les hommes faits dont les uns sont intelligents et corrompus, les autres sots et égoïstes. Quelques femmes passeront dans le jeu, mais elles ne compteront pas. On verra ce monde rouler dans la dépravation au crime. Et le sang-froid implacable de l’auteur nous laisse gênés et un peu honteux nous-mêmes, simples lecteurs. [deux mots illisibles] « liaisons » a fait des progrès depuis le libertin XVIIIe siècle !

Essayons de raconter l’histoire avec la discrétion que l’auteur, l’audacieux auteur, y a pourtant mise.

 

Bernard Profitendieu, second fils de M. Albéric Profitendieu, le sévère et grand conseiller à la Cour, s’amuse à fouiller les secrets maternels, et il y voit que sa mère a jadis commis une faute : il n’est pas le fils du conseiller.

Aussitôt la colère s’allume contre cet homme qui l’a accepté, élevé, aimé enfin autant et plus que ses autres enfants. Il écrit une lettre impitoyable où il traite sa famille, y compris sa mère, avec la dernière brutalité. Puis il s’enfuit sans un sou ; il est ivre de révolte, d’orgueil et d’égoïsme.

Il demande asile à un bon camarade, Olivier Molinier, fils d’un autre conseiller. Olivier est très inquiétant par lui-même ; mais il l’est encore plus par son frère aîné Vincent et par son petit frère Georges. Avec la première nuit, passée dans le lit d’Olivier, Bernard prend un bain de déniaisement.

Bientôt un nouveau personnage va intervenir et achèvera cette éducation ; c’est le romancier Édouard.

Édouard est un être terrible, non point par la violence et la force de ses passions, mais au contraire par un certain charme flottant et par une étrange faculté de se prêter sans se donner. « Je prends à tout événement inattendu un plaisir si vif que je perds de vue le but à atteindre », dit-il. Ailleurs, dans un curieux soliloque, l’auteur lui-même écrit ce jugement sur son personnage à l’instant où celui-ci va introduire un joli petit garçon dans un milieu abominable.

Chaque être agit selon sa loi, et celle d'Édouard le porte à expérimenter sans cesse. Il a bon cœur assurément, mais souvent je préférerais, pour le repos d'autrui, le voir agir par intérêt, car la générosité qui l'entraîne n’est souvent que la compagne d’une curiosité qui pourrait devenir cruelle. Ce qui ne me plaît pas chez Édouard, ce sont les raisons qu’il se donne !… Mentir aux autres, passe encore, mais à soi-même !

La curiosité n'est pas la seule cruauté d'Édouard. La vraie cause de sa corruption et de son pouvoir corrupteur, je la laisse à deviner.

Olivier aime cet Édouard. Quand je dis : « il aime », je n’emploie pas le mot an hasard. Comme les vrais amoureux, il est timide devant Édouard et quoique celui-ci ait un penchant pour lui, ils ne s’entendront pas d’abord.

Or Bernard, curieux de connaître l'objet de la passion d'Olivier, et d'ailleurs toujours sans un sou, a volé la valise, l'argent et les secrets d'Édouard, qui, ravi de l’aventure, a pris l'audacieux petit brigand pour secrétaire, au grand désespoir, naturellement, et à la grande jalousie d'Olivier.

Voilà déjà en perspective, pas mal de complications sentimentales et autres mais, ce n'est encore rien ; les liaisons seront beaucoup plus étendues.

Olivier rencontre un grand seigneur, Passavant, dont la maîtresse est en même temps celle de son frère Vincent, et aussi bien Vincent est habitué à ces conquêtes : hier il se fit aimer de Laura, une jeune femme amie d'Édouard, et l'abandonna enceinte. Pour sa peine d'aimer les femmes, ce Vincent sera condamné à sombrer dans la folie au milieu de la forêt africaine. En attendant, Olivier deviendra le rédacteur en chef d'une revue fondée par Passavant. Et là les liaisons dangereuses se multiplieront d'autant.

Elles se multiplieront aussi à la pension Azaïs, maison protestante dominée par l'hypocrisie morale. Sous cette hypocrisie s'étale, comme vous le devinez, un effroyable cynisme. Les jeunes élèves, dont fait partie Georges, le frère d’Olivier, ont tous les vices et vont jusqu'à de vrais crimes. Ils font le commerce de la fausse monnaie. Ils acculent au suicide un pauvre petit freudien. Il faut l'horreur de ce dernier crime et la peur des gendarmes pour les remettre un instant dans l'ordre !

C’est dans cette pension que Bernard, une nuit où il a été enfermé ivre avec une très belle jeune fille ivre, Sarah, par le propre frère de la jeune personne, s'aperçoit qu’Édouard n’est pas son fait. D'où sortira, pour lui, la sage résolution de revenir chez M. Profitendieu, qui n'a pas cessé de le regretter et de l'aimer.

En revanche, Olivier prendra la place laissée libre par Bernard.

La nuit que son rival passe dans le lit de Sarah, il la passe lui, chez Édouard. Au matin, il essaye de se tuer non par déception, mais à cause, plutôt, du contraire, par plénitude de bonheur ! Il avait, en effet, déclaré la veille « qu'il comprenait qu'on se tuât mais seulement après avoir atteint un tel sommet de joie, que l'on ne puisse, après que redescendre ».

Il va de soi que cette tentative de suicide achèvera de souder l’un à l'autre Olivier, qui fut trop heureux, et Édouard, qui causa ce bonheur. Pourtant, à la place d'Olivier, un garçon avisé se défierait. Car voici comment finit le livre (c'est Édouard qui parle) :

J'apprends par Olivier que Bernard est retourné chez son père. Et, ma foi, c'est ce qu'il avait de mieux à faire ! En apprenant par le petit Caloub, fortuitement rencontré, que le vieux juge n'allait pas bien, Bernard n'a plus écouté que son cœur. Nous devons nous revoir demain soir, car Profitendieu m'a invité à dîner avec Molinier, Pauline et les deux enfants. Je suis bien curieux de connaître Caloub.

Caloub, c'est le petit frère de Bernard. Plaignons-le d'être l'objet d'une telle curiosité !

Voilà une sommaire analyse. Encore n'ai-je pas osé y mettre toutes les horreurs, grandes et petites, commises par ces gens, d’autant plus méchants qu'ils se rapprochent de l’enfance, d’autant plus bêtes et plus hypocrites qu'ils se rapprochent de la vieillesse. Trois êtres seulement méritent quelque sympathie : la mère d’Olivier, Pauline, le quasi père de Bernard, M. Profitendieu ; et, enfin, Bernard lui-même. Ils semblent, d'ailleurs, étrangers à ce monde. Dans leur cas, la liaison et la lésion, sont restées superficielles, elles sont incurables chez tous les autres.

 

M André Gide appelle ce livre son « premier roman ». Il est sévère pour ses précédents ouvrages, mais celui-ci est, en effet, plus conforme à l'idée qu'on peut se faire du grand roman. Sujet mis à part, c'est une œuvre de large envergure.

Il a beaucoup de personnages, tous très étudiés et jusqu'au bout. Il y a aussi beaucoup d’événements romanesques. Enfin, si le style est parfois gâté par un singulier mélange de soin, d’extrême habileté et de négligence, la construction générale et l’art de présenter les choses sont d'une riche originalité.

Rarement, la psychologie d'André Gide s’est montrée aussi profonde et subtile, sans se perdre dans des complications obscures. On dirait des confessions recueillies par une machine capable d'inscrire la parole automatiquement. Les effets de « la liaison dangereuse » sont étudiés avec une redoutable fidélité.

Cet Édouard, par exemple, vrai type de l'être intelligent et curieux, si aimable et si prêt à se donner à tous, il effleure tout pour tout vicier. Il est mou et capricieux. Il ne peut pas choisir. Il n’a pas la force de vouloir. Il se montre à la fois brutal et efféminé, tendre et féroce, mielleux et indifférent. S'il s'est soustrait aux conditions communes de l'amour, espérant trouver ailleurs des jouissances plus raffinées et plus intellectuelles, il n'a pu que se gâter et, au contraire, gâter autrui !

 

Plus excusables sont les malheureux disciples de cet Alcibiade à la manque. Si le livre de M. Gide a parfois du feu et du mouvement, c'est par le feu et le mouvement de ces canailles adolescentes. Le cœur même ne leur fait pas essentiellement défaut. Leur malheur, c'est d'être trop tôt cyniques et de n'avoir aucune sauvegarde morale.

Il me semble difficile que M. Gide échappe au reproche inévitable d'imiter Marcel Proust.

Car ses personnages ordinaires semblent bien appartenir à l'espèce exhumée dans La Recherche du Temps perdu. Passavant, notamment, rappelle de tout près certain héros, ou certaine victime fameuse de Marcel Proust. Non pas qu'il soit le même, mais il a les mêmes vices et il est peint avec les mêmes procédés.

Au reste, la phrase, aussi, par son abandon et son ampleur est sœur de la « période » dans laquelle Marcel Proust a réussi à enfermer non seulement les choses passées, mais les possibilités du passé.

 

La seule différence considérable, c’est que Marcel Proust voyait tout du même point de vue qui était le sien ; ce qui maintenait, dans l'ensemble du récit, une certaine teinte de monotonie.

M. André Gide a évité adroitement ce danger.

Il a réussi à se placer successivement au point de vue des principaux acteurs du drame, sans parler de son point de vue propre.

Il sait s'oublier et se ramener en scène quand il faut. Il cite, à propos et sans tomber dans le disparate, de longs extraits du journal d'Édouard. Il est tantôt Olivier et tantôt Bernard, quand il n'est pas l'impassible enregistreur.

Pour ramener à l’unité cette diversité; il se sert d’un procédé d'autrefois qui donne au récit un air de bonne foi et de naïveté. Sur la fin des chapitres importants, il indique où en sont tous les personnages à l'heure où son récit s'arrête. C'est une revue sommaire où l’ensemble, trop diversifié, est ramené sous nos yeux.

J'avoue pourtant que cela produit un certain air languissant et vieillot. Le lecteur se prendra à regretter la fermeté de Laclos et des premières Liaisons dangereuses.

Il est étonnant et méritoire que M. Gide ait écrit un si gros volume sans l'abandonner au hasard et sans s'être désintéressé de ses personnages, après le premier chapitre. C'est un réel progrès pour son dilettantisme et son détachement habituel.

Le suprême progrès, à présent, ce serait d’oublier cette humanité si vilaine et si particulière où La Symphonie Pastorale et Les Faux-Monnayeurs nous conduisent. Assez de ces canailles honnêtes, de ces hypocrites imbéciles, de ces Corydons trop intelligents ! Tout cela devient d’une banalité à faire vomir.

Les Faux-Monnayeurs auront, du moins, cet avantage qu’ils atteignent à la perfection du genre. Ils contiennent tout. D’un seul coup cette matière y est épuisée. Et c’est avec un vrai soulagement qu’après cette réussite, à peu près complète et parfaite en son genre, nous pouvons dire : « Bon débarras ! »