Les Cahiers du Sud

Gabriel d’Aubarède

 

mai 1926

 

première opinion sur les faux-monnayeurs

 

Nous avons pensé qu'à propos d'un auteur ayant l importance d'André Gide, il serait intéressant de publier deux articles, conçus et écrits en toute indépendance l'un de l'autre. Nous donnons ici l'opinion de Gabriel d'Aubarède ; on pourra lire dans notre prochain numéro celle de Georges Bourguet.

 

La séduction exercée sur les jeunes esprits par André Gide est telle, qu'ils ne peuvent se détacher de lui que passionnément. Les admirations littéraires ont quelque chose des dévotions amoureuses : on ne les éprouve pas sans excès, on ne les retire pas sans injustice. Rarement ces lois sentimentales furent aussi vraies que pour André Gide, et c'est ce qui rend si difficile une saine appréciation de son dernier livre, paru en une période où beaucoup de ceux qui subirent son influence paraissent vouloir, et non sans une mauvaise humeur assez suspecte, la rejeter. Peut-être faudrait-il ajouter certains snobismes, certains caprices particuliers au monde des lettres — avant-gardes comprises — où les vents viennent on ne sait d'où et tournent on ne sait pourquoi, où les moutons qui s'ignorent sont si nombreux. C'est ainsi qu'une certaine partie de l'opinion, celle qui donne le la à la critique parlée, se trouvait assez nettement prévenue contre les Faux-Monnayeurs, ce « premier roman » attendu depuis si longtemps, avant même qu'il eût paru. Le livre à peine depuis quelques jours aux devantures, maints critiques effrayés ne voyaient-ils pas se poser une « question du roman » ? Il faut dire que Gide s'est toujours plu à provoquer ces rumeurs. Il aime à voir, au moment de publier un livre, accourir le troupeau. Alors, il file en Afrique.

Tout imprégné de Dostoïevski qu'il soit, et Gidien qu'il reste, je suis étonné qu'on ait songé à disputer l'étiquette de « roman » à ce livre, un des rares récits à grande mise en scène paru en France depuis longtemps ; il est vain de dire qu'une œuvre est « loin de la vie ». La « vie », avec le « cœur » et la « réalité » est un de ces mots à tout faire qui ont pour principal résultat d'aggraver le chaos qui nous entoure. Pourquoi, en face d'une œuvre, ne pas constater plus simplement si elle vit ou non ? Impossible de situer la « vie » à droite ou à gauche, haut ou sur la terre, mais du moins peut-on, lorsqu'on sent un récit animé d'un mouvement profondément inexplicable, être assuré qu'il vit. C’est le cas des Faux-Monnayeurs, où l'action n’est à aucun moment ni une ni immobile. Gide s’est appliqué à libérer son roman de toute préméditation, de toute arrière-pensée qui eussent pu en entraver le libre déroulement. « Les livres que j'ai écrits jusqu'à présent, peut-on lire dans le journal d'Édouard, me paraissent comparables à ces bassins des jardins publics, d'un contour précis, parfait peut-être, mais où l'eau captive est sans vie. A présent, je la veux laisser couler selon sa pente, tantôt rapide et tantôt lente, en des lacis que je me refuse à prévoir. X. soutient que le bon romancier doit, avant de commencer un livre, savoir comment ce livre finira. Pour moi, qui laisse aller le mien à l'aventure, je considère que la vie ne nous propose jamais rien qui, tout autant qu'un aboutissement, ne puisse être considéré comme un nouveau point de départ. » Intention bien Gidienne, et qui, si maintes manies et parti-pris l'empêchent d'aboutir pleinement, a du moins réservé aux familiers de Gide la surprise d'une qualité que ses œuvres antérieures (au contour pourtant moins précis qu'il semble le croire) avaient peu encore révélée : une imagination très vive, aux efflorescences les plus riches et les plus imprévues. Bien mieux, il semble qu'à suivre tes fils d’aventures qui vont s'engendrant les unes les autres, certaines caractéristiques de Gide se soient enfin précisées : plutôt souple que compliqué, plus délié qu'inconstant, plus révolté qu'inquiet... Rien de tel que le contact avec les personnes et les faite pour révéler la tonalité authentique d'un esprit.

Mais il faut que ses protagonistes demeurent indépendants et seuls en relief. D’un roman de Gide, on pouvait redouter l'inverse, et d'autant plus qu'il fait prononcer par Édouard des paroles bien inquiétantes : l’histoire du livre m'aura plus intéressé que le livre lui-même 1es idées m'intéressent plus que les hommes quelque chose qui serait comme l'art de la fugue, et je ne vois pas pourquoi ce qui fut possible en musique serait impossible en littérature. Mais des opinions d'Édouard, beaucoup sont des pièges que nous tend l'auteur, des critiques qu’il nous suggère, en vertu de cet amour pervers du malentendu qui est peut-être son vice le plus grave. Qu'il l'ait voulu ou non, c'est un fait que le plus grand nombre de ses personnages sont réellement, physiquement, présents dans les Faux-Monnayeurs. Sans doute il n'a pas tracé leur portrait dès leur entrée en scène, approfondi d'une énumération de leurs antécédents physiques et moraux, comme l'eussent fait Balzac et même Dostoïevski ; mais peu importe, si leurs gestes, mouvements de physionomie sont saisis au passage, si exactitude et mobilité coïncident. C'est le cas en ce qui concerne tout au moins le vieux musicien la Perouse et sa femme, le ménage Molinier, le juge Profitendieu, le romancier mondain Passavant, les Azaïs, les Vedel, et même une femme : Lady Griffith, que l’auteur a bien tort de dédaigner dès le milieu du récit, l'envoyant courir les mers pour plus de simplicité. Il faut noter aussi la justesse de ton des dialogues, cette qualité si rare, et combien révélatrice !

Ce qu’il faut regretter, c'est que tous les personnages ne soient pas présents à un même degré, et ici la partialité de Gide se trahit, d'ailleurs au détriment de ses préférences, et faussant d'une manière redoutable toutes les perspectives de son œuvre. On remarque que parmi les personnages cités plus haut comme physiquement présents et différenciés, il n'y a pas un jeune homme, ni un enfant : c’est la génération des parents. A lire attentivement les Faux-Monnayeurs, on s'aperçoit en effet que les traits distinctifs des grandes personnes, Édouard excepté, prennent, au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans le récit, une précision croissante, alors que les personnages de la génération montante demeurent imprécis, insuffisamment distincts les uns des autres, et comme s'obscurcissant réciproquement. Il est triste de voir un grand écrivain aboutir à montrer si confusément ce qu'il aime, si nettement ce qu'il abhorre. La dureté, chez lui, devient précision ; l'amour est sa faiblesse. C'est qu’il s'aime surtout. Ces jeunes gens, il ne les détache pas de lui-même. Bien au contraire, il projette sur eux tout son trouble. Sans doute Bernard, Olivier, Armand ne sont pas identiques. Que ce soit par volonté, ferveur ou désespoir, c'est sincèrement que chacun d'eux désire être soi-même, et il y parvient tant bien que mal ; mais pas un qui ne s’apparente par quelque trait à Lafcadio — c'est-à-dire à Édouard — c'est-à-dire à Gide. Point entre eux, lorsque Édouard les rencontre, de ces différences essentielles qui existent entre toutes les personnes que pousse vers nous le romanesque cruel ou charmant des circonstances ; ils sont tels que les souhaitaient son cœur, ses sens ou son esprit; ils viennent à point pour entretenir, pour occuper son inquiétude : ils sont des ombres de lui-même.

Mais faut-il reprocher à Gide plus sévèrement qu'à un autre une faiblesse à laquelle si peu de créateurs échappèrent ? Elle ne saurait empêcher les Faux-Monnayeurs d'être un roman, un des plus riches parus depuis longtemps. Et je proteste ici contre la tendance qu'ont certains à n'y voir que la seule expression d'un vice à la mode. A bien compter, deux personnages seulement en sont atteints, et les autres ne sont pas moins vivants. C'est montrer que l’on est soi-même obsédé par le snobisme en question, que de le soupçonner en des chapitres où il n'a que faire, et ne joue, en fait, aucun rôle.