Progrès de Lyon

 

28 novembre 1930 

René Lalou

 

L’Ecole des femmes et Robert par André Gide (N.R.F)

 

André Gide nous a lui-même invités à distinguer parmi ces œuvres d’imagination, celles qui, — la sotie des Caves du Vatican, par exemple, ou les Faux-Monnayeurs, son premier roman — procèdent d’une technique personnelle et les « récits » plus conformes à la tradition classique à laquelle se rattachent ces deux chefs-d’œuvre : La Porte Etroite et La Symphonie Pastorale. C’est au deuxième groupe qu’appartient L’Ecole des Femmes ; [on le] disait en mai dernier, quand parut le livre ; il faut le répéter après la publication de son « supplément », Robert, qui loin de briser inconsidérément le cadre primitif, en approfondit le contenu psychologique et précise les intentions de Gide avec la souveraine lucidité d’un ouvrage de maître.

En adoptant ce titre, L’Ecole des Femmes, Gide feignait qu'il lui eût été suggéré par la Geneviève (délicat hommage à la libération chez les jeunes esprits féminins) qui lui confiait les deux cahiers écrits par sa mère. Dans le premier, daté de 1894, Eveline, fiancée à 18 ans, exprimait sa dévotion pour le grand homme qui allait devenir son mari et décrivait son bonheur pendant les dix semaines où il fut sans mélange. Le second journal débutait le 2 juillet 1914 : Eveline ne l'écrivait plus, pour Robert, mais pour elle-même, pour justifier sa décision de quitter le mari qu'à présent elle méprisait. Non point que Robert fût brutalement un hypocrite, mais, plus dangereusement, un comédien sincère qui réussissait toujours à couvrir ses mesquineries des sentiments les plus avantageusement nobles. Le drame ensuite était l'effort d'Eveline pour se libérer, effort d'autant plus pénible que toutes les apparences d'honnêteté demeuraient acquises à Robert, que leurs amis communs trouvaient dans la vertu même d'Eveline une raison pour lui conseiller de ne pas abandonner son foyer. Il fallait la guerre et un cri imprudent de Robert lorsqu'il se sentit à l'abri du danger pour permettre à Eveline le départ vers un hôpital de contagieux, où la mort ne tardait guère à répondre à son appel.

Je parlais tantôt de la maîtrise de Gide ; je dirais volontiers que dans L'Ecole des Femmes il la pousse jusqu'à la virtuosité : le premier cahier d'Eveline représente un véritable tour de force : car à travers les éloges de la jeune fille et sans qu'elle soit diminuée par son erreur, nous n'avons pas cessé, nous, de deviner combien Robert est indigne d'elle. Jamais Gide n'avait mieux réussi que dans cette épure psychologique d'une puissante sobriété à donner au déroulement de la vie quotidienne la plénitude d'une création artistique. Mais lorsqu'on avait accordé à l'œuvre le tribut d'admiration qu'elle méritait, deux problèmes continuaient à se poser pour le lecteur. Pourquoi, malgré la souplesse quasi-racinienne de ses analyses, le récit demeurait-il, dans une atmosphère cornélienne où les sens ne jouaient aucun rôle, où les sentiments obéissaient aux jugements, où l'amour et l'estime étaient si étroitement associés que l'un mourrait avec l’autre ? Et, d'autre part, Robert n'avait-il rien à dire pour se défendre contre l'acte d'accusation dressé par sa femme ?

Le critique Ernst-Robert Curtius formula cette seconde question dans une lettre à André Gide qui répond en lui dédiant, Robert. Réponse double car, en prétendant se justifier humblement, Robert montre qu’il avait tout fait pour qu’Eveline le considérât comme une manière d'idole. Car il ne lui reproche que d'avoir manqué à la mission éternelle des femmes, qui est (selon lui) d'entretenir le culte des vérités inébranlables. Mais il s'identifie avec ces vérités. Non, certes, qu'il se tienne pour un saint homme ; mais, soutenu par son confesseur, fidèle lecteur des Etudes, il s’est toujours préservé de ces idées dissolvantes et individualistes auxquelles la pauvre Eveline a succombé. Devant ce portrait de Robert, certains critiques traiteront de pamphlet le supplément à L’Ecole des femmes. Gide a été, depuis quelques années, violemment attaqués par les catholiques, et non seulement pas les spécialistes comme Henri Massis et le R. P Poucel, mais aussi par d’anciens amis qui, après Numquid et tu ? avaient espéré le rallier à leur cause ; peut-être lui ont-ils ainsi rendu particulièrement sensibles ces équivoques qui leur permettent de condamner un être humain au nom de la charité chrétienne. Mais je ne crois pas que le désir de se venger, si ce désir a existé, ait été primordial pour Gide ; un lecteur attentif retrouvera, en effet, chez Robert plus d’un trait commun avec l’image que l’auteur d’André Walter et de Si le grain ne meurt a tracée de lui-même en son adolescence. Si bien que la satire dans Robert porte sur ce fantôme vertueux derrière lequel s’ils sont médiocres, le catholique et le protestant s’abritent avec la même complaisance.

Pourtant, Robert n’est pas essentiellement une satire. Sans doute, pour réhabiliter complètement Robert, aurait-il fallu l’élan lyrique de Browning. Gide, romancier, n’a pas visé à cette rédemption par la poésie. Il a revécu Robert dans son existence familière, si l’on peut dire, il a regardé Eveline avec ses yeux, il a exprimé certaines de ses pensées en des phrases parfois émouvantes. Mais c’est la logique interne du personnage que le contraignait à écrire, lorsqu’il juge Eveline perdue pour lui en ce monde et dans l’autre :

« C’est cette considération qui, avec l’aide de la Providence, m’amena à me remarier, un temps décent après mon veuvage. Dieu voulant bien avoir égard au grand besoin que j’éprouvais de m’assurer d’une compagne pour le peu de temps qu’il me reste à vivre sur terre, et aussi pour l’éternité, si pourtant Dieu, qui doit alors emplir nos cœurs, n’absorbe pas en Lui tout amour ». On conviendra que ce Tartuffe moderne égale pour l’onction l’ancêtre qu’il dépasse en complexité. Faut-il donc, comme le titre semble y inviter, voir dans L’Ecole des femmes un hommage au « naturisme » de Molière ? Je crois l’enseignement de Gide plus subtil et que l’exemple d’Eveline (le récit de sa mort forme une des plus belles scènes de Robert) ne signifie point qu’il faille quitter la croyance au péché originel pour proclamer une théorie de la bonté naturelle de l’homme. Ce que Gide affirme une fois encore, c’est la nécessité de se libérer de tous les préjugés. L’idéal d’un esprit non prévenu. Aussi n’ai-je insisté que sur les différences techniques entre ses oeuvres, car l’unité de sa pensée est évidente qui aspire, par delà Dostoïevski, Blake et Nietzsche, à reconquérir l’universalité d’un Goethe.