Le Courrier de l’étudiant

13 novembre 1946

Henri Hell

 

André Gide après les monstres

 

C’est l'inépuisable richesse des fables et des mythes que la multiplicité des interprétations auxquelles ils se prêtent. Ces thèmes, André Gide les a renouvelés : il les a traités dans un esprit tout moderne, sans aucun souci d'historicité. Ce ne sont que prétextes à développer — sous la forme de l'essai, de l'apologue ou du théâtre — le continuel dialogue gidien de soi avec soi. Saül est un héros gidien, et Candaule, et Œdipe et Thésée maintenant. Voici enfin paru ce Thésée, que l'écrivain a mûri une vingtaine d'années durant.

C'est un récit à la première personne, par Thésée au terme de sa vie. Il raconte les différentes étapes de son existence. Il commence par l'aventure où il fait montre de courage, de prudence et de ruse. Amoureux, il est plus soucieux de plaisir que de sentiment — lequel le rendrait captif. Homme d'action il tue le Minotaure, enlève Phèdre suivant le subterfuge de son ami Pirithoüs, puis devient le bâtisseur et le bienfaiteur d'Athènes. « J'ai fait ma ville. Après moi, saura l'habiter immortellement ma pensée. C'est consentant que j'approche la mort solitaire. J'ai goûté des biens de la terre. Il m'est doux de penser qu'après moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l'humanité, j’ai fait mon œuvre, j’ai vécu ». Ainsi se termine Thésée.

S'il ne s'identifie pas absolument avec le héros antique, André Gide lui prête bon nombre de ses préoccupations les plus essentielles. Thésée, on s'en doute, lui sert de porte-voix. On retrouve dans cet essai, comme dans ses autres œuvres, le principal souci de Gide : une quête patiente et scrupuleuse de la personnalité humaine dans son harmonieuse complexité. L'homme, qu'est-ce que l'homme ? Telle est l'interrogation centrale de l'œuvre gidienne. En réponse aux questions du Sphinx, l'écrivain faisait dire à son Œdipe : « ...cette réponse est unique, c'est : l’Homme; et [...] cet homme unique, pour un chacun de nous, c'est : Soi ». Pareillement son Thésée s'interrogera : « — Eh ! de quoi s'occuper que de l'homme ? ». Aussi bien ce dernier livre de Gide n’est-il qu’un traité de la conquête de soi, de l'homme par lui-même. Sans forcer sa nature, sans se mutiler de ses possibles, sans se contraindre à être ce qu'il n'est pas, à contrarier sa pente, Thésée devient lui-même. Il met en pratique cet axiome qu'il lèguera à Hippolyte : « Il s'agit d'abord de bien comprendre qui l'on est ». Et il prendra conscience de soi, dans l'action, en sachant que « l’on n'obtient rien de grand ni de valable, ni de durable sans effort ». Cet effort le portera toujours en avant ; il ne s’attardera pas dans le passé. « Ainsi fus-je toujours moins occupé, ni retenu par ce que j'avais fait, que requis par ce qui me restait à faire ; et le plus important me paraissait sans cesse à venir ». Le pivot central autour duquel gravitera cette conquête de soi, ce sera la lucidité. Telle est la leçon qu'il tirera de l'épreuve du labyrinthe : « ...même ivre, sache rester maître de toi : tout est là ». Le fil d'Ariane, c’est la claire conscience de soi-même : elle dissipe les émanations du labyrinthe qui enivrent ceux qui y pénètrent et les mènent à la mort — ainsi Icare, terrassé par l'ivresse métaphysique. Clairvoyant, Thésée, comme Gide, reste merveilleusement disponible. « Je n'avais rien promis du tout et tiens surtout à rester libre. C'est à moi-même que je me dois ». Il dira encore : « Je sais bien que tout passe ; mais ne m’occupe que du présent ». La crainte des Dieux ne le tourmente guère. Au contraire, c'est en s'opposant à eux, en les déliant, qu'il s'affirmera et se construira. « Les premières et les plus importantes victoires que devait remporter l'homme, c'est sur les dieux ». Phrase centrale qui éclaire tout le livre, sinon l'œuvre entière de Gide. « Je n'extrais du plus beau syllogisme que ce que j'y avais mis d'abord. Si j'y mets Dieu, je l'y retrouve. Je ne l'y retrouve que si je l'y mets », dira Icare. On reconnaît ici l'idée chère à Gide, exprimée déjà dans les Interviews imaginaires, que Dieu est davantage le fils de l'homme que ce dernier celui de Dieu. Thésée remarquera lui-même : « Les hommes, lorsqu'ils s'adressent aux dieux, ne savent pas que c'est pour leur malheur, le plus souvent, que les dieux les exaucent ». Création illusoire de l'homme ou réalité transcendante, les dieux lui sont néfastes. L'homme doit se créer lui-même. Il doit être le seul artisan de son bonheur, un bonheur qui ne doive rien à un Dieu. Il ne doit chercher son complet épanouissement qu'en lui seul et aller, avec le plus lucide courage, jusqu'au bout de lui-même. Peut-être existe-t-il un autre univers, un autre monde que l'humain : caché aux yeux clairs des vivants, il se révèle à ceux que les vivants considèrent comme aveugles. C'est le monde auquel accède Œdipe après s'être crevé les yeux : l'obscurité, pour lui, sera dorénavant lumière. Mais Thésée reste fermé à la « félicité suprasensible » qui est celle d'Œdipe, aveugle clairvoyant. Il demeure fermement un homme, rien qu'un homme, qui sur le plan terrestre aura fait son œuvre et aura vécu. Il se veut enfant de cette terre et qui « doit faire jeu des cartes qu'il a ». Tel semble être à ce jour le dernier mot de l'humanisme gidien. Dans le dialogue qui clôt son livre, entre Œdipe et Thésée, soyons sûr que Gide est du côté de Thésée. Du dialogue, sinon de la lutte, que Gide aura mené sa vie durant avec Dieu, soyons assuré que c'est l'homme, en lui, qui est sorti victorieux.

Ce bref exposé ne saurait épuiser la richesse du Thésée de Gide. Il faudrait dire l'extraordinaire bonheur de l'agencement romanesque. D'une texture prodigieusement serrée et souple à la fois, le récit mêle dans son cours, avec un art extrême, la description, le dialogue, la réflexion éthique. A la beauté lyrique de l'évocation d'Icare répond l'émotion grave et virile du dialogue final entre Œdipe et Thésée. L'ensemble est d'une incomparable pureté de dessin, qui n'exclut ni l'ombre, ni le mystère. Si la trame idéologique est parfois trop perceptible dans le théâtre de Gide, ou l'affabulation qui la recouvre parfois trop apparente et factice dans ses premiers « traités », elle est ici merveilleusement invisible sous l'enveloppe charnelle du récit. Thésée n'est pas ici que le porte-parole de l'auteur : il vit de sa vie propre et ses paroles dessinent sa psychologie particulière, ironique et subtile.

Enfin, on ne saurait trop insister sur ce point, jamais Gide n'a mieux écrit. La langue de Thésée suffirait à en faire un chef-d'œuvre. D'une transparence miraculeusement concrète, d'une souplesse et d'une grâce incroyablement vigoureuses et précises, d'une respiration admirablement rythmée, elle intègre archaïsme et verdeur avec le plus parfait naturel, — verdeur qui donne à cette prose classique, charpentée et fluide, une jeunesse robuste et une vie neuve. Véritable somme gidienne, tel est ce Thésée : et par le contenu et par le style.