France

20 décembre 1946

Jean-Louis Bruch

 

L’Homme qui remplit son destin

 

Thésée, publié cette année en tête des cahiers de la Pléiade, donne le dernier « état » de la pensée et plus particulièrement de l’éthique de Gide. André Gide s’y exprime, une fois de plus, à travers un de ces mythes grecs qui l’ont toujours attiré et auxquels il a su donner une résonance toute moderne.

Dans ce dernier ouvrage, dont nous reproduisons les extraits les plus significatifs, l’homme — l’individu — est à la fois, comme le disait déjà l’Œdipe de Gide, « le premier mot de la sagesse » et le seul objet digne de l’action et de la réflexion humaine, parce que, ajoute Thésée, il « n’a pas dit son dernier mot ». Cette éthique de l’homme, où l’individu cherche à s’exprimer lui-même, et à attester sa fidélité envers soi en se dépassant sans cesse — « Passe outre ! » répète Dédale à Thésée — a toujours constitué le fond de la réflexion et de l’inquiétude de Gide ; mais jamais peut-être ne l’avait-il jusqu’ici exprimée manière aussi complète.

La tragédie d’Œdipe, qui parut il y a une quinzaine d’années, retraçait l’échec d’un homme qui avait prétendu se retrancher dans une indépendance trompeuse. Lucide aux yeux des hommes, mais aveugle devant son propre destin. Œdipe avait bien su répondre au Sphinx, mais ne s’était pas aperçu qu’il épousait son propre passé alors qu’il avait cru rompre avec lui. Thésée au contraire, symbolise la réussite de l’action humaine : il évite de rompre brutalement avec son passé : grâce au fil d’Ariane il ressort du labyrinthe après avoir vaincu le monstre.

Dans Thésée, Œdipe reparaît mûri par des épreuves cruelles ; devenu clairvoyant envers lui-même alors qu’il a perdu la vue sensible et l’illusion de la sagesse, il touche à la fin de sa vie et atteint une sagesse surhumaine. L’ouvrage se termine par la rencontre et le dialogue d’Œdipe et de Thésée ; — dialogue où l’on ne sait pour qui Gide prend parti ni même s’il se résout à opter — mais où se confrontent sans se comprendre, au terme de leur itinéraire humain, deux individus qui à travers l’échec ou le succès ont réussi à « passer outre » tout en restant eux-mêmes, et à vivre en donnant à leur vocation humaine la plénitude de son sens.