La Dépêche de Toulouse

1932

 

Camille Mauclair

 

 

D’Oscar Wilde à Lénine

 

Le soviétisme vient de faire une recrue importante et notoire en la personne de M. André Gide, qui lui a apporté son adhésion avec grand éclat. Il voudrait, déclare-t-il crier très haut sa sympathie pour l’U.R.S.S., vivre assez pour voir la réussite de son énorme effort, son succès, qu’il souhaite de toute son âme et auquel il voudrait pouvoir travailler, voir ce que peut donner un État sans religion, une société sans cloisons ; car la religion et la famille sont les deux pires ennemies du progrès.

 

Il ne s'agit point ici d'un avatar paradoxal, mais de l’aboutissement logique d'une courbe intellectuelle. Incontestablement, par sa vaste culture, son intelligence ductile, la rare qualité de sa langue, M. Gide était prédestiné à être un de nos écrivains de grande classe : mais, à vrai dire, sa pensée était peu française dès ses débuts hantés de Goethe et de Dostoïevski. Et puis, ce jeune bourgeois riche a avoué avoir beaucoup souffert de la rigidité du milieu protestant où il était né. Il en a parlé avec ironie et colère, il a d'autant plus rêvé d'en secouer le joug qu'il l'avait profondément subie, et toutes les expériences spirituelles lui ont paru bonnes pour tâcher de s'en délivrer. Ainsi les pires blasphèmes du défroqué attestent-ils la persistance de la marque du froc, et les profanations d'hosties des sataniques impliquent-elles la croyance en ce qu'ils nient. Les esprits vraiment libérés d'une emprise ne l'exècrent même plus, ils se contentent de l'oublier. L'histoire de la vie de M. Gide, confessée dans tous ses livres depuis quarante ans, est celle d'un protestant révolté qui proteste contre le protestantisme avec ses propres procédés de dialectique, et n'en peut sortir. Probablement, pour son malheur, il subit l'influence littéraire et personnelle d'Oscar Wilde. De ce sophiste destiné à être abattu et racheté par une terrible infortune, il apprit à la fois le charme et l'orgueil de l'immoralisme et la valeur esthétique de l'homosexualité considérée comme le signe le plus évident du non-conformisme libérateur. Ce fut l'origine des théories de Corydon, ouvrage restreint mais décisif dans l'évolution de M. Gide.

 

Sa personnalité, son style, ses façons captieuses et retorses de prêcher le doute et de vanter les fécondités de l'inquiétude, lui attirèrent des disciples. Il devint peu à peu non un animateur, mais un séduisant émetteur d'idées-poisons, tout en gardant les apparences d'un romantisme lyrique et vague, d'une sorte de nouveau Jean-Jacques modernisé ! Un certain public raffola de ses arguties, de ses homélies que relevait une pointe de diabolisme prudent, hésitant, dissimulé. Sa fortune, son tour d'esprit lui permettaient d'éviter les besognes auxquelles sont condamnés tant de talents. Au-dessus des obstacles de la carrière, il en dédaigna aussi les honneurs. S'il a été gratifié de la médaille goethienne par le président du Reich, le rouge ruban français n'eut aucun attrait pour M. Gide. Aussi bien est-il sincère en cette attitude d'indépendance : sa passion est de troubler les jeunes âmes, cela seul le touche. Il y a souvent réussi. Il en est même, dit-on, que les déceptions, après les enthousiasmes du « gidisme » ont conduites au désespoir et au suicide. Ces preuves d'influence peuvent être communes aux littérateurs compliqués et aux courtisanes et actrices célèbres, qui peuvent en être également flattés et dire qu'ils n'ont pas voulu cela.

 

Il semble que l'influence de M. Gide, puissante dans l'énorme désordre de l'après-guerre, soit en voie de déclin définitif et que lui-même soit las de lui-même. Beaucoup de jeunes écrivains n’ont été sensibles qu’à la pureté de son style : pour eux, le talent excuse tout, même s’il est pernicieux. Il s'en est trouvé pour dénoncer la frigide perversité de cette conscience, et Corydon a dégoûté une fraction des « gidiens ». Mais il a valu à son auteur de multiples sympathies en Allemagne, ou ses soixante ans ont été célébrés avec ferveur. La qualité, le sens de ces hommages ont paru ici symptomatiques. L’heure de la glorification de l'aberration sexuelle considérée comme une suprême franchise est vraiment un peu passée. Mais ce n'est là qu’une des formes de la dialectique et de la maïeutique de M. Gide, et on pouvait s'attendre à une nouvelle évolution de la part. Elle s'annonçait récemment par une critique acerbe et méprisante de l'œuvre et du nationalisme de Barrès. Quoi qu'on pense du bienfait ou de la nuisance de l'influence barrésienne, on n'a pu la contester. En cette critique de M. Gide, on sentait la jalousie d'un directeur de consciences relégué à l’arrière-plan, désirant enfin se saisir de la place que la mort avait faite vacante, et ne pouvant l'occuper qu'en prenant le contre-pied de toutes les théories de Barrès. Ceci ne pouvait conduire l'ancien disciple d'Oscar Wilde qu'au bolchevisme intégral. La courbe s’achève logiquement. Pour un immoraliste, un passionné de non-conformisme, un grand bourgeois peint en rouge et ayant pu s'offrir le luxe d'une attitude d' « outlaw », tenter de guider la jeunesse, après l'avoir saturée d'inquiétude, vers les certitudes du paradis soviétique, c'est évidemment se créer encore un rôle, achever de libérer autrui et soi-même.

 

Le cas de M. Gide appellera peut-être des comparaisons avec celui de M. Romain Rolland. Elles seront inexactes. Il est permis de penser que la position singulière et douloureuse où se trouve placé après une longue suite d’œuvres toujours généreuses et pures, M. Rolland, a été due en partie à la passion abstraite de l'idéologie et à ce qu'elle comporte, chez un homme auquel les pensées déguisent les réalités vivantes, de cette ingéniosité faisant accueillir par un grand honnête homme des personnages du type Guilbeaux, ou pires. Mais il n'y a aucune ingénuité chez le corrupteur-né qu'est M. Gide. Et le curieux, c'est que son espoir en la rédemption par le bolchevisme est, encore et toujours, une forme de son effort enragé pour se « décalviniser ». Il n'est pas sans remords, et ce qu'il nie le poursuit. Il a un obscur besoin de s'absoudre, de rejeter à jamais les vieilles idées du péché, du bien et du mal. Il les maudit parce qu'il y croit. Où donc les tuer, sinon dans un pays et un système où religion, famille, propriété, patriotisme, honneur, ne sont que fadaises bourgeoises, où toutes valeurs sont renversées, où l'amour atteint à la suprême liberté de la chiennerie, ou, dans la termitière « sans cloisons » l'immoralisme est dieu ? Et puis, « voir ce que cela peut donner » voilà qui est bien gidien : la curiosité de l'autopsie sociale...

 

Ce que cela peut donner, nous en avons déjà une assez jolie idée. Mais la passion de M. Gide est si forte qu’elle refait une naïveté virginale à ce virtuose de la sèche analyse, à cet alchimiste des idées-poisons. Et le voilà qui, ayant brisé tant d'idoles qui n’en sont point encore pour nous, croit au Progrès : avec une majuscule, tout comme M. Homais ! Et il fait ses suprêmes dévotions à saint Lénine ! Quand les grands bourgeois de ce genre, blasés sur tout, brûlent ce qu'ils ont adoré, ils y mettent vraiment trop de feu. Il est probable qu’après avoir été fêté par les Allemands uranistes, M. Gide le sera par les autorités de l'U.R.S.S. comme un néophyte de qualité. Cela achèvera d'exclure de chez nous un écrivain qui n’a plus de français que la langue. Nous tâcherons de nous en consoler.