[Revue non identifiée]

14 Octobre 1932

 

Jean Dobelle

 

La Faillite du spirituel

Un apôtre de l’U.R.S.S.

 

Tandis que les pasteurs des cantons viennent d'accomplir un geste qui honore la Suisse, ce pays de vieille fière indépendance, André Gide insiste, dans les dernières pages de son « Journal », sur son adhésion à l'idéal soviétique. Ou plutôt ces pages sont une longue discussion avec lui-même essayant de justifier ce nouvel état d'esprit et de l'insérer dans le développement continu et harmonieux de sa personnalité. Ce maître est trop clairvoyant pour ne pas voir où se trouve le défaut de sa cuirasse et il est probable qu'on le désespèrerait et, peut-être, le sauverait, si on pouvait lui montrer que ce qu'il tient pour une continuelle approche de soi-même et de ce qu'il a toujours aimé, n'est, au contraire, qu'un effroyable éloignement, un reniement sans second.

 

Je laisserai à d'autres de le maudire. L'admiration pour le maître, l'affection pour l'homme en quête de réaliser un idéal tout spirituel, sa bonté sincère, sa compréhension des misères humaines me commandent autre chose que les invectives. Je préfère comprendre ; et, peut-être, faut-il s'en prendre plutôt à ceux qui l'ont accusé de mensonge et d’hypocrisie, des excès et des erreurs d’une sincérité exacerbée. Et s’il n’y avait que le plus tragique malentendu ? Les esprits désintéressés, nobles, et généreux prêtent facilement leurs vertus aux autres. Le sovietisme vu par Gide n’a sans doute rien à voir avec le réel. Le malheur, c’est que la plupart des détracteurs de l’U.R.S.S. sont aussi intéressés que ses défenseurs. Sur ce point Gide se leurrerait-il ? Hé ! que non pas.

 

 

« Je consentirais à entendre dire, écrit-il : « Que l’état soviétique parait beau, vu de France ! » de même que l’on a dit : « Que la République paraissait belle, sous l’Empire ! » Mais cet état qu’on nous défend de souhaiter, par quels mensonges ne cherchez-vous pas à le noircir ? Pensez-vous par là rendre à mes yeux moins déplorable l’état dans lequel nous vivons ? Que l’état de choses ne soit en U.R.S.S. pas encore aussi satisfaisant que certains le disent, je peux le croire, et qu’il s’en faille encore de beaucoup : mais ce qu’il propose et s’efforce d’être, c’est cela que vous ne parviendrez pas à me faire trouver moins admirable, moins souhaitable, ni moins désireux d’y aider. »

 

Il est certain que, auprès de certains esprits, de grossières polémiques ne réussissent pas. Tout le mal que les uns racontent sur I'U.R.S.S vaut le bien que d'autres en colportent. Mais pour les esprits que la passion n'échauffe pas, il ne s'agit même pas de savoir si le plan quinquennal peut réussir. Rien d’humain ne va au terme de son épanouissement et c'est perdre un temps précieux que de le passer en conjectures. Ce que l'on voit, ce que l'on touche compte seul et c'est, je crois, du plus conforme enseignement gidien. Or, il n’y a pas de doute que le gouvernement soviétique gouverne à la manière de tous les gouvernements.

 

Il y a des dirigeants et des dirigés et l'on ne peut nier que la foi, qui préside à toutes les nouvelles expériences, contribue beaucoup à aplanir les difficultés entre les uns et les autres. On ne peut nier, non plus, que le régime soviétique soit dictatorial, ce qui entend que le consentement des Russes n'est pas unanime. Sans médire de lui, on peut affirmer que l’oppression signalée et accusée en Italie par les publicités de gauche existe au moins au même degré en Russie.

 

Il apparaît donc, du point de vue politique, qu’il n’y a rien de bien nouveau dans l’expérience soviétique. Elle ressemble davantage au régime qui permit aux Pharaons d’élever les pyramides, qu’à la construction de quelque Salente pour l’établissement d’un âge d’or. Je souffre donc de voir, non pas un Gide communiste, mais prévenu, en faveur de quelque chose de trop connu, un esprit, qui prétendait ne point l’être.

 

Je ne songe même pas à dénier toute ferveur désintéressée aux fondateurs de l’U.R.S.S et je demande seulement qu’on n’accorde que leurs intérêts particuliers n’ont pas souffert du changement. Mais le désintéressement manquait-il aux hommes de 89 ? Nous voyons aujourd’hui ce qu’en a fait la pratique.

 

Je suis persuadé que Gide ne s’élèverait d’aucune manière là contre. Reste l’idéal soviétique, la seule chose qui compte vraiment, et particulièrement l’athéisme, cet athéisme qui seul peut pacifier le monde d’aujourd’hui. Je crains que Gide ne se méprenne singulièrement sur les athées révolutionnaires. Les nôtres, jadis, ont connu cette phase de la lutte contre Dieu et il n’est pas besoin de rappeler le rôle joué par l’anticléricalisme dans nos luttes politiques d’avant-guerre. C’est une nécessité pour toute dictature d’abattre les autorités qui peuvent la gêner et celle de Dieu qui en est la source plus que toute autre, jusqu’au jour où elle la peut rétablir à son profit. Le fascisme a-t-il échappé à cette loi ? ...Ne faisons donc pas gloire au seul soviétisme de ce qui, jusqu’à nouvel ordre, ne peut être tenu que pour une suprême utilité.

 

Mais dans sa ferveur de servir la Cause, Gide donne prise plus qu’il ne pense. Respectueux des croyants sincères — ce respect s’est-il rencontré chez Lénine et ses disciples ? — respectueux, dis-je, des croyants sincères et les voulant comme désarmer, l’auteur de la Symphonie Pastorale écrit : « Que ces esprits pieux ne se persuadent-ils qu’on ne peut jamais supprimer que des faux dieux ! Le besoin d’adoration habite au fond du cœur de l’homme. »

 

Cela est vrai : Les persécutions religieuses sont toujours par quelque endroit bienfaisantes, et, pour ceux qui ont la moindre idée de l'éclat où était tombé le clergé russe, elles apparaissent en quelque sorte divines. Tout ce qu’elles enlèveront à la basse superstition et à la tartuferie sera œuvre pie. Maintenant il s'agit de savoir si le but des Soviets est bien uniquement de renverser les faux-dieux ou si, les ayant renversés, ils ne s'empresseront pas d'en élever de nouveaux.

 

Tout fait craindre que cela soit déjà fait et que ce fameux pacifisme, dont Gide leur veut faire honneur ne soit que la plus grande mystification des temps modernes.

 

J’essaierai de fournir mes arguments.