En juin 1890, Gide s'isole dans un chalet au bord du lac d'Annecy (à Menthon-Saint-Bernard), pour écrire le livre où il verse de nombreuses pages de son propre journal intime : Les Cahiers d'André Walter, qui devaient être non seulement la « somme » de sa jeunesse mais aussi « une longue déclaration, une profession d'amour » adressée à sa cousine. Fin août, il les lit à son cousin le peintre Albert Démarest puis les publie (à compte d'auteur) chez Perrin, « l'éditeur d'Un Homme libre ». Le livre paraît au début de 1891 ; succès nul, mais le nom de Gide s'impose à l'attention des lettrés et de la jeune génération d'écrivains. En décembre 1890 à Montpellier, il a fait la connaissance d'un jeune poète, Paul Valéry : une profonde et durable amitié naît entre eux.
Au cours de la soirée du 8 janvier 1891, à Arcachon, Madeleine refuse le mariage, la famille manifestant d'ailleurs son opposition. Rencontre de Barrès, qui, au « banquet Moréas » du 2 février, présente Gide à Mallarmé ; Gide devient aussitôt un des familiers des fameux Mardis de la rue de Rome. Il découvre Laforgue, va voir Maeterlinck à Gand, se préoccupe d'« une dizaine d'amitiés »... L'été, à La Roque, il lit Flaubert et Virgile, écrit Le Traité du Narcisse et Les Poésies d'André Walter. En novembre, il rencontre Oscar Wilde à Paris : jours de dissipation. Janvier-février 1892 : lecture intensive de Balzac (un roman par jour) ; au printemps, séjour à Munich, où il découvre Wagner, lit Goethe et Renan. En été, voyage en Bretagne avec Henri de Régnier ; il écrit Le Voyage d'Urien. 15-22 novembre, service militaire à Nancy (réformé pour tuberculose : « Homme instruit, au front bombé, pouvant se rendre utile à la patrie plutôt par ses études que par son service militaire »).
1893. Lectures d'Ibsen. Pâques à Séville avec sa mère. Un ami, Eugène Rouart, lui fait connaître un jeune poète béarnais : Francis Jammes ; c'est le début d'une longue amitié, d'une longue correspondance. En juin-juillet, Gide écrit La Tentative amoureuse. Le 18 octobre, accompagnant Paul-Albert Laurens (fils du peintre Jean-Paul Laurens, dont Albert Démarest avait été l'élève), il s'embarque à Marseille pour l'Afrique du Nord : « Je ne dis pas adieu au Christ sans une sorte de déchirement ... » [14].
À Tunis, puis à Sousse, Gide est malade : un mauvais rhume qu'il a pris à Paris ne guérit pas, se transforme en primo-infection ; pendant plus d'un an il sera d'une extrême fragilité et devra prendre les plus grandes précautions pour restaurer sa santé. À Sousse, en novembre, il découvre le plaisir sensuel avec le jeune Ali. En janvier, Gide et Laurens s'installent à Biskra, dans l'ancienne Maison des Pères Blancs ; une Oulad Naïl, Mériem ben Atala, initie Gide dans le lit de feu le cardinal Lavigerie. Inquiète de la santé de son fils, Mme Paul Gide, subitement arrivée à Biskra le 7 février, surprend les visites de la courtisane ; scène pénible [15]. Retour en Europe au printemps 1894 : Malte, Syracuse, Rome (où, continuant à préparer le livre dont il a écrit les premiers fragments dès le début de son voyage, Les Nourritures terrestres, il en commence toutefois le « négatif » : Paludes), Florence (rencontre de Wilde et de son ami « Bosie » : Lord Alfred Douglas), Genève : consultation du Dr Andreae, qui l'envoie prendre des bains froids à Champel (à Louÿs et Ferdinand Hérold, venus le voir en allant à Bayreuth, il lit la Ronde de la Grenade, et les envoie à Biskra, où Louÿs terminera ses Chansons de Bilitis auprès de Mériem). Il passe, début août, quelques jours à La Roque, puis revient en Suisse : Lausanne, Neuchâtel (« un mois de bonheur »), s'établit pour l'hiver dans la solitude rude et froide de La Brévine ou, quoique hanté par les souvenirs de Biskra, il termine Paludes (publié en 1895).
Janvier 1895, jours de marasme à Montpellier ; le 22, Gide débarque à Alger. Blidah, où il revoit Wilde et Douglas (épisode décisif du « petit musicien »), puis Biskra, « Bosie » accompagnant Gide, dont la révolte éclate dans la correspondance avec sa mère. Il arrête le titre de ses Nourritures et projette d'écrire un Christianisme contre le Christ. En avril, il rentre à Paris au chevet de sa mère malade ; avec l'assentiment de celle-ci, il revoit Madeleine. C'est sans doute à cette époque que Gide rencontre pour la première fois Paul Claudel, chez Marcel Schwob ; tous deux fréquentaient chez Mallarmé.
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