31 mai 1895, mort de Mme Paul Gide ; « je sentis s'abîmer tout mon être dans un gouffre d'amour, de détresse et de liberté » [16]. Le 17 juin, fiançailles de Gide avec sa cousine Madeleine : « Je n'ai pas peur de la mort, lui écrit-elle le 27, mais j'ai peur du mariage »). Juillet-août, « difficiles fiançailles » à La Roque. Gide consulte un médecin qui lui affirme que ses goûts homosexuels disparaîtront d'eux-mêmes avec le mariage. Les 7 et 8 octobre, mariage d'André et de Madeleine à la mairie de Cuverville et au temple d'Étretat. Voyage de noces (octobre 1895-mai 1896) : Montpellier, Neuchâtel, Saint-Moritz (où Gide écrit le Récit de Ménalque) ; Gide a alors la révélation de son impuissance devant sa femme. En Italie : Florence et les gracieuses statues de ses musées, Rome (rencontres avec d'Annunzio), Tunis, El Kantara, Biskra (où les rejoint Francis Jammes), Touggourt. À son retour à La Roque, en mai 1896, Gide apprend qu'il en a été élu maire ; plus jeune maire de France, il prendra sa tâche à c¦ur. Il écrit El Hadj, publié dans Le Centaure en septembre.
En mars 1897, le ménage s'installe 4, boulevard Raspail. En mai, séjour en Suisse. Gide commence une collaboration à L'Ermitage qui durera jusqu'en 1906 ; il publie des Réflexions sur quelques points de littérature et de morale et Les Nourritures terrestres. Il lie amitié avec un poète médecin, joyeux vivant et fin lettré : le docteur Vangeon (en littérature, Henri Ghéon). Le 14 septembre, son ami Marcel Drouin, ancien Normalien agrégé de philosophie, épouse la belle-soeur et cousine de Gide, Jeanne Rondeaux. Gide publie, dans L'Ermitage de février 1898, sa chronique À propos des « Déracinés » [17] : « Né à Paris d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous, Monsieur Barrès, que je m'enracine ? ». Après la publication dans L'Aurore du 2 janvier 1898, du J'accuse de Zola, il se range parmi les Dreyfusards, mais sans action publique. Il travaille à Saül et au Prométhée mal enchaîné. Janvier-mai : voyage avec Madeleine, en Italie (Rome et le petit appartement de la Piazza Barberini : Gide y laisse sa femme seule, pour chercher son plaisir avec de jeunes garcons qui se proposent comme modèles pour photographies « académiques » : « Un démon m'habitait ... » [18]) et au Tyrol.
Au printemps 1899, second voyage du ménage Gide en Algérie ; publication du Prométhée mal enchaîné, de Philoctète, d'El Hadj et de Feuilles de route. De Paris Gide et, de Chine, Claudel entament une correspondance qui durera quinze ans. Le 29 mars 1900, à Bruxelles, il prononce une conférence publiée peu après, De l'influence en littérature. En avril, séjour des Gide à Orthez chez Francis Jammes. Publication des Lettres à Angèle, chroniques parues dans L'Ermitage tandis que Gide succède à Léon Blum comme critique à La Revue blanche. Vente (au peintre Manguin) du château de La Roque. En décembre, nouveau voyage en Algérie, où Madeleine et André retrouvent à Biskra le vieux compagnon Henri Ghéon. En 1901, Gide publie Le Roi Candaule (représenté le 9 mai à l'OEuvre de Lugné-Poe) et Les Limites de l'art (conférence non prononcée) ; il achève L'Imrnoraliste (publié en 1902).
Les années 1902-1907 sont une période creuse, un « passage à vide » dans la vie de Gide. En juillet-août 1903, il voyage en Allemagne (Weimar) ; en octobre, parti seul pour l'Algérie, il s'y fait rejoindre par Madeleine. Il publie Saül (écrit en 1897-98), De l'importance du public (conférence faite à la Cour de Weimar le 5 août), Prétextes et Oscar Wilde. En 1904, Gide entre au Comité de rédaction de L'Ermitage et publie sa conférence De l'évolution du théâtre (prononcée à Bruxelles le 25 mars). 1905 est l'année où Jammes se convertit au catholicisme, instruit par Claudel, lequel reprend également contact avec Gide à qui il écrit le 7 novembre : « Puisse cette fête de Noël [...] ne point se passer sans que j'aie la joie de rompre avec un frère le pain des Anges et des Forts. » 1906 : publication d'Amyntas ; emménagement dans l'étrange maison que Gide s'est fait construire dans la Villa Montmorency, à Auteuil.
Janvier 1907 : bref voyage à Berlin avec le peintre ami Maurice Denis ; il écrit en quinze jours Le Retour de l'Enfant prodigue. 1908 : Dostoïevsky d'après sa correspondance.
Avec Jacques Copeau, Jean Schlumberger, Michel Arnaud (Marcel Drouin), Henri Ghéon, Eugène Montfort (directeur des Marges), Gide fonde La Nouvelle Revue Française, dont le premier numéro paraît en novembre 1908 ; violent désaccord avec Montfort, qui a inséré, à l'insu de Gide et de ses amis, une chronique hostile à Mallarmé : Montfort et son groupe quittent la revue, et un nouveau « n° 1 » sort en février 1909, où débute la publication de La Porte étroite. La N. R. F. deviendra vite et restera jusqu'à la Seconde Guerre mondiale la plus importante revue littéraire française. En août a lieu la première des « Décades de Pontigny » fondées par Paul Desjardins ; Gide et ses amis en sont des participants et des inspirateurs fidèles.
1911, Gide travaille aux Caves du Vatican ; La N.R.F. fonde sa propre maison d'édition, dirigée par Gaston Gallimard. Publication d'Isabelle, de C. R. D. N. (première version de Corydon tirée à 12 exemplaires), des Nouveaux Prétextes, de Charies-Louis Philippe et, dans La N.R.F. de juillet, de la traduction de fragments des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke (avec lequel Gide est en termes d'amitié depuis deux ou trois ans et qui traduira lui-même en allemand Le Retour de l'Enfant prodigue).
En proie à une véritable crise de neurasthénie, Gide part, en mars 1912, pour Tunis, mais s'arrête à Marseille, oblique sur Florence, rejoint à Pise Henri Ghéon, avec qui il mène, « dix jours durant, une prodigieuse vie irracontable » [19]. En mai, il est juré à la Cour d'Assises de Rouen. Publication de Bethsabé (écrit en 1902). En décembre, séjour (seul) en Angleterre. En 1913, la N.R.F. publie sa traduction du Gitanjali de Rabindranath Tagore (L'Offrande lyrique) ; octobre, ouverture du Vieux-Colombier, « annexe » théâtrale de la N.R.F., fondée par Jacques Copeau ; novembre : Gide fait la connaissance de celui qui sera son « grand ami » jusqu'à la mort, le jeune auteur de Jean Barois, Roger Martin du Gard.
Le 2 mars 1914, Claudel, scandalisé par un passage « pédérastique » des Caves du Vatican publié dans La N.R.F., écrit à Gide, de Hambourg, une « lettre comminatoire », l'adjurant de supprimer cette page : après un échange de nombreuses, longues et véhémentes correspondances, Gide et Claudel rompent, pratiquement pour toujours. Avril-mai, voyage avec Ghéon en Italie, Grèce et Turquie -- mais Gide renonce à pousser jusqu'à Bagdad.
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